17/07/2007

Anglicismes d'origine française

 

Tunnel, chèque, interview, tennis, budget sont des mots empruntés à l’anglais. Ils ont été homologués il y a longtemps par nos plus respectables dictionnaires. Or ils ont d’abord été français, ou gaulois… Après un aller-retour compliqué par-delà la Manche, ils sont retombés dans leur escarcelle d’origine, non sans avoir subi des modifications phonétiques et graphiques.

Tunnel: ce terme anglais désignant une galerie souterraine est entré dans notre langue en 1825. Pourtant, il procède du français du XVIe siècle tonnelle, «longue voûte en berceau», issu du gaulois tonnel, qui aussi donné tonneau. Et même le mot tonne: une mesure de capacité d’origine viticole.

Chèque: s’écrit ainsi depuis 1861. La graphie précédente, utilisée en France depuis 1788, était check. De to check, contrôler. Or, contrôler en vieux français se disait: faire eschec

Interview: avait été emprunté au moyen français entreveue à la fin du Moyen Age. Repris par la presse parisienne vers la fin du XIXe siècle, il a recouvré son genre féminin.

Tennis: l’invention de ce jeu de popularité planétaire est attribuée au major gallois Walter Clopton Wingfield (1833-1912). Tennis vient du moyen anglais tenetz, lui-même issu du français tenez (l’impératif du verbe tenir). Car au vieux jeu de paume, au moment de lancer la balle, le servir avait coutume de crier poliment: Tenez!

Budget: ce terme, signifiant en anglais «sac du trésorier», a fait irruption dans notre langue sous le règne de Louis XV. Il n’est qu’une déformation de l’ancien français bougette, «bourse» (notre image).

12/07/2007

Le swahili charmeur des Bruxellois

 

Le Festival de la Cité de Lausanne, qui s’est mis cet été aux couleurs des albums de Tintin, ne s’est pas contenté de célébrer le centenaire d’Hergé – expos, films, conférences, etc. Il accueille avec solennité (et chaleur) toute la culture du pays de celui-ci, notre petite-cousine du Nord, la Wallonie.

 

Sans oublier Bruxelles: capitale fédérale de la Belgique, capitale politique de l’Europe, capitale mondiale de la BD. Mais aussi berceau fertile de tant d’autres arts. C’est une des villes de Bruegel l’Ancien, c’est la cité maternelle d’un Magritte, d’un Delvaux, d’un Michel de Ghelderode, le dramaturge expressionniste.

Celle itou qui a nourri l’imaginaire flamboyant du grand peintre James Ensor (1860-1949), enlumineur moderne des kermesses et des liturgies, des truculences et des obsessions. Du grotesque de la condition humaine, dont il exprime les folies et les souffrances en peinturlurant des faces masquées (image), c’est-à-dire nos grimaces du cœur.

 

Il y a deux semaines, mon confrère Michel Rime s’est rendu en reportage à Bruxelles pour en explorer la fibre bouquiniste. La passion traditionnelle de ses habitants pour le livre sous toutes ses formes est toujours vive.

En encadré de son article, paru dans 24 Heures le 5 juillet, et que je reproduis ci-après, il s’est intéressé parallèlement au parler vernaculaire des Bruxellois, tel qu’il fleurit sur une radio libre:

 

AVEZ-VOUS DES TACHES DANS L’HALEINE?


 

«Toujours fringant sous sa moustache grise, il parle comme un moulin à prières. Sa religion, c’est le bruxellois. Une drôle de langue prononcée avec un accent inouï, difficile à saisir par une oreille venue d’ailleurs. Sorte de swahili belge, bouillon de mélange et de croisement, langue de la rue que Coco Van Babelgem bichonne le dimanche matin sur une radio libre.


 

» Le ketch (titi) septuagénaire pratique à fond la zwanze. Il charrie sans cesse sans avoir de taches dans l’haleine. Oui mais non, il ne bégaie pas. Il conserve son patrimoine musical dans des cache-couches (armoires) et à la cave. 45 000 vinyles! Comme les shaa vijger (frotteurs de cheminées) il porte bonheur et ne craint pas les pikke pakkers (preneurs de voleurs). Il n’aime pas trop le maatje (recette de hareng) et n’est jamais zat, car il ne boit pas.


 

» Pas flâ (fade) pour un sou, il procure du pouf (crédit) au cœur des Bruxellois. Lorsqu’on lui a demandé de quitter l’antenne, plus de vingt mille personnes ont pétitionné pour qu’il reste au micro. Pour l’écouter une fois, www.radiocontactplus.be.

"Coco babel (parle) beaucoup. Il sait tout de Bruxelles, des Marolles et des javas d’autrefois. A propos des statues qui ornent les maisons de la Grand-Place, il s’amuse à dire que la femme enceinte, en corniche à côté de l’Hôtel de Ville, regarde le chevalier près de lui, qui renvoie à un autre monsieur en face désignant lui-même saint Nicolas tout là-bas, qui baisse les yeux. Son instituteur lui disait déjà: «Coco, babelgem zoag (tais-toi)!»


 Michel Rime, 24 Heures, le 5 juillet 2007

10/07/2007

Le langage des poires

 

La culture de la poire aurait commencé en Chine, en 4000 et quelque avant J.-C. Homère l’appelait «cadeau des dieux». Les rois de France, après leur sacre, en recevaient une bien ovale, dorée et juteuse des mains de l’archevêque de Reims. Elle inspira à Honoré Daumier une caricature de Louis-Philippe qui devait rester célèbre et lui valoir en 1832 six mois de prison. Et à Erik Satie une œuvre charmante pour piano: Trois morceaux en forme de poire, 1903.


 

La poire non seulement remonte à la plus haute antiquité, comme dirait Vialatte, mais elle émaille nos conversations les plus courantes d’expressions imagées, de métaphores suggestives:


 

«Recevoir un caillou en pleine poire»; «Quelle poire ce type!» (= quel imbécile!); «Se sucer la poire» (s’embrasser).


 La poire d’angoisse était un bâillon, un instrument de torture. La poire électrique est un commutateur de forme oblongue muni d’un bouton. En pharmacie, la poire est une pompe en caoutchouc pour des injections ou des lavements. En boucherie, un morceau de bœuf très tendre situé dans les muscles internes de la cuisse.

Couper la poire en deux, c’est trancher un avis. Se montrer bonne poire, c’est être naïf.

Plus rares:

Rendre la poire au sec = ne pas être en reste à l'égard d'autrui. Faire sa poire = faire le dédaigneux. Clair comme du brou de poire: se dit d’une histoire sombre et compliquée.

 

Entre la poire et le fromage = à un moment où la conversation devient familière, où l’on s’autorise des confidences ou des audaces. Cette expression, toujours en usage, désignait au XVIe siècle un intermède gastronomique. La poire servant alors à rafraîchir le palais des convives avant les fromages. (Un trou normand, en quelque sorte.)

 

Pour finir, cet adage médiéval conseillant aux pauvres la prudence et l’humilité:

"Qui avec son seigneur mange poires, il ne choisit pas les meilleures."

 

(Photo d’Yvain Genevay).