24/06/2009

La muraille de Chine n’est pas visible depuis la Lune

 

 

 

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En juillet qui arrive, la Terre entière commémorera - avec fastes, solennité et coups de marteau médiatiques réitérés sur nos pauvres crânes - le 40e anniversaire de la conquête de la Lune par l’homme, rien de moins.

 

 

Quelle victoire! Mais serait-elle plus noble que celle du cheval ou celle du feu?

Ce Monsieur Neil Armstrong qui, en juillet 1969, opéra tout au plus une vingtaine de pas sur le sable tristounet de notre satellite sera révéré derechef comme un héros.

Je dis derechef, car ça faisait longtemps qu’on se désintéressait de Lune – supplantée qu’elle a été par des odyssées sur Mars, sur Vénus, vers Jupiter, Bételgeuse, et j’en passe. Comme la tradition des anniversaires tient absolument la ressortir des vieux placards, cette pauvre Séléné, cette belle Hécate - un disque symbolique féminin sentimental qui inspira tant de poètes; voire Tino Rossi! – répand en 2009 un remugle de naphtaline.

Les plus nostalgiques de l’époque où la Lune était belle, car inaccessible, ont rendu leurs armes devant le triomphe de la lugubre mais irréfutable loi scientifique. S’ils prient malgré tout Isis, c’est en secret. Au défi du sens du ridicule.

 

Je viens ici à leur secours en leur certifiant que la science lunaire moderne (en tout cas celle de l’argonaute des sixties chewingumesques Neil Armstrong), n’est pas si irréfutable qu’on croit. Ce briseur de mythologies gréco-romaines n’avait-il pas eu le cran, en été 1969, de proclamer:

«Dans l’espace, je ne pouvais distinguer de mes propres yeux que deux ouvrages sur terre – les digues des polders aux Pays-Bas et la Grande Muraille de Chine»?

 

Cette formidable assertion a induit en erreur deux tiers de l’humanité, émaillant des conversations ordinaires, et - surtout - les prospectus touristiques de la République populaire de Chine…

 

Il suffit pourtant d’un zeste de bon sens (plus quelques notions élémentaires de calcul optométrique que je ne possède point) pour admettre que notre cosmonaute avait tort - ou qu’il avait ingurgité des euphorisants avant de monter si loin en l’air.

 

-         La Lune («sa Lune» à lui) se situe à 385 000 km de la Terre, et la muraille de Chine, toute longue qu’elle soit, n’a qu’une épaisseur maximale de 10 mètres.

-         A présent réduisons millimétriquement les proportions: reconnaît-on à 38 km un objet épais d’un millimètre?

-         Plus exigu encore: percevez-vous un cheveu à deux kilomètres?

 

 

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Pour accéder à des preuves plus scientifiques que les miennes, cliquez sur:

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www.sinoptic.ch/tuttifrutti/20020216.htm

 

03/06/2009

La Fête des pères

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En Suisse, elle aura lieu dimanche prochain, le 7 juin. Nos écoliers se sont déjà attelés à des dessins à la craie grasse où leur géniteur figure avec une moustache disproportionnée, un menton à la Dalton, des cheveux en fil barbelé, et un téléphone portable en forme de fusée interstellaire.

 

Les marchands de cravates, d’armagnac et de cigares bichonnent à qui mieux mieux leurs vitrines – je n’oublie pas les nouveaux experts en «masculinité»: cosméticiens, épilateurs, conseillers en crèmes antirides…

La Fête des pères a été créée aux Etats-Unis en 1912, un peu en contrepoint de celle des mères. En Union européenne, elle n’a jamais été décrétée, mais les Espagnols la célèbrent en mars, les Allemands le jeudi de l’Ascension. Français, Polonais et Lituaniens en juin.

 

Les Helvètes ne se sont mis dans le sillage de ces derniers qu’en 2007, mais d’une manière très sérieuse: «Il n’est pas seulement question de couvrir papa de cadeaux et de bisoux». Cette fête «vise à changer les mentalités», disent ceux qui l’ont promue (entre autres Pro Familia et masculinités.ch), en réclamant que le congé paternité soit enfin inscrit dans la loi. «Des pères actifs au foyer sont un enrichissement pour tous», pour eux-mêmes tout autant.

 

Alors, mon petit conseil aux enfants: dans la caricature de votre papa, vous effacerez son téléphone mobile, son ordi portable ou sa calculette de bureau. Vous les remplacerez par un fer à repasser, un aspirateur, un plumeau à poussière.

 

Autre petit conseil, à l’intention cette fois des adultes: pour fêter votre père – qu’il soit quadra, quinqua ou plus - ne vous sentez pas obligés de lui offrir un cadeau «de mec», car il ne fume plus, il boit moins d’eau-de-vie, il a trop de cravates dans sa garde-robe. Les beaux stylos, il les collectionne malgré lui, et il en utilise qu’un seul.

 

Apportez-lui plutôt une magnifique gerbe de fleurs. Oui, un cadeau pour dadames; par exemple des pivoines blanches, qui sont si gracieuses en cette saison; ou des roses bien sûr.

 

 

 

 

Du coup, une vieille comptine populaire française me revient:

 

Petit Papa, c’est aujourd’hui ta fête,

Maman l’a dit, quand tu n’étais pas là,

Voici des fleurs pour couronner ta tête,

Un doux baiser pour consoler ton cœur.

 

Car un père – même le plus grave, le plus moustachu, le plus autoritaire – a besoin d’être une fois par an, non seulement aimé, mais consolé.

 

21/05/2009

Jouer avec le sable

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En nos régions alpines, le sable fin naturel affleure rarement les nappes d’eau. Certes, on en trouve au bord du lac de Neuchâtel, sur la grande plage publique d'Yvonand - où des haut-parleurs ne diffusent que de la variété allemande. Et un peu plus à l'ouest, dans certaines criques sacrées et secrètes, où le Vaudois du Nord se rend en été avec la discrétion de la couleuvre, par crainte qu'un touriste en chemise hawaienne ne les repère.

Autour du Léman, les modestes rivages sablonneux grèges des Grangettes, vers Villeneuve, d'Excenevex, en France, sont eux aussi des lieux de détente et de décongestion. L'estivalier aux pieds nus y est surpris de ne point se tordre les orteils sur des galets en allant faire trempette dans de l'eau qui est douce - les sables véritables doivent avoir obligatoirement une saveur marine, une odeur d'huître, ou de palourde desséchée.

Quand un grain entre dans tes yeux, brave baigneur, ça pique fort. Sur ta langue, c'est salé. Au bord de la Méditerranée ou des océans, ces mêmes sables forment de vastes bancs rectilignes que le flux et le reflux des eaux ont défroissés pendant la nuit. Défroissés et aplanis comme seule une pâtissière du Gros-de-Vaud pourrait le faire à l’aide d'une pâte à gâteau, ou une repasseuse de Moudon sur un couvre-pied d'édredon.

Or le vacancier modèle se fait une joie infantile de démolir ce splendide cadeau nocturne de la mer. Il y imprime la trace de ses deux gros nougats à cinq branches. Les petits petons de sa fiancée Valentine suivent, en zigzag. On décrypte dans les entrelacs l'ébauche d'une histoire d'amour qui hélas finira mal: les crèmes à bronzer ont souvent des relents inconvenants. Elles en ont brisé des ménages! Mais à la nuit tombante, voilà déjà la mer de Jacques Prévert qui vient tout effacer.

Palette de l'arénophile

Les collectionneurs sont des êtres que ravage un joli virus qui grignote méthodiquement leurs méninges puis grimpe jusqu'au cervelet. Il y en a qui thésaurisent les étiquettes de crème de gruyère: on les appelle les microtyrosémiophiles; d'autres préfèrent les étiquettes de fond de chapeau: bonjour les capillabélophiles! Ceux qui vouent leur existence à la collection de sables provenant de tous pays, et les mettent en valeur dans des tubes en verre renversables à la façon des sabliers, sont les arénophiles.

Cette matière fascinante, tout à la fois sèche et fluide, raconte par elle seule l'histoire des continents, leur dérive et leur diversité: quand le sable est blanc, il est grec, mexicain ou de Floride. Noir, il est guadeloupéen, sicilien, ou de Tahiti. Rouge, le voilà australien, saharien, américain des déserts. En France, il est ocre dans le Lubéron (où il n'y a pas de mer), bisque à Biarritz, amande blanchie aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

Dans le bac à sable du jardin pour mioches de mon quartier, à Lausanne, il avait une teinte de caramel attiédie, mais quand nos petits doigts le portaient à nos lèvres, il  avait un goût de fourmi écrasée.

Ecritures balnéaires

Sur le sable des plages de l'été, on peut dessiner du bout de l'index des formes imprévisibles, surtout si l'on est désœuvré, et qu'on n'a pas envie d’entamer le deuxième chapitre du best-seller recommandé avec ferveur par les meilleurs chroniqueurs des journaux les plus recommandables. On peut y retracer, comme le chanteur belge Adamo, le visage d'une bien-aimée.

Ou, à l’instar de Jésus, des signes énigmatiques que seul le ciel comprend. La femme adultère était aux abois quand elle vint se blottir contre son épaule, car les défenseurs de la loi de Moïse voulaient la lapider à mort. Que signifiaient ces idéogrammes christiques, probablement liées à la sagesse du pardon mais que les témoins oculaires n’ont pas eu l’idée de reproduire? 

Les analystes les plus farfelus jurent que leur mystère se libérerait via le karma oriental, d'autres par les symboles du silence - puisque Jésus n'aurait voulu transcrire les choses que par la voie orale. Une troisième approche affirme, avec poésie et, en passant par de hautes joutes théologiques, que l'homme de Nazareth voulut ce jour-là relier la femme meurtrie au limon ancien. Lui offrir une renaissance.

Trois siècles et demi plus tard, saint Augustin, baguenaudant et philosophant sur une berge sablonneuse de son Maghreb natal, rencontra un enfant qui voulait transvaser l'eau de toute la mer, rien qu'avec une coquille, dans un trou minuscule qu'il avait lui-même creusé sur la rive.

- Tu n'y arriveras jamais, fit le patriarche.

- Toi non plus, rétorqua l'ange, si tu tiens absolument à résoudre le mystère de la Sainte Trinité. Ta tête, c'est ce trou dans le rivage. Le mystère, c'est la mer.

Jouer avec le sable rend humbles même les dieux et les saints.