06/05/2009

La guêpe est-elle un enfant du Bon Dieu?

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Scénario ordinaire de la belle saison: vous êtes attablé avec des amis sous un cerisier tout blanc. Le jardin sent l’oseille sauvage, l’herbette est constellée de boutons d’or, le vin clairet est rafraîchissant et la tourte au chocolat onctueuse. L’esprit est à la gourmandise, à la poésie peut-être. Et c'est à cet instant de bonheur partagé que la saloperie de bestiole survient.

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Je parle bien sûr de la guêpe - du latin vespa, en vieil allemand wefsa, en allemand d'aujourd'hui Wespe, en anglais wasp. J'ignore comment cela se dit en bantou ou en indonésien, mais ça doit sonner aussi désagréablement: avec lettres sifflantes et fricatives. Bref, partout dans le monde, la guêpe s’annonce indésirable rien que par la consonance de son nom.

 

Elle ne ronronne pas comme l'abeille, elle vrombit. Et quand elle se met en grappe avec ses sœurs, ses cousines, ses arrière-petites-nièces et ses tantes, de manière à former un guêpier, la musique qui émane de l’effrayant attroupement (en tignasse de sorcière) a des tonalités médiévales. On croit entendre des instruments anciens à anche double, telle la bombarde du XIVe siècle qui est l'aïeule du basson. Ou comme le théorbe, un luth à deux manches dont le son est plus grave que le luth commun. (Remarquez qu’avec un simple violon, on peut parvenir à un effet semblable par des vibrations en double corde.)

La guêpe s'annonce par un chant tellement ancien et liturgique qu'on est en droit de se demander, lorsqu'elle nous pique, si elle n'est pas un émissaire du ciel. Et si sa piqûre n'est pas une punition divine. Sinon, elle serait l'incarnation ailée du Mal, la cruauté gratuite…

 

D'ailleurs elle ne pique pas, elle harponne. Selon la quantité de venin qu'elle injecte, elle peut même tuer: des gens sensibles du cœur et les grands allergiques sont avertis: ils conserveront jusqu’à l’automne dans leur sac à main une seringue d'adrénaline. Les plus précautionneux se sont fait vacciner déjà en avril, période où la reine des guêpes, à peine revenue d'hibernation, fonde sa colonie, et son nid extraordinaire qui est fait de pâte de bois: du carton véritable. Certains nids peuvent s'élever jusqu'à deux mètres, à la lisière de nos forêts - disons du Risoux au Jorat - et héberger une population de 40 000 âmes.

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Ainsi la guêpe, qui passe pour le plus malintentionné des insectes, serait un oiseau utile. C'est elle qui aurait inventé le papier: depuis la nuit des temps, elle racle du bois sur les arbres, enduit de salive les raclures, puis les malaxe jusqu' en faire une sorte de pâte qui a même impressionné, au XVIIIe siècle, le physicien-naturaliste René-Antoine de Réaumur. En observant les étapes intelligentes de l'élaboration d'un de ces cartons à chaussures par des hyménoptères, il a eu l'idée de proposer, à l'Institut, une fabrication du papier à base de bois plutôt qu' partir de tissus et de chiffons…

 

On décrit l'abeille jaune ocre, voire bronze, couleur de cuivre. La guêpe, elle, a un habit aux teintes plus éclatantes, plus sommaires et mieux délimitées. Elle porte une gaine de femme. Ce qu'on a appelé longtemps une guêpière, justement. Elle est définitivement jaune et noire, avec des stries régulières. Sa tête, agrandie au microscope, est patibulaire comme celle du plus cruel des assassins du Texas et de l'Oklahoma réunis. Mafflue à souhait, hérissée de poils, ce n'est pas une figure que je souhaiterais rencontrer de nuit dans mon quartier.

 

Mais sa réputation de cruelle et de nocive a été exagérée: des savants nous assurent qu’elle capture, entre juillet et août, jusqu' 4000 mouches par jour. Et, quand elle est mâle, elle se précipite dare-dare sur certaines orchidées, dont le pétale inférieur est habilement orné d'un dessin jaune imitant une guêpe femelle. Deux boules de pollen invisibles se collent aussitôt à ses tempes d'amoureux. Et quand, un peu plus tard, le galant butinera une autre orchidée de la même espèce, il lui transmettra la semence sacrée, sans le savoir.

La guêpe est donc un agent essentiel de la pollinisation, de la biodiversité. Un messager des fleurs. Oui, un enfant du Bon Dieu.

04/04/2009

Traditionnelles Pâques romandes à Paris

 

 

 

 

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Dans une semaine, les Romands se rassembleront par centaines, ou seulement par dizaines, dans les temples ou les églises de leurs villages. Ils seront bien plus nombreux à fuir le curé, le pasteur et leur culte pascal pour attaquer de copieux plateaux de fruits de mer à Montparnasse, ou sur les terrasses de la rue de Buci, vers Mabillon. Depuis le temps qu’ils y reviennent, ils ont compris que les algues filamenteuses qui bordent les coquillages ne sont que des ornements incomestibles. Ils ne s’y étranglent plus, mais les instruments de dentiste qui servent à dépecer le tourteau et le homard laisseront longtemps des cicatrices romantiques sur leurs doigts.

 

 

De ce séjour rituel à Paris, ils reviendront avec d’autres vestiges: un cendrier en porcelaine du Café de la Paix, proche de l'Opéra Garnier; un mégot de clochard dégoté entre deux vieux pavés de la Contrescarpe. Un ticket de métro, ou de la croisière en bateau-mouche qui rendit si heureuse Grand-Mamé quand l'accordéoniste joua deux fois, rien que pour elle, l'air de La vie en rose. Et oh! comme il était beau, le ciel crépusculaire d'Ile-de-France en se reflétant sur les eaux de la Seine que la proue fendait.

Bref, Paris demeure notre banlieue préférée à nous, les Romands. Dommage seulement qu'elle soit «si loin de tout» - moins de quatre heures de TGV, ce n'est pas la mer à boire, mais quelle différence quand même avec l’ancien Trans-Europe-Express, aux sièges de velours confortables, au décorum désuet. Quel contraste surtout avec la poésie ferroviaire du Train Bleu «Paris-Vintimille», qui a disparu pour toujours en juin 2001. Depuis 1868, sa locomotive clinquante et piaffante remorquait des wagons de luxe entre la capitale française et la Côte d'Azur - Marseille et sa Canebière; Nice, sa promenade, son marché aux fleurs. Autant de sites que le cinéma hollywoodien a mythifiés mais que le tourisme à outrance a enlaidis. Le Train Bleu a voituré la fine fleur de la société française – britannique aussi - de l’entre-deux-guerres. Il fut mis en musique par Darius Milhaud. Agatha Christie lui consacra, en 1928, un roman policier traduit maintenant dans toutes les langues, dont le héros central est un certain Hercule Poirot: The Mystery of the Blue Train. Diamants, assassinat, enquête entortillée, jeux de moustache, dénouement miraculeux par la grâce de petites cellules grises, etc.

Mais retournons à Paris, et à la virée pascale traditionnelle de nos compatriotes qui s’achèvera le lundi 13 avril, en gare de Lyon. Avant de reprendre le TGV pour Genève ou Lausanne, ils s’offriront une heure ultime d’émotion parisienne en buvant un coup de sancerre ou d’armagnac au bar du Train Bleu, le restaurant le plus prestigieux, le plus somptueux de toutes les gares de France, et qui perpétue le souvenir du convoi qui lui a laissé son nom. On y accède par deux escaliers hélicoïdaux. L’intérieur de ce vaisseau surélevé est un chef-d’œuvre de magnificence, de décoration surchargée. Edifié en même temps que le Grand Palais, le Petit Palais et le pont Alexandre III, pour l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, son restaurant fut inauguré par le président Emile Loubet - celui qui gracia Alfred Dreyfus en 1899. Il a été classé aux monuments historiques en 1972, par un arrêté ministériel d’André Malraux. Du coup, il en est le mieux préservé de la ville, dans la catégorie architecture Belle-Epoque.

Le restaurant du Train Bleu se visite comme un palais: amples salles en enfilade, toutes tarabiscotées de sculptures façon Grand Siècle, de dorures, de mobilier d’apparat. On y déguste du saucisson pistaché, des côtes de veau fermier rôties, des escargots de Bourgogne, un vacherin glacé maison qui ne ressemble (paraît-il) à aucun autre.

Je reviens à son coin au bar, un chouia en retrait. Sculpté dans le noyer le plus coûteux, il est aussi sombre que le tablier des barmen est blanc, impeccablement amidonné. Je m’y suis attardé quelquefois devant une bière, ou des «liqueurs d'évasion», sous des lustres grandioses, ruisselants de cabochons diamantés. Au pied de fresques monumentales sur murs et plafonds relatant les plus riches heures de la compagnie PLM (Paris-Lyon-Méditerranée). Celle qui fut la propriétaire des lieux et du train éponyme. Une de ces peintures qui représente le Mont-Blanc porte d’ailleurs la signature de notre peintre moudonnois Eugène Burnand.

Un après-midi, j’y ai surpris un ministre de Chirac qui revenait des toilettes. Il s’arrêta pour tutoyer une vedette de rock millionnaire - reconnaissable aux trous qui parsèment son vieux jean et à ses santiags plus qu'au repère de son talent. Jadis, le Train Bleu accueillait des habitués plus illustres: Sarah Bernhardt, Edmond Rostand, Colette, Jean Cocteau, Salvador Dalí, Coco Chanel, Marcel Pagnol, Brigitte Bardot, François Mitterrand… En 1973, Jean Eustache y tourna son film La Maman et le Putain, avec Jean-Pierre Léaud. Mais qui s’en souvient?

Soudain, un miracle plus intéressant: entre un fauteuil club à capitons et une console simili-vénitienne, j’avise un sac en plastique de notre vieille et familière Migros. Il est chargé d'objets oblongs enrubannés (des cadeaux), de longues tiges de rhubarbe et de poireaux achetés à Montmartre, d'un parapluie mauve trouvé à Barbès - car il a dû pleuvoir à Paris. Et la propriétaire du cabas d’élever son regard vers les stucs, les staffs, peintures et cristaux puis de s'exclamer très fort, dans l'oreille velue de son mari - avec un accent qui trahit de profondes racines vaudoises:

 

-       Regarde-voir, mon gros Samy, c’est-y pas joli-joli?

 

-       Ouais, trop joli pour nous. Ça sert à quoi? ça n’améliorera pas leur piquette. Vivement notre petit Dézaley! Pas?

28/03/2009

Fluide glacial, choux-fleurs et filles en fleur

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Il pleut, le ciel est gris métal? trempons-y notre âme et armons-nous de courage, car cette crise mondiale qui affleure jusque dans notre quotidien, c’est rien! De la roupie de sansonnet. Le pire est devant nous. Le pire adviendra mercredi prochain, premier jour du quatrième mois de l’année: un jour dévolu aux rires, au bonbon à l'ail, au fluide glacial des collégiens. Il y est interdit de ne pas se bidonner, même pour des gags mornes et éculés. (Mais on sera prié de rester sérieux les 364 autres de l'an). Etre obligé de rire, quoi de déprimant! De loin en loin, on surprend des inspecteurs du fisc qui s'introduisent dans les villas d'Epalinges à l'aide d'une pince-monseigneur; des financiers distingués en tergal gris souris qui jouent à saute-mouton dans la salle d'accueil d'une banque de Saint-François. Or, rien n'est plus imprévisible qu'un être maussade qui s'adonne brusquement à la gaudriole. Surtout en période de récession. L'humour lui monte au cerveau, il perd le contrôle de ses actes: selon les cas, il peut y avoir danger de mort.

 

En ce premier avril qui autorise toutes les malices, toutes les mystifications, on n'ose plus ouvrir le journal sans mettre en doute les nouvelles les plus accablantes de l'humanité. Une catastrophe aérienne passe pour un canular, une découverte scientifique visant à empêcher l'ablation des amygdales devient drôle à se taper le cul par terre. En revanche, l'annonce - cette fois mensongère - du remariage d'un ludion du cinéma ou de la télé peut provoquer des crises cardiaques en série. Pour une fois, il n'est plus malséant de dire que les journalistes écrivent n'importe quoi.

Fort heureusement, ils redeviennent crédibles à partir du 2, le lendemain, et tout se remet en place dans un printemps doux revenu. Même votre vaste marronnier au milieu de son jardin (ci-dessus, la peinture de Van Gogh): sa floraison le fait déjà resplendir et rosir de sensualité par-dessus le gazon aux pourpres et primevères.

 

Pour se rendre compte de la brillance de l'herbe qui lui répond, il faut se réveiller un peu plus tard; attendre en tout cas que l'aurore se décuivre, que le ciel de la vallée de Joux recouvre une vraie couleur de ciel - aussi bleue que celui des enluminures françaises du XIVe siècle. Alors, la verdure devient à son tour absolument verte, comme par obéissance à son étymologie; et au sommet de chaque brin perle une imperceptible goutte de feu. Bref, en ce jardin et à cette heure bénie, tout observateur est obligé de se sentir un rien poète, à mailler des métaphores.

Le moment est venu, pour le jardinier consciencieux de repiquer ses choux-fleurs, planter le topinambour et faire la chasse aux chenilles, dont les nids se lovent habituellement à la fourche des branches encore nues.

Il vérifie la fragile charpente de la glycine fraîchement échalassée, afin de permettre à sa hampe florale de s’épanouir librement. Il sème déjà le tournesol d'août, la lavatère de juillet (dont la corolle évoque les ballerines de Degas), les nigelles de Damas, qui fleuriront en juin pour ressembler à des étoiles de mer roses, le némésia au duvet jaune safran - on dirait une petite princesse inca qui tire la langue - plus une kyrielle de fleurs aux noms de plus en plus bizarres, à silhouette de plus en plus entortillée mais elles feront merveille ensemble quand la chaude saison sera là.

 

En attendant, le printemps ne fait pas fleurir que les cerisiers, les pruniers et les abricotiers. Les plus jolies demoiselles de Lausanne ont compris que le moment était venu, pour elles aussi, d'offrir leurs jambes et leurs genoux au soleil; de s'habiller léger, à l'exemple de la fée Clochette, et de pousser des cris de fauvettes dans les cafés. Les plus écervelées - les plus volatiles - ont adopté la mode cyberwear, la tendance streetwear, le style workwear. Ne m'en demandez pas des explications. Ce jargon, qui n'est plus du tout de mon âge, me paraît aussi compliqué, et riche, que celui des horticulteurs cité plus haut. Ce que je retiendrai de mieux de l'un et de l'autre, c'est l’éclat printanier de la jupe trapézoïdale de la fille aînée du marchand de cigarettes: on jurerait la campanule des rocailles.

Elle apparaît moins gracieuse qu'une danseuse de Degas, mais elle est «dans le vent». Donc dans la brise sucrée d’avril, dans l'air grisant qui fait tourner la tête des hommes, et tous leurs sangs. La voilà enfin belle, heureuse en sa chair – et  dangereuse comme le laurier-rose.