21/03/2009

Accueillons le printemps à l’iranienne, et avec Stravinsky

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C'est la «Saint-Béni», donc la Saint-Benoît. Soit le jour qui suit le premier jour du printemps. Des hirondelles tournoieraient déjà autour de nos gracieux clochers, de nos silos tout en béton; et des postes à essence. Elles font siwit-siwit, ou un cri dans ce goût-là.

Dans nos futaies les plus sombres (je pense aux labyrinthes noirs du Risoux, je pense au Jorat, quand le crépuscule y meurt lentement en dorures baroques), on entend le coucou, un oiseau auquel on ne croit plus, et dont le chant s'éloigne au fur et à mesure qu'on marche vers lui. On entend le hibou, qui lui existe encore dans quelques zoos, mais ne répond plus que dans les comptines.

Sa présence est plus naturelle dans les forêts du Mazandarân, en Iran septentrional. Il y a une semaine, on y dansait un drôle de sabbat dans les clairières. Une féerie nocturne, où des flammes le disputent en magnificence aux vents montants de la Caspienne et à la pluie de mars. Tchâhar chambeh souri est justement une cérémonie du feu. Elle remonte à la période préislamique. Elle est fêtée, avec enthousiasme, même par les musulmans iraniens les plus dévots, sept jours avant leur Nouvel-An à eux (Nowrouz, «nouveau jour»), c'est-à-dire entre hier et aujourd'hui, l’équinoxe du printemps. Les exilés de la diaspora iranienne l’observent eux aussi -  se reconnaissant autant dans ces rites ancestraux que dans l’observance d’un islam tolérant. Avec fidélité, euphorie et nostalghia vibrante, ils se retrouvent sous les peupliers de Vidy, sur les berges du lac de Neuchâtel, ou du Petit-Lac, à Genève.

Ces Persans et Persanes de Suisse romande ont des yeux d'ambre ou d'ombres, parfois vert pistache comme le fruit de leur arbuste national. Trop jeunes souvent pour reprendre par cœur les chansonnettes populaires de leur patrie - qu'ils ont dû quitter bébés -, elles roulent pourtant dans leurs bouches comme elles roulèrent dans les gosiers de leurs parents, ou arrière-grands-parents. Dont certains ont eu la gorge tranchée par une lame, étouffée par un torchon de WC, étranglée par une corde, aux heures tragiques de leur histoire. Durant surtout la guerre meurtrière contre l'Irak (1980-1988), l'Etat arabe voisin. Pour rappel, l'Iran n'est pas arabe, mais indo-européen, comme l'Inde. Sa langue est de structure et sonorité très différentes. Mettez face à face un Irakien et un Iranien. Pour se comprendre, ils se rabattront sur l’anglais… Leur seul vocabulaire commun est religieux. Il procède de la terminologie coranique. Contrairement au gouvernement taliban de sinistre mémoire - qui tenta d’anéantir le patrimoine archéologique non musulman de l’Afghanistan - les islamistes au pouvoir à Téhéran ont préservé les vestiges de l'antique civilisation de Darius, ainsi que certaines traditions du mazdéisme, qui fut la religion de l'empire avant son invasion par les arabes mahométans au VIIe siècle. La fête de Nowrouz en est une, païenne certes, mais intouchable car les nombreux peuples de l'Iran y tiennent comme à la prunelle noir et or de leurs yeux.

La féerie de Tchâhar chambeh souri qui la précède est plus populaire encore, car elle doit obligatoirement se manifester en plein air: dans les clairières ou sur les plages. Dans les jardins, sur les places publiques, dans les champs de blés ou de pavots. Cette nuit-là, selon les croyances achéménides et sassanides, des anges fravartis descendent sur terre pour enhardir les humains à se purifier vers une renaissance, à l'exemple de la nature qui se régénère. En leur honneur on allume des feux de camp par-dessus lesquels il faudra sauter en criant:

-       Tu me donnes le rouge, je te rends le jaune.

En Perse, le rouge symbolisait la santé, la force, la joie. Le jaune la maladie et la faiblesse, la tristesse. Sous l'averse et dans le vent, les flammèches mythologiques tremblent, tandis qu’on s’élance à pieds joints dans les poudroiements du brasier.

Ainsi, les Iraniens demeurent envers et contre tout des héritiers du sage Zoroastre, qui fonda la liturgie de la combustion purificatrice, et qui n'est autre que le Zarathoustra de Nietzsche et Richard Strauss.

Une fois l’an, ils célèbrent l'équinoxe vernal en recourant au feu, élément d’allégresse, mais qui n’en reste pas moins celui de la violence, de la cruauté théâtrale. Et c'est bien celle-ci qui ébranla, le 29 mai 1913, le Théâtre des Champs-Elysées, à Paris, lorsque Nijinski et les Ballets russes créèrent le Sacre du Printemps, d'Igor Stravinsky, une des œuvres musicales les plus essentielles de tous les temps. A sa première, elle fut en même temps huée et acclamée. Car elle ressuscite un rituel barbare, presque sanglant, concevant la jolie saison non seulement comme un renouveau, mais un phénomène de magie, une alchimie de tous les sens. Tant par son rythme fulgurant que par son étrangeté polytonale.

Stravinsky avait raison: le printemps est fait d’amours et de guerres, comme chez Homère. Et la tyrannie du rut peut être sans pitié. Que de longues souffrances pour un court instant de tendresse!

Méditez-y en avisant le sang qui suinte des oreilles de votre matou quand il revient ronronner sur votre édredon après sa ronde de nuit.

 

 

07/03/2009

Le français est difficile? Compliquons-le davantage!

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Lu ce samedi dans Libération une chronique du poète Alain Borer, biographe de Rimbaud et ami de ce cher André Velter, avec lequel il reste à l’affût des irrégularités du langage parlé. Parmi les cuirs qu’ils ont repérés sur les ondes de France: «Les photos que j’ai découvert» (Jérôme Clément, PDG d’Arte); «la crise auquel nous sommes confrontés» (Alexandre Adler, sur France-Culture). Moralité du poète: Dire «la langue évolue», c’est annoncer que la rivière coule. Merci. La question est de savoir dans quelle direction.

Dans ma dernière chronique dédiée aux Fables de La Fontaine, j’ai fait allusion aux pédagogues de notre pays qui rechignent encore à les faire apprendre par cœur à leurs élèves – «pour ne pas les traumatiser». Ce laxisme institutionnalisé s’était élargi au début des années quatre-vingt à l’apprentissage du français classique et de son orthographe - avec les conséquences désastreuses qu’on sait. J’y reviens aujourd’hui pour faire écho non seulement aux inquiétudes de Borer et Velter, mais à un excellent billet de notre coblogueuse Inma Abbet sur ce sujet, et qui a suscité de nombreux commentaires contrastés. (http://inma.blog.24heures.ch/archive/2009/02/26/les-charm...)

J’ai moi-même entendu récemment sur des ondes romandes une speakerine déplorer que les nouvellistes francophones ne savaient pas concluer leurs histoires. Je présume que cette consœur a été victime de ces grammatologues qui s’étaient naguère ingéniés à libérer les jeunes cerveaux de «vieux carcans», tout en les encombrant de structures nouvelles, prétendument chomskiennes. Et où l’emploi exact de l’infinitif traditionnel comptait moins que le sens individuel, ou individué, resémiotisé… Ce charabia de laboratoire a feu long feu, mais il laisse des séquelles. Ça s’entend.

Je reproduis une lettre d’étudiant, reçue il y a deux lustres, et que je conserve par compassion - pas par Schadenfreude. Il était sur le point d’achever sa quatrième année d’étude dans une faculté des lettres de Romandie:

Cher Monsieur, je vous envois (sic) si jointement (sic) le brouillon de mon mémoire sur la ponctuation chez Flaubert. Aidais-moi (sic) à résolver (sic) deux ou trois questions dont il faudra débattre (re-sic).

Prière, cher lecteur, de ne point rire, mais pleurer.

J'avais lu le mémoire en question. Il n'était heureusement qu'un brouillon. Or c'est bien le cas de le dire: dans brouillon, il y a brouiller, il y a aussi brouillage. Le texte était illisible non seulement à cause de sa graphie estropiée presque partout, mais à cause de la nébulosité des idées - bonnes pourtant - qui balisaient le projet, que je trouvais beau, audacieux. Une méconnaissance de l'orthographe classique la plus rudimentaire avait contaminé non seulement l'expression écrite de ce futur enseignant, ou chercheur. Mais son esprit, son raisonnement.

Tel est le résultat du miracle qu'accomplirent dans les années septante quelques mandarins linguistes enrôlés par notre Instruction publique vaudoise. De farouches partisans d'une réforme complète de l'orthographe française à l'école. Il fallait la simplifier à tout prix, afin de «soulager» l'élève d'efforts trop éprouvants pour sa cervelle, qu'ils devaient considérer comme bien petite. Il fallait administrer à cette fragile chose une espèce de vaccin, comme si la connaissance précise et approfondie de la langue de Molière et de Proust était une maladie!

Cela me mène à citer un troisième orfèvre du français, mon gourou doux Alexandre Vialatte, qui fut un des premiers écrivains à se récrier (avec humour, avec ce sourire solaire qui mouchetait toute lame) contre les revendications des linguistes réformateurs de son temps. Déjà au mitan des années soixante.

Il faut aimer sa langue maternelle de tout son cœur, écrit-il en substance. Comme sa grand-mère, qui a des rides et des verrues, des bizarreries physionomiques dont elle n’est pas fautive. Comme les paysages de notre patrie. Elle est parcourue d'écueils naturels qu'il faut apprendre à franchir. Et le styliste virtuose de l'Auvergne d'aller jusqu'à suggérer qu'on rende la grammaire française plus compliquée qu'elle n'est. Qu'on l'agrémente de nouvelles règles syntaxiques et grammaticales, un peu comme ça se fait quand l'on perfectionne une discipline sportive. En y multipliant les obstacles à surmonter, des portes, des haies, des relais…

Ainsi la dictée deviendrait une joute irrésistible. Plus captivante encore que celle, célèbre et internationale, de Bernard Pivot. Plus aventureuse et savoureuse que tous les championnats d’orthographe.

Un sport à part entière, comme le ski, le triathlon, le tournoi d'échecs des GMI.

Oui un jeu, une partie de suspens et de plaisir.

 

 

28/02/2009

Fables, comptines, et pèdze-guillon

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Ecoliers, nous détestions les fables de La Fontaine, pour leurs corbeaux croqueurs de fromage, leurs ânes bardés de médailles saintes, leurs insectes doués de parole moralisante. Et à cause de cette langue qu'il fallait apprendre par cœur, nous semblait contournée, d’un autre âge - alors qu'elle reste un des plus scintillants héritages du génie français. Adultes, nous la redécouvrons avec émerveillement. Elle nous sauve des morosités langagières modernes.

De son côté, au mitan du XVIIe siècle, le fabuliste de Château-Thierry abominait les petits écoliers! Une réalité historique que moult profs ignorent. En reciselant à sa manière les fabulae latines de Phèdre, elles-mêmes inspirées du Grec Esope, il ne destinait ses vers libres, si audacieux, qu’aux grandes personnes. Il fallait bien un minimum de maturité intellectuelle, de jugeote, pour en saisir les cruautés allusives. Surtout, Jean de La Fontaine trouvait la gent enfantine trop bruyante, étourdie et peu sérieuse.

Ce fut là son unique erreur.

Car l’insouciance puérile, même naïve et tumultueuse, doit être prise au sérieux. Marcel Proust affirma, plus tard, que l’enfance ne pouvait être fécondée par des livres d'enfantillage - ce n’était bien sûr pas aux Fables qu’il pensait, mais à des niaiseries littéraires qui annonçaient déjà ces dessins animés que nos télés diffusent incontinemment chaque mercredi. Non, on n’accède pas aisément à l’âge dit de raison sans avoir déjà, inconsciemment, connu la saveur tragique de la vie. Nos marmots méritent du respect. En ses carnets, Henry de Montherlant écrivit dans la foulée: «Il y a deux moments de sa vie où tout homme est respectable: son enfance et son agonie.»

C’est justement parce qu’elle pour la sensibilité infantile une considération infinie que la Recherche du temps perdu magnifie nos émotions premières. Qu’elles soient liées à l'éclosion de l'aubépine, à la fragrance d'un pot de chambre pendant la saison des asperges, ou à la saveur d’une pâtisserie vieille France que le génie proustien a rendue immortelle et internationale, ces émotions-là nous accompagneront jusqu’à notre dernier souffle. Cela dit, Proust non plus ne destinait pas ses écrits à des ouailles de classe primaire…

 

Mais je reviens au supplice du par cœur, tant décrié par les partisans d’un enseignement sans contrainte, et par des instituteurs qui transmettent le savoir comme s’il était un mal nécessaire, pas une source de bonheur. L’expression a ceci de significatif qu’elle associe, à la manière des Romains, le siège des sentiments (du courage aussi: Rodrigue, as-tu du cœur, etc…) au développement de la mémoire. Et il est incontestable que celle-ci ne retient bien que ce qu’elle a aimé.

Avez-vous oublié les amstramgrams d'antan, ou nos anciennes ritournelles d'arrière-cour? L'étymologie de ce terme de comptine relève plus de la récitation stéréotypée de lettres et de chiffres qui était imposée, que d'une incitation à aimer la simple lecture. Comptine procède de compte, pas de conte. Or pour commencer à subir le charme des mots, il faut savoir chanter - si possible en gaîté - «deux fois deux quatre; deux fois quatre huit». Un ersatz de musique élémentaire pour stimuler une mémoire en bourgeons. Elle n’était pas censée survivre à la petite enfance, pourtant elle nous rattrape bien après, toute nigaude et rudimentaire qu’elle fût.

A cinquante ans passés, je la réentends quelquefois, pure et bancale, comme au temps où j’avais appris à l’entonner. Des paroles toutes aussi nunuches s’y agglutinent qui narrent en zigzag des historiettes d'animaux familiers: Le petit coq, Maman les petits oiseaux, Un corbeau noir, Une souris verte, Une poule sur un mur

Ce sont les deux premiers quatrains du Sabot de ma jument qui me reprennent avec le plus d’entrain. Je vous les livre tout crus. Pardon, si je les ai estropiés:

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Le sabot de ma jument

pan, patapan, patapan

va plus vite que le vent

pan, patapan, patapan.

Mais, il trotte dans la boue,

bou, badabou, badabou

le sabot de ma jument

va plus vite que le vent.

.

Sous le regard sourcilleux de nos institutrices Mlles Barbey, Panchaud et Freymond, qui nous lorgnaient à travers leurs lorgnons cerclés de similor, et les fenêtres de leurs salles de classe, nous nous adonnions dans la cour de récréation à des jeux qui ont presque tous disparu. Si la marelle, avec ses sept cases crayées de blanc sur le bitume, sa «terre» et son «ciel», survit par endroits (dans les établissements de campagne, notamment), les jeunes Vaudois ne savent plus les règles d'Un, deux, trois bobinettes. C'était des parties, où le protagoniste principal collait sa frimousse contre un mur. Les autres devaient l'approcher subrepticement, et sans se laisser reconnaître.

Il y avait aussi le pèdze-guillon: on plantait dans la terre mouillée un bâton en bois patiemment affûté, après quoi on renversait, d'un coup de maître, ceux de ses adversaires.

Dans l'histoire de l'humanité, il y eut bien sûr des jeux de préau plus anciens, plus métaphysiques. Déjà des exultations de l'esprit enfantin. Exubérants, joyeux, mais graves aussi comme chez Montherlant.

Ou chez Héraclite, qui définissait le temps comme un enfant jouant au trictrac.