07/12/2008

Le miroir de notre enfance est-il déformant?

 

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Conseil d'ami: fouillez dans les tiroirs égarés de la maison familiale, furetez au grenier, dans les albums écornés et jaunis qui répandent encore le parfum à la violette de la marraine; recueillez-y des photographies de vous quand vous étiez bébé, angelot nu-doré sur la peau de mouton. Entre vos socquettes minuscules, il y a l'imitation en peluche du Bambi de Walt Disney. Une patte en moins.

Sur une autre photo, un brin plus âgé, vous serrez la main du Père Noël en personne en un grand magasin du centre-ville. Vous y souriez afin de cacher votre terreur car le Père Noël en question - qui s'affublait déjà de la barbe neigeuse de François Nourissier - était un personnage considérable, débarqué du pôle Nord, sinon tombé du ciel, accompagné en sa chute de rennes en carton-pâte et de chérubins aux ailes meringuées.

Observez attentivement ces deux ou trois images du passé, et laissez votre âme s'imprégner d'un étonnement. Dites-vous que cette petite main droite aux doigts graciles, qui s' étoile comme un lis, correspond exactement à la paluche que vous avez présentement, cinquante ans après devant la glace du salon, mais à gauche - je ne vais quand même pas vous faire une leçon de physique optique sur la loi des miroirs et de ses formes qui s'inversent!. Que cette oreille gauche, à aérodynamisme de papillon rose, est la même - en plus grand, en moins vibrionnant - qui désormais affirme son épaisseur ovale et charnue sous votre tempe droite. Résumons: vous avez grandi. Miracle! Vieilli aussi.

«Qu'est-ce qu'un adulte? Un enfant gonflé d'âge», écrivit naguère Simone de Beauvoir, qui mourut minçolette à 78 ans. L'enfance, c'est quoi? Des parfums et des saveurs, font en chœur Marcel Proust, Maurice Ravel, Charles-Albert Cingria, Federico Fellini. En sus, il y a les couleurs. Le diablotin de nos rêveries infantiles leur donne bien sûr raison, à ces créateurs-là.

Mais il y a aussi les mots. Des mots sans lesquels on ne pourrait pas dire ni «Je t'aime Elodie!» ni «Passe-moi la moutarde, Edouard!» Des mots élémentaires qui nous sont venus assez tôt en bouche. Quand on relit dans des cahiers intimes nos premières écritures, on se retrouve, face à tant de candeur et de justesse, exactement comme devant la photo de la Placette, entre saint Nicolas et une maman radieuse, un peu soucieuse quand même. On est ému et gêné à la fois: notre mémoire gustative reconnaît la glace aux marrons qu'elle nous offrait - après une opération des amygdales - à la Brasserie du Grand-Chêne, face au Cinéac. Ces souvenirs sensoriels nous réenvoûtent; et nous devenons un peu moins adultes.

 

Entre l'avenue des Cerisiers et le quartier de Montchoisi, qui séparent avec un ruisseau fou et des bosquets Lausanne de Pully, il y avait des vignes sauvages que nous allions grappiller avec ma sœur. A l'époque, je parlais à peine. C'était du raisin, mais j'associais son grain à la drupe des cerises de juillet. L'enfance est parfois trop inventive, elle déraille: mes fruits préférés étaient les «serinzes». Sans le savoir, j'avais composé un mot-valise. Ma famille me comprenait. C'est Lewis Carroll, le père de cette Alice qui courait étourdiment derrière les lapins, qui inventa cette notion de mot-valise. Elle définit une expression qu'il avait forgée en anglais: portmanteau-word, et consiste à réunir le début et la fin de deux termes existants en des langues courantes.

La civilisation occidentale a suivi cette méthode, même en des terrains non littéraires: le transistor, par exemple, est un mariage curieux entre transfer et resistor, le smog qui assombrit tout l'an le ciel de Londres est une fiançaille douteuse entre smoke (fumée) et fog (brouillard). Revenons, si vous le voulez bien, en nos terres romandes, en leurs prairies roussâtres de décembre que n’humecte plus que de la neige éphémère. Nos mioches n’y jouent pas au gendarme et aux voleurs (programme ringard), mais au serial killer le plus recherché et à ses victimes innocentes. Celui qui en éventre le plus en un temps recors (encore virtuel…) sera porté en triomphe. Mais quand la récréation est finie, la réalité des chiffres fait l’effet d’une douche froide. D’après une évaluation récente à l’échelle européenne, nos écoliers passent pour des nullâtres en sciences exactes…

Peut-être ont-ils la chance d’être davantage voués au rêve. Aux bizarreries aussi de cette libido, qui tracassent papa et maman, mais enflamme leur propre imagination comme un conte fantastique où ni la pudeur ni l’impudeur ne font encore la loi. J'aime relire, dans l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, en son tome XI, celui des «Ages de la vie», la transcription écrite d'un dialogue réalisé en 1971 par Bernard Pichon avec un enfant âgé de 10 ans. Bizarrement, il s'appelait Bernard comme son interlocuteur. A la question de Pichon, qui lui demande si ses parents savent comment il était né, il répondit, comme vous et moi, lorsque nous étions des marmots en culottes bouffantes: «Oui, ils savent. C'est surtout ma maman qui sait, c'est pas mon papa, lui, il ne sait pas très bien.» Depuis, ledit Bernard (nous songeons au plus jeune) a grandi. L’autre aussi. Nous aussi.

 D'autres paroles enchanteresses d'enfants nous reviennent, et nous émeuvent: «Viens manger, Papa, ta crème glacée va refroidir!» «Je ne sais pas comment la poule jappe?» «Le printemps, c'est quand la neige fond et qu'elle repousse en gazon.»

29/11/2008

Eloge de la cannelle et du crétinisme

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En ouvrant ce lundi la première fenêtre du calendrier de l’Avent, votre enfant tombera sur une photo de cacahuètes dans leur coque tordue. Il ne fera pas grise mine sachant que les vingt-trois suivantes seront des promesses d’étrennes moins chiches: deux mandarines, une souris en chocolat, un marron glacé à trois francs de chez Mojonnier, et ouf! déjà une poupée Barbie, puis des Power Rangers, des Polly Pocket, une playstation, un ipod, un ludiciel dernier cri … L’espoir ne cessera de grandir – Noël n’est-il pas une fête de l’Espérance? Mais patatras! le cadeau qu’il déballera le jour J sous le sapin s’avérera un vulgaire ordinateur antédiluvien de 2002, que vous aurez acheté à bas prix dans quelque braderie. Sous prétexte qu’il y a crise… Et la crise de larmes de votre marmot, vous n’aviez pas prévue? Quel pingre vous faites! Sans jouer les nostalgiques, je préfère le charme franc, délicieusement kitsch des calendriers de l’Avent de mon enfance, au cap des années soixante. Leur carton était saupoudré de paillettes mal collées. Leurs lucarnes ne révélaient pas des produits de supermarché (prix en moins), mais des miniatures peintes sans ambition artistique, où l’esprit de la Nativité  se déclinait comme une initiation heureuse: le houx, le gui, la pive de sapin, étaient gages de durabilité; sinon d’immortalité. Les bâtons de cannelle – épice biblique, dont l’écorce s’enroule d’elle-même en séchant – symbolisaient la promesse d’une saveur de biscômes sucrés, de vapeurs de vin aux agrumes, et de belles roseurs aux joues des mamans, grand-mamans, tantines et marraines à l’heure où, un brin pompettes, elles crieraient : «Allez les enfants, ouvrez vos cadeaux!» Ces derniers avaient peut-être le défaut tragique de n’être point encore électroniques, mais, quarante ans après, j’en conserve encore: «Le Lotus Bleu», «Le Temple du Soleil», «Tintin au Tibet», le Quintette pour clarinette de Mozart sur vinyle.

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Sur ces vieux agendas muraux à guichets-surprise apparaissaient aussi des figures de la Crèche traditionnelle, qui ont peu à peu disparu. Elles n’étaient pas strictement bibliques ou testamentaires, mais rayonnaient de leur origine païenne ou apocryphe: quelques jours avant la fresque ultime réunissant l'Enfant sauveur, la maman de Dieu, et le demi-papa Joseph, on tombait sur un joli Cadichon aux oreilles élevées et aux yeux embrumés. Et sur un bovidé diablement cornu, mais gentil, surnommé Monsieur le Bœuf. Les précédaient une kyrielle de menus personnages de composition provençale, et en plâtre peinturluré. Donc des santons.

Cette bimbeloterie de Noël met en scène annuellement, tant dans les échoppes du Midi de la France que dans les marchés de Noël romands, les bergers de l'Evangile, les Rois mages. On y recense aussi le Meunier, l'ange Bouffareou, le Pistachier - de nature si peureuse que la tradition le fait tomber dans un puits. Il y a aussi Jiget, qui est bègue, le Boumian, qui est rouge de manteau mais coiffé d'un chapeau noir; il y a la Fileuse, la Porteuse d'eau, le sempiternel Rémouleur, la Poissonnière, le Tambourinaire.

Ma figurine préférée est le petit benêt qui élève ses mains menues mais éployées en direction des nuages. L’une d’elles tient une lanterne. Revoilà le Ravi, que j’ai souvent salué dans mes chroniques car je rêve de lui ressembler. «C'est le santon qui doit être le plus expressif de la Crèche, disent les spécialistes de la santonnerie. Le Ravi a le bonnet de nuit sur la tête; il est à une fenêtre, et il a les bras levés vers le ciel. Il est un peu simplet.»

 

Résumons, le Ravi incarne l'idiot des hameaux de Provence, mais aussi l’«imbécile» que nous côtoyions parfois ici, en nos quartiers urbains. L'imbécile est une espèce de saint. Etymologiquement, il est «sans bacille», donc sans bâton: un individu désarmé. Un vulnérable. Quoi de plus noble qu'un vulnérable?

 

En Valais, il y a plusieurs décennies, on l'appelait le «crétin», à cause de son goitre, pour sa façon maladroite de parler, de remplir sa déclaration d'impôts, ou de rapporter trop lentement les boilles de lait des bourgeois de sa commune à la laiterie de la Grand-rue.

Son cas a même intéressé Voltaire- un petit article du Dictionnaire philosophique lui est consacré…

Or, ce crétin-là était aimé et protégé par la communauté qui l'entourait.

«Crétin des Alpes», qui est une des insultes favorites du capitaine Haddock, provient itou du latin. Mais du bas latin. Du latin des Gaules: ça voulait dire alors «chrétien», rien de plus. Donc un être digne d'être aimé. Quel honneur!

A lever mes bras vers les nuages argentés de ce premier jour de décembre, j'ai le plaisir d'être moi aussi un imbécile, un idiot, un désarmé, un petit santon de plâtre coloré, un ravi! J’éprouve l’émotion suprême de m'insérer dans une des cases de l'Avent. J'aimerais être une qui suivrat l'Ane gris et précéderait Monsieur le Bœuf. Je sais, c'est prétentieux. Mais entre ces deux gaillards-là, il doit faire bon chaud en ces temps de rhume.  

22/11/2008

Déjà les menus de fin d’année…

  

 

 

Novembre ne s’est pas encore achevé que d’aucuns se soucient déjà de leurs réveillons de Noël et du Nouvel An. Y manger la même chose que l’an passé serait une faute de tact.

Cela dit, il ne faut pas que cette préoccupation les aigrisse. Sans bonne humeur, point d'appétit. Qu’on me pardonne ce dicton éculé, mais les plus grands gastrosophes lui donnent raison: l’heure venue, le caviar de Sterlet moscovite prendra une arrière-saveur d'encre de calamar. La dinde deviendra plus sotte que jamais, et coriace. Le soufflet à la cerise s'affaissera, la maîtresse de maison sera humiliée. Du coup, son mari éprouvera des constrictions épigastriques.

. En attendant, les traiteurs rehaussent à l’envi les attraits de leur vitrine; ils en font un paysage exotique peuplé d'araignées de mer, d'oursins, d'anguilles québécoises, d'algues tentaculaires et même de chapons de Bresse, dont la présence désassortit sensiblement le décor général.

De leur côté, les plus hautes toques de Suisse romande proposent, dans les magazines, des menus de fête qui font tourner la tête aux épouses de directeurs de fabriques d'ascenseurs ou de marchands d'hélicoptères. On y accorde autant d'importance à l'apparat, aux orchidées blanches, aux faveurs en satin lila enrubannant les bouts des cuisses des ortolans, qu'à l'envoûtement en bouche que ces fines chairs sont censées apporter.

. Ce ne sont chanterelles d'automne, cèpes et trompettes de la mort; coquilles Saint-Jacques - le saumon est devenu trop vulgaire, trop «peuple». Parallèlement, on se fait un honneur de sauvegarder un vocabulaire extrêmement français pour désigner les modes de cuisson et les apprêts.

Sachons, que Joinville ne désigne pas seulement l'historiographe du roi saint Louis au temps des Croisades, mais une garniture à base de crevettes et de champignons cuits liées au beurre d'écrevisse, avec lames de truffes. Que Colbert, le grand ministre de Louis XIV, retrouve son nom dans une préparation elle aussi à base de beurre, mais cette fois enrichie de jus de viande rouge, de persil et d'estragon hachés. Windsor est plus qu'une famille royale d'Angleterre: c'est une salade. Elle contient du céleri, des truffes, du blanc de volaille, de la «langue écarlate» (extraite de quelle gueule ou museau? je n'en sais fichtre rien), plus de la mayonnaise relevée de Derby-sauce... Enfin, la Tosca, c'est presque un opéra dans une jatte ample en porcelaine: julienne de carotte et quenelles de pintade arrangée au tapioca. Ajoutez de l'huile, du vinaigre et de l'essence d'anchois à volonté!

. Mais je reviens à la dinde, et à l'air dépité qu'elle doit montrer à présent - surtout de profil - depuis que ce prétentiard de poulet fermier la supplante dans les menus huppés de fin d'année. Elle en devient d'autant plus hautaine, fessue et méchante en physiognomonie (ses bajoues sont grumelées de sang) qu'elle vient d'Amérique puritaine. Depuis que nos fermiers lui ont rogné les ailes, elle court, elle caquète, elle médit telle une belle-mère, mais elle ne vole pas.

Son frérot, le dindon de basse-cour vole un tantinet. Disons qu'il se contente de sauts de puce. De trajets ridicules, du genre New York – Baltimore retour, ou Cointrin-Kloten - Kloten-Cointrin. Son arrière-cousin, le dindon grec a davantage de vigueur: par quelques coups d'ailes, il arrive à se jucher au cœur des branches d'un olivier. Leur aïeux, toujours en vie, sont nettement plus puissants, libres et sauvages. Leurs envols donnent le vertige. Et ils sont magnifiques à regarder quand ils se pavanent dans les sablières. A regarder, pas à manger, car hélas ces mâles dindonniers sont absolument incomestibles. Trop vieux? Non trop musclés, pas assez juteux, trop libres et heureux.

. Leurs parentes sédentaires et européanisées ont plus de chair tendre à offrir. Elles s'accommodent généralement mieux aux farces traditionnelles (à base de choux et de noix, de marrons et hachis de viande), qui confèrent à Noël tout son esprit sacré.

Quant à moi, je me prépare à des réveillons particuliers qui n'affrianderont personne. Le 24 décembre, au soir, j'irai en gare d'Olten. Il y fera très froid. Il n'y neigera même pas, il pleuvinera, ce qui est nettement plus triste.

. En entrée de mon souper de fête, je mangerai un croissant au jambon acheté au snack. Le plat de résistance, du Buffet 2e classe, se composera de deux saucisses de Vienne avec moutarde mi-forte. Une bière-bibine les arrosera. Au dessert, il y aura deux mandarines et une branche de chocolat à huitante centimes. Je les mangerai dehors, dans le vent et la bruine. En déambulant en touriste maladroit sur le vieux pont en bois. Mais je contemplerai les eaux turquoise de l'Aar, et mon émerveillement achèvera de me rassasier.