16/11/2008

Le génie du froid chante comme un castrat

 

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Connaissez-vous Philidel? C'est un diablotin foufou inventé par le poète John Dryden, pour lequel le grand musicien Henry Purcell, lui aussi de la fin du XVIIe siècle anglais, composa le fameux air du «génie du froid», dans le semi-opéra du Roi Arthur, acte III. Voilà un air qui est redevenu célèbre grâce à la voix haute-contre du chanteur de music-hall Klaus Nomi, et de clips publicitaires de la télé qui vantent soit de la viande hachée pour chiens, soit un nouveau soutien-gorge à boutons de corozo phosphorescents. Et comme c'est un chant qui se module par hissements pathétiques, en croches régulières, en mesures finissant chacune par une demi-cadence, en volutes romantiques, des gens de cinéma l'utilisent pour ponctuer musicalement des scènes tragiques ou douloureuses. Pourtant, la seule douleur de Philidel provient du froid des pierres qu'il doit fouler, avec ses pieds fourchus, nus, brûlants. La scène est drolatique. Si Philidel a une voix qui implore la pitié (en fait, il fait «ouh! ouh! ouh!»), c'est parce que ses ripatons sont gourds et qu'il est sans godasses. Ni le cinéma d'aujourd'hui ni les télévisions n'ont pris la peine de lire attentivement le livret de Dryden; d'écouter la musique de Purcell. Dans ces univers-là, seul le timbre joliment cuivré de Klaus Nomi est pris en compte. Pas du tout la bouffonnerie montipythonesque de Philidel.

Moi je l'aime beaucoup, ce farfadet purcellien – un personnage créé en 1691 sous Guillaume III d’Orange, mais qui aurait pu figurer dans le film Sacré Graal, aux côtés de Chapman, Gilliam et Cleese. Il me ressemble dès que la saison des froidures prend ses quartiers dans nos cités et nos campagnes. Autant en juillet, en août et en septembre, nous étions en droit de nous plaindre des pluies et des vents glacés. Autant, Noël approchant, il devient nécessaire de ne plus déprécier le mauvais temps, ni la neige redescendant sur les Préalpes; ni le gel qui anesthésie le moteur des voitures, ni surtout le givre qui inscrira des étoiles bibliques sur les vitres embuées des maisons.

. Moi, j'ai de l'affection sincère pour le froid. J'ai la chance d'habiter un immeuble qui n'est pas ouvert à tous les vents, et où de l'eau chaude coule par huit robinets (je les ai comptés). Sachant qu'en Moldavie, en Ukraine, par exemple, ou que même dans des nations du tiers-monde peu accoutumées au régime hivernal, l’hiver grippera des gens, les embrasera de fièvres peut-être fatales, moi, éhontément - en Occidental bien nanti, bien abrité - je me réjouis des humeurs glaciales de décembre avec une gourmandise scandaleuse. Car j'ai les moyens de me chauffer. Je me dis que ma soupe aux légumes, dans laquelle mijoteront longtemps un pied de veau, un clou de girofle et douze champignons séchés, sera de plus en plus revigorante. La bise a beau frapper sur ma fenêtre, je m'en fiche, car ma couette est fourrée de plumes d'eiders scandinaves, et elle n'en est que plus dodue. Le baume Vicks, dont je me frotterai les omoplates, les tempes et le bas du dos, sera cette fois réellement opérant.

Dans le majestueux poêle en faïence ramagée d'oiseaux bleus et jaunes d'une ancienne amie, qui a maintenant 77 ans, et qui a hérité d'un prétendu château baroque en Suisse allemande, la nuit de la fin novembre élance, à cause des vents tournant autour des toits, des hurlements qui font frémir comme dans les films de Dracula. Oui, le vent hulule dans les cheminées, et même dans le poêle en fonte du voisin du dessus, qui ne vit que de briquettes de charbon et de potages douteux emplis de raves et de carottes qu'il a ramassées sur les trottoirs de la place de la Palud, le samedi à 13 heures, quand le marché prédominical se termine.

. Dans cette soupente, il fait si frisquet que du givre argenté vêt l'entier du bocal ovale et en verre du poisson rouge. Le cyprin doré-rosé grelotte comme son maître l'étudiant, mais devient un peu moins timide. Si les frimas font tourner le lait que ce voisin destinait à de la poudre d'Ovomaltine, je lui suggère qu'il les conjure en n'usant sur ses plaques chauffantes que des casseroles carrées. A l'intérieur de son poêle à lui, qui était alors une espèce de chambre de bonne à la parisienne, le plus cogitants des philosophes, René Descartes, réchauffa avantageusement sa pensée. Il y comprit, par la grâce des braises, donc du frimas alentour qui les a occasionnées, qu'un dieu existe, et, ô miracle, que l'homme est même capable de réfléchir. Puis que le siège de l'âme humaine se situe dans le cerveau, vers la glande pinéale. C'est une sorte de pomme de pin que nous aurions tous dans le crâne, du côté du front, je crois - si j'en ai vraiment une. Hélas, en se rendant, vieillard et déjà bien voûté, jusqu'à Stockholm, à l'invitation de la reine Christine de Suède, qui parlait plusieurs langues et ne jurait que par les trois textes du Discours de la méthode, Descartes attrapa un rhume carabiné sur les berges du lac Mälaren. La souveraine voulait seulement demander au philosophe français «quelques recettes pour vivre mieux». Tout ce long voyage – et qui fut fatal - pour quelques conseils d’hygiène élémentaire…

07/11/2008

Eloge de la châtaigne

 

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Le cauchemar d’Halloween est loin derrière nous, et nous venons de redécouvrir l’Amérique que nous aimons sous ses meilleurs atours et de plus belles lumières. Je ne reparlerai pas pour autant de la citrouille, ni de la coloquinte sa petite cousine incomestible. Ni du potiron, ni même du potimarron qui est pourtant bien charmant dans sa robe garance, légèrement froncée. On a tellement célébré ces derniers jours la soupe de courge, la confiture de courge, le gâteau à la courge, que nos lecteurs en ont attrapé une compréhensible indigestion.

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 Le moment est arrivé, je crois, d'aérer les pensées, de rêver à d'autres saveurs, à d'autres images. Ne serait-ce qu' à celles qu'on voit, en ce début de novembre, par nos champs et nos vallons. Ce ne sont que terres charruées et ensemencées qui viennent d'entrer en hibernation - tout comme les grenouilles. De Combremont-le-Grand à Combremont-le-Petit, chaque lopin de terre est noir, les prés sont rasés de près. Sur les berges de la Lutrive, entre Savigny et Lutry, les closeries sont encore garnies de quelques choux, de salades, de sept ou huit raves. Le parfum froid du céleri qu'on a butté sur place se mélange subtilement à celle de la glèbe. Dans l'air orangé, les étourneaux sansonnets volent et virevoltent en essaim, dessinent des versets du Coran, de la Kabbale, puis crient en imitant le loriot, quelquefois la buse (la buse miaule à la façon d'un chat de six mois, phénomène certifié par les ornithologues les plus sérieux). Pendant ce temps, les vaches de L'Etivaz frottent leur échine au tronc des épicéas ou, quand elles sont à l' étable, lapent à longs traits la muraille à cause du salpêtre qui en suinte. Le vent tombant des sommets fait mugir la cheminée. Au loin, un âne brait pour annoncer la neige.

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 En ville - qu'on me permette ce pléonasme nécessaire - le décor est nettement plus citadin. En dépit de la tourmente financière, les banques de la place Saint-François n'ont jamais été aussi hautes sur leurs ergots de marbre et sur leurs colonnes. Les châtaigniers de l'avenue du Théâtre ne sont pas encore nus. Le soleil couchant illumine, dès cinq heures du soir, leurs feuilles telles des mosaïques byzantines, ou les toiles mordorées de Gustave Klimt. Les passants ont des figures oblongues et alanguies, comme dans les plus mauvais tableaux de Bernard Buffet. On n'aperçoit du lac Léman que son ciel fauve, et c'est celui que Courbet fit pour l'Enterrement à Ornans. Résumons: à l'orée de novembre, Lausanne est une cité éminemment picturale. Le froid, dit-on, conserve les coloris, il les ravive. Vive le froid!

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Les marchands de marrons, eux, ont des allures de patriarches. Ils ressemblent au fameux Juif en vert de Chagall: même front plissé par l'infini du souvenir, même barbe qui flamboie au soleil mourant. Mains claires et pures, quand bien même elles remuent des heures durant des châtaignes noires comme la suie. Des vapeurs bibliques s' échappent de leurs fourneaux en fonte. Mais que dire de la beauté et du parfum de ces cupules chaudes? Elles sauvegardent intactes les sensations les plus vivaces de notre enfance. La saveur du pain a changé, celle du lait, de la viande et même du chocolat aussi. Pas celles des marrons de Saint-François! Un petit cornet de marrons, c'est un brasero portatif qu'on peut garder dans la poche de son manteau. Il nous console des frimas, de la bise qui mord les joues, de la maussaderie générale. Un marron, c'est si réchauffant, si réconfortant, que, quand ça commence à refroidir, l'air ambiant semble se radoucir. Par osmose, probablement. Il doit y avoir une magie intime entre sa bogue - une fois débarrassée des piquants - et la loi des vents.

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J'aime la saveur du marron chaud: on croirait du miel sauvage en moins sucré. J'adore surtout son onctuosité, sa farine un chouia gluante, qui s'efflue entre le palais et la langue, rappelle la consistance des pommes nouvelles peu bouillies. Je suis ému également par la forme du marron chaud: une fois décortiqué, on jurerait le visage fripé et gentil de nos grands-mères. Grosses bajoues, front étroit, presque pointu. Je resonge surtout au temps - peu ancien - où il nourrissait des populations entières. Les Cévenols, vos ancêtres protestants, le surnommèrent l'arbre à pain, tant il leur fut important quand les gendarmes de Louis XIV les pourchassaient, les assassinaient ou, faute de mieux, s'arrangeaient pour les priver de blé. Si le protestantisme français a survécu, c'est entre autres grâce au fruit du châtaignier, et à ses vertus médicinales... Enfin, dans le volume onze de l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud,  on décrit avec précision le rituel des pillonniages du bois de Bex. Ce mot barbare est vaudois, il rappelle le temps où les gens du Chablais grimpaient aux arbres pour en faire tomber les châtaignes. Après quoi, les femmes transformaient, avec leurs doigts gourds, lesdits pillons en galettes, en gâteaux, ou en soupes revigorantes. Et c'était presque meilleur que le pain.

24/10/2008

Derniers échos de l’été, la loutre et l’axolotl

 

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Retour aux chimères et dragons de l'Antiquité, nous créons un bestiaire fantastique nouveau. Mœurs du coucou, du tatou, du kangourou… L'œil d'or fatal d'une petite larve mexicaine…. Voilà des millénaires que des hommes et des femmes de tout continent tremblent et prient quand passe dans le ciel la comète. Ou quand se réveille le volcan, ou, plus souvent, rugit l'orage des étés. Nostalgie estivale: lorsque les premiers éclairs de juillet éclatent dans le firmament lémanique, les flâneurs bronzés de la charmante plage de Lutry, toute protégée par des peupliers, abandonnent impunément, et en courant, linges de bain et crèmes solaires, femme, enfants, bouées rondes à tête de canard, etc. Ils adoptent dare-dare la stratégie, un rien couarde, du rat qui quitte le navire.

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Tandis que la fumée de sa clope s'élève pour rejoindre les embruns des nuages noirs, toute la pensée de notre froussard à ventre rond vagabonde. Elle s'élève jusqu'aux dieux de l'Antiquité. Elle recrée des dragons chinois, des Loch Ness écossais, elle ne rêve que d'animaux difformes et énigmatiques. C'est fou comme une averse peut faire rejaillir, dans la cervelle d'un homme pas exagérément intelligent, mais à bedaine tranquille, un puissant bestiaire mythologique auquel personne ne croyait plus. Depuis l'enfance, nous chérissons tous les animaux. L'ours d'abord. Quelle bête féroce quand elle dévore un randonneur maladroit, qui a fait une mauvaise rencontre dans les Pyrénées! Ou un touriste qui serait tombé, par étourderie, dans sa fosse avant l’heure de son repas quotidien. Je rêve également à d'autres bestioles qui ont affirmé des expériences dignes de l'être humain. En s'y montrant plus audacieuses encore. Le corbeau, qui apprécie tant les noix, s'en empare entre ses serres, pour les laisser tomber sur le sol afin qu'elles s'y éclaffent et qu'elles deviennent comestibles à tout bec, à toute gueule. Le percnoptère, qui est un petit vautour d'Afrique méditerranéenne, utilise lui une pierre pour casser les œufs de l'autruche.

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La loutre de mer du Pacifique Nord, quand elle a faim, se met sur le dos, et son lit lui est doux, salin et confortable. Oui, qu'elle fait, en maintenant la planche, et en tenant entre de petites griffes finement soignées un caillou qu'elle a recueilli sur une rive quelconque. Elle y a fait ses dents, elle brise là avec adresse toute forme de coquillage. En cela, elle ressemble au chimpanzé d'Afrique, qui sait comment apprêter ses repas. Ce singe nettoie les fruits et légumes en les frottant de feuilles fraîches et proprettes. Il enfonce dans les termitières de longues tiges d'arbre bien choisies, et qu'il a soigneusement dépouillées de leurs feuilles. En les retirant des trous en terre qu'il a repérés et creusés, il les sucera avec la gourmandise de nos enfants, lorsqu'on leur offre des barbes à papa devant la ménagerie des Knie. Mais il y a tellement d'autres animaux qui sont fascinants. Je pense au polatouche, le seul écureuil volant européen. Long de dix-sept centimètres, il se prolonge d'une queue de douze, et il effectue dans les forêts de Finlande, de bouleaux en bouleaux, des vols planés d'une cinquantaine de mètres. Je songe beaucoup aux yeux du chien, à ceux du chat, à ceux du renard jeune quand il est éclairé, la nuit, par des phares de voiture du côté du bois de Sauvabelin, à Lausanne. Leurs prunelles paraissent alors irisées, en raison du fin tapis qui recouvre leur choroïde et se transforme en miroir.

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 Tout promeneur attentif et tendre peut s'y mirer. Même en pensée. Connaissez-vous Julio Cortázar? Ce très grand écrivain d'Argentine, d'expression latine, puis naturalisé français naquit à Bruxelles en 1914, mourut à Paris en 1984. Il fut un des meilleurs traducteurs de Jorge-Luis Borges dans la langue de Molière. En un de ses chefs-d’œuvre, Les armes secrètes, Cortázar s'affirme à l'orée des années soixante, comme un créateur littéraire de haute envergure. Une chenille éternelle, mais qui a soif. Elle lape la pluie de toutes ses forces, et par toutes saisons, tout en conservant une mentalité un brin méchante. Dans ce recueil-là des Armes secrètes, il y a un beau chapitre consacré à l'axolotl. Une sorte de faux lézard de carnaval (image ci-dessus). Mais quel est cet étrange animal, au nom trop mexicain, trop aztèque? Cortázar, qui a beaucoup visité le Jardin des Plantes, a été ému durant plusieurs journées par les yeux petits, vides d'expression, et dorés de cette minuscule larve qui avait une couleur de crème de petits fruits, une laiteur teintée de framboise. L’axolotl est un batracien fragile aux yeux d'or. Quand son visiteur qui l'a tant observé, en son carré de verre, l'abandonne pour se confondre en lui, l'homme devient lézard, et le lézard devient homme. Or, dans la nuit, voilà des étoiles qui deviennent aveuglantes, avec sérénité. J'ai la chance d'être un humain, pourquoi pas?