16/06/2010

Yves Simon, la burqa et le visage universel

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"Un visage, une mappemonde de l'au-delà". C'est le titre d’une chronique de l’écrivain et chanteur français Yves Simon (photo), qui a écrit entre autres La Manufacture des rêves et chanté L’Autre côté du Monde.  Parue dans le quotidien «Le Monde» du 13 mai, elle m’a été indiquée par mon ami dessinateur Gilles Poulou, de Lausanne, avec lequel il correspond. En voici le texte - une réflexion inspirée sur le port de la burqa: 

 

 

 

Dissimulée derrière un voile noir d’où n’apparaît que le brillant de ses yeux, une Française convertie de trente-six ans, Nadia Bouazza vient de déclarer à la presse : « Si on devait interdire le port de la burqa ce serait une intolérable atteinte à la vie des gens». Elle a tort. Si les visages sont notre bien propre, chacun d’eux fait partie du patrimoine mondial, il est le représentant de l’humanité tout entière et en cela ne peut se soustraire à la chaîne des six milliards d’individus à laquelle il appartient. Le masquer est « une intolérable atteinte » à l’histoire des femmes et des hommes.


Les visages parlent sans avoir à bouger les lèvres, sans voix ils racontent une histoire qui vient de loin, l’histoire de la beauté et de la laideur, celle de la jeunesse et des rides, ils disent l’enthousiasme et l’émotion, le souci et la joie, l’embarras, la peur aussi. C’est l’offrande de soi faite au premier venu, à l’inconnu, qu’il soit puissant ou miséreux : je t’offre mon visage pour que tu saches un peu de moi, d’où je viens, si ma peau burinée raconte d’anciens soleils, si ma peau trop transparente indique des globules rouges déficients ou que je viens d’Irlande. Mon nez te parle, mes joues te parlent, comme mon front et mon menton, eux aussi racontent la témérité, la volonté, les soucis ou l’amour des sucreries… Ton visage me parle tout autant. Nos deux ovales de peau émettent pour chaque autre un avis sur soi. Je suis mon visage et tu es ton visage. Lorsque le hasard nous fait nous rencontrer, je t’offre et tu m’offres, dans le même temps, ton image car cette partie de nous se partage à égalité, en fraternel étonnement.


Ce sont eux, les visages, qui restent enfouis dans nos mémoires pour restituer la personnalité de nos morts. Alors on les enchâsse, on encadre leurs portraits, on leur parle et on les embrasse, on les étreint comme des personnes et on verse des larmes rien qu’à les retrouver le soir, de retour chez soi : on chérit ces icônes de nos vies qui nous restituent l’homme, la femme, l’enfant que nous aimions. Comme dans un hologramme où un seul des points de l’ensemble représente l’image dans son entièreté, chaque visage est l’émissaire d’une personnalité, d’un corps tout entier, il est l’ange-messager qui annonce, sans un mot, les bonnes et mauvaises nouvelles, l’ambassadeur de nos troubles et de nos humeurs : le visage est la personne, et il étonne.


Les visages sont des aimants, comment ne pas être tout simplement heureux de se délecter à une terrasse de café de les voir défiler comme au théâtre, sous nos yeux, deviner les gammes de sentiments et de tourments qui les envahissent, une naissance, une souciance, une jalousie, s’en repaître et se sentir en concordance avec eux – reliés -, en choisir un pour aussitôt l’oublier, ou alors y repenser, cette planète nous a touché, on aurait pu, on aurait dû, appeler, courir, les choses vont si vite, et Proust qui s’émeut : « ce regard avec lequel un jour de départ on voudrait emporter le paysage qu’on va quitter pour toujours ».


Figures de l’au-delà, sacrés sont les visages, ce sont eux qui nous relient à l’infini de nos pensées, de nos rêves éveillés, qui ouvrent nos regards vers l’ailleurs, ce lieu indéfini qui nous conduit au plus profond de nous et au plus secret de l’autre. Les visages se rident, ils sourient, ils ravissent ou effraient, ils racontent au monde leur monde, ils sont Hermès sculpté par Praxitèle, Périclès par Crésilas, la Mélancolie de Dürer et la Séphora de Botticelli, les effarés du Treis de Mayo de Goya et l’adolescent Rimbaud photographié par Carjat, ils nous percutent, ils nous hantent, ils nous émeuvent.. Par delà l’espace par delà le temps. Depuis la Grèce antique, en passant par la Renaissance, jusqu’à aujourd’hui, l’occident a sculpté, peint, photographié des millions de visages, il les a tous sacralisés et bénis, notre culture du portrait nous a porté à ne jamais en banaliser un seul, à ne surtout pas les dissimuler: ils sont nos références esthétiques, nos éblouissements comme les nœuds vivants de nos empathies.


Chaque visage est un morceau d’univers, un zeste de divinité, une parcelle de Dieu qui à Lui seul serait tous les visages. « Le visage est le lieu du sacré par excellence » dit l’anthropologue David Le Breton. Regarder un seul visage, c’est voir l’humanité tout entière, c’est entrevoir le ciel et les étoiles, se laisser happer par l’infini cosmos « dans un pur arrachement au quotidien, sans plus de référence au religieux ». Un visage, une mappemonde de l’au-delà.


Yves Simon

 

 

14/06/2010

Hommage à Marcel Schwander (1929-2010)

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C’est avec émotion que j’ai appris la mort dimanche de ce grand passeur de culture, bâti comme un atlante du Palais fédéral, et dont l’élocution soignée, les métaphores choisies m’en apprenaient beaucoup sur ma langue maternelle, qui n’était point la sienne. Cet enfant d’ouvriers glaronais bilingues avait peaufiné ses connaissances du français en Sorbonne. Et lorsque son choix journalistique fut porté sur le métier difficile de correspondant alémanique en Suisse romande, il ne s’intéressa pas seulement aux structures politiques et sociales de chacune de nos régions, mais à leurs écrivains dont il fut un avisé traducteur.

Après avoir été rédacteur en chef, à Bienne, de la Volkszeitung (où il se passionna pour la question jurassienne), Marcel Schwander s’installa à Lausanne, pour le compte du Tages Anzeiger. Durant trente ans, ses lecteurs d’outre-Sarine purent décrypter à travers ses chroniques les particularités du Welschland qui leur paraissait comme un casse-tête chinois. En lui faisant une première visite au début des années quatre-vingt dans son appartement de l’avenue de La Harpe, je lui demandai comment il parvenait à les sensibiliser à nos différences cantonales. Sa réponse fut prompte et lumineuse:

-         En utilisant les clichés les plus sommaires, car ils sont souvent les plus justes: le Jura est un canton historique tandis que le Valais est géographique, car solaire. Genève est un jet d’eau. C’est-à-dire un mouvement vertical, aspirant à l’universalité, à un service international; cela en raison de son absence de territoire. A l’opposé, Vaud est horizontal, par le fait de sa grande superficie; il est autarcique, se suffit à lui-même, puisqu’il produit le pain, le vin et le sel. Neuchâtel est une patrie de bricoleurs et d’inventeurs. Fribourg n’est qu’un pont sur la Sarine, c’est dire s’il est essentiel dans le puzzle romand…

Aux Alémaniques, Marcel Schwander ouvrit aussi les portes secrètes de notre littérature, en traduisant les œuvres entre autres de Corinna Bille, Catherine Colomb, Alice Rivaz, Georges Haldas, Gaston Cherpillod. Surtout celles de Chessex, dont il suivait les métamorphoses avec une attention soutenue.

En recevant le Grand Prix de la Fondation Oertli en 1999, il expliqua le succès immense du Portrait des Vaudois tant en Suisse allemande qu’en Allemagne et en Autriche:

-         Ma traduction a eu ce succès, parce que j'avais vraiment essayé de rendre accessible aux germanophones les spécificités vaudoises de la langue de Chessex, en cherchant des équivalences. Par exemple, pour traduire certains mots de la vie paysanne, j'ai recouru au vocabulaire de Jeremias Gotthelf.

 

Et, à notre confrère Alain Pichard, lui-même polyglotte et philologue comme Schwander:

-         En entrant dans la littérature romande comme le spéléologue entre dans les souterrains d’une montagne, j’avais l’impression d’entrer dans l’âme des Romands.

 

 

Mais Marcel Schwander ne s’intéressait pas qu’à nos particularités. Pour alimenter ses propres écritures, il voyageait énormément: en Egypte, au Canada, au Sri Lanka, en Louisiane chez les Cajuns, ou dans toutes les Républiques de l’URSS dont il étudiait sur place les idiomes.

Il était déjà journaliste à la retraite lorsque je le croisai, tout à fait fortuitement, à Leucade, dans les îles Ioniennes, déchiffrant des traces de vieux vénitien dans le parler des habitants de cette petite île grecque. Nous évoquâmes la grande poétesse Sapho qui s’y serait suicidée, et il me montra quelques toiles signées Marcel Schwander, car il s’initiait aussi aux techniques du paysage à l’aquarelle…

 

21/05/2010

Pique-niques savants à la tour de Gourze

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Elle n’est qu’un bloc de pierre plus que sommaire. Un cube de 900 mètres cube de molasse presque égrugée, sans fenêtre ni embrasure. Seule une lucarne - artificiellement percée dans son flanc - lui fit ouvrir à la fin du XIXe siècle un œil distrait sur un panorama lémanique époustouflant. Vos aïeux devaient admirer le lac moins que vous. Au XIIIe siècle, la tour de Gourze, qui aujourd’hui surplombe la ligne de chemin de fer qui traverse les hauts de Lavaux, ne fut qu’un poste d’observation pour des vigiles militaires, qui surveillaient la navigation entre les ports fortifiés de la Savoie et nos berges vaudoises comme le lait sur le feu. Pas encore comme la plus éblouissante des mers d’eau douce, ni un petit océan alpin.

 Car en ce temps-là, la beauté d’un paysage émouvait peu.

Il a donc fallu plusieurs générations pour que ce site de Gourze devienne un belvédère touristique recommandé, et un rendez-vous d’excursions familiales pour les autochtones. Au plan archéologique, le monument lui-même est, comme on l’a dit, peu attrayant. Couronné d’un toit à tavillons qui n’existe plus, il aurait servi aussi de prosaïque abri contre la pluie et la grêle à des bergers et aux apprentis vignerons.

Enfants, nous assiégions pourtant cette tour de Gourze comme une citadelle imprenable. Avec sabres en bois et heaumes en plastique, tandis que papa, maman, mémé, pépé et l’oncle Gustave s’énervaient à déployer la nappe à pique-nique sur l’herbe odorante pointillée de boutons d’or.

La plus âgée de nos cousines – la plus maigre, la plus hâve, la plus philosophe – renonçait fièrement à ses parts de poulet grillé et de carrés de chocolat pour s’isoler debout, telle une cariatide de la Méditerranée grecque, devant le spectacle égéien du large aux miroitements bleus. La chère Ingrid se destinait à la noble profession de géographe; son œil évaluait les proportions du plus grand lac de l’Europe occidentale: 70 km de longueur, 13,8 km de largeur maximale, près de 600 km² de superficie. «Et 90 kilomètres cubes de volume! qu’elle me lança un jour, avec un regard étrange. Sais-tu, Gilbert, que si l’on y noyait toute la population mondiale, le niveau ne s’en élèverait que de 8 cm?»