20/04/2008

Ferré, Baudelaire et les hirondelles

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Ce dimanche, nos frères paysans qui ne se sont pas laissés happer par les tintouins et le vin fou du prétendu Carnaval de Lausanne, se sont levés à l’aube pour épandre du fumier sain et repiquer leurs choux, poireaux et côtes de bette. Les plus sensibles se sont émus du retour de l’hirondelle de fenêtre dans les nichoirs artificiels qu’ils ont incrustés à son intention dans leurs avant-toits. Et c’est une fête pour toute la famille.

Sa cousine, l’hirondelle rustique, a moins de chance cette année, au retour de ses vacances africaines: elle qui niche de préférence dans nos granges et nos étables – à cause des moucherons qui foisonnent dans le lisier –, elle n’en trouve plus. Elle se heurte le bec contre des clôtures magnétiques de parkings privés, ou sur la porte en chêne vernissée d’une habitation dont les locataires, souvent d’origine citadine, n’aiment pas le caca d’oiseaux sur leurs moquettes. D’ailleurs chez ces nouveaux résidents au nez délicat, il n’y aurait plus de coins d’ombre pour fabriquer un nid; l’odeur prédominante serait celle de l’insecticide - les moucherons y sont encore moins autorisés que les passériformes…

Car de plus en plus d’agriculteurs se conforment à la «modernité» et à une certaine notion de la prospérité, ils s’enrichissent en transformant leurs communs traditionnels en «appartements rustiques-tout-confort». En se fichant du mitage scandaleux de leur environnement naturel, ancestral.

Quant à la pauvre hirondelle rustique, elle peut aller faire voir son retour du printemps ailleurs.

LE NOUVEAU DISQUE DU DUO BLOK-FRANCIOLI

Ce CD qui paraît demain 21 avril a été enregistré en public le 31 décembre 2007 au Théâtre 2-21 à Lausanne, en une seule prise et sans modifications au mixage. Il s’intitule La Grande eau, tout comme le spectacle musical de Stéphane Blok et Léon Francioli que j’avais présenté ici même en son temps. Blok, qui est aussi écrivain et poète, nous en dépeint le premier tableau:

«Thématique régionale autant qu’universelle, La grande eau est le lac Léman. Cette immense et immuable étendue d’eau met parfaitement en relief l’homme petit et éphémère qui habite ses rives. Le duo Blok-Francioli aborde l’arc lémanique dans sa réalité actuelle, terre d’accueil des multinationales et refuge des grandes fortunes. Ainsi, loin d’une carte postale romantique, l’eau se trouble et se mélange à l’argent. Une population rêveuse déambule à la surface du lac, un avion tombe dans les eaux avec légèreté, une jeune fille étendue sur les galets imagine une libellule entre ses cuisses. Mais de manière récurrente, l’argent remonte à la surface…»

Stéphane Blok

Plus d’informations sur: www.blok.ch

   

291995860.jpgLE DEVOIR DE MEMOIRE DE MATHIEU,

FILS DE LEO

Mon ami le dessinateur Gilles Poulou vient de m’envoyer ce beau portrait de Charles Baudelaire en redingote et lavallière, et en arrière-plan du front vaste et montagneux d’un autre solaire: Léo Ferré. Ce n’est pas la première fois qu’il dessine, un peu comme en rêve, le regard terrible et le visage anguleux du chanteur-musicien qui sut le mieux interpréter les plus grands poètes de la littérature française. Naguère, Poulou l’avait mis en compagnie de Verlaine, Rimbaud et Monsieur Satan. Cette fois, ce fut pour m’annoncer la parution d’une nouvelle série de 21 enregistrements inédits que l’auteur de Paname et C’est extra - mort en 1993 à Castellina in Chianti - avait consacrés aux Fleurs du Mal. Il y travaillait depuis 1976, mais le projet resta en plan, pour des raisons de suractivité.

Dans ce troisième album regroupant des poèmes baudelairiens interprétés et mis en musique par Ferré, on ne trouvera que des brouillons musicaux, des «mises à plat», mais l’émotion de l’écoute n’en est que plus grande: surprendre un créateur à vif dans son atelier, aux prises avec la combustion d’un projet qui lui tient à cœur. On y redécouvrira ainsi - un peu réinventées – La fontaine de sang, L’horloge, L’âme du vin, La cloche fêlée. Et puis Une nuit que j’étais…, Madrigal triste, Le vampire, le parfum…

Le grand mérite de cette exhumation d’archives personnelles revient à Mathieu Ferré, le fils, qui se défend avec noblesse et amour filial d’avoir voulu «faire n’importe quoi pour gagner du fric»… Dans une lettre à quelques détracteurs malveillants, qu’on lira dans le petit cahier du CD, il proclame: «Je suis convaincu que pour appréhender l’œuvre de Léo Ferré, il faut le lire et l’écouter dans son ensemble.»

A propos des Fleurs du Mal, celui-ci disait:

- Il y a des gens qui reçoivent d'abord la musique, d'autres qui reçoivent d'abord les paroles. Ce qui fait que j'ai pu faire connaître Baudelaire à des gens qui ne savaient pas qui était Baudelaire.

Pour commander cet album, et déjà en écouter des extraits, on peut passer par le site officiel du maestro:

www.leo-ferre.com/pagebaudelaire

Et pour contacter Gilles Poulou - un artiste français talentueux auquel on doit aussi d’excellents portraits de personnalités romandes, dont Michel Bühler, Raymond Burki:

ugpoulou@sunrise.ch

son site :  http://poulou.chansonrebelle.com

ETRANGETE D’UNE CITATION HORS CONTEXTE:

 

Elle est du grand Nietzsche. Elle est même extraite de son chef-d’œuvre le plus connu Ainsi parlait Zarathoustra. Elle a inspiré – et inspirera encore – de moins grands hommes:

- «Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles, et la courte paix plus que la longue.»

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SCHOLL: UN JULES CESAR A VOIX D’ANGE

Depuis vendredi soir et jusqu’au 25 avril, les Lausannois ont la chance d’accueillir un très grand chanteur allemand: Andreas Scholl, qui interprète au Métropole le rôle alambiqué, quintessencié, de Jules César, dans un opéra somptueux de Haendel.

Il a l’originalité, le mérite avant tout, d’être un ténor qui exploite sa voix de tête jusque dans son registre le plus élevé. C’est un contre-ténor, le détenteur d’un timbre masculin assez proche de celui des grands castrats napolitains du XVIIIe siècle, et que l’on confond (paraît-il à tort) avec celui des hautes-contre.

En fait, le mot «contre-ténor» vient de l’anglo-saxon countertenor, «qui dépasse d’environ une tierce la tessiture du ténor.» Il désigne une voix presque féminine, angélique, mais qui ne dévirilise pas pour autant son détenteur. Les plus grands compositeurs de la cour d’Angleterre – Haendel, mais avant lui Henry Purcell, devancé par les dramaturges élisabéthains - s’ingénièrent à lui tisser les meilleures lettres de noblesse. Et c’est avec intérêt que j’apprends par Andreas Scholl lui-même, dans une interview qu’il a accordée à mes bien-aimés confrères du Courrier, que 80% des opéras ont été composés avant 1800… Et qu’un contre-ténor «pourrait consacrer toute sa carrière au répertoire élisabéthain accompagné par le luth sans redite, et sans en épuiser l’immense variété.»

Jusqu’au 25 avril. www.opera-lausanne.ch

13/04/2008

Gallaz, ses ruches et la lettre de Qianlong

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L’abeille mellifère est en voie de disparition! A cause de la varroatose et d’infections bactériennes que cette fichue mondialisation – avec ses échanges intempestifs – est sur le point de généraliser. Les 19 000 apiculteurs de Suisse sont inquiets, et on les comprend: à quoi leur servira désormais leur espèce de scaphandre ajouré qui leur confère une majesté d’astronaute en dentelles, ou l’œil ébahi d’un poisson dans sa nasse?

 

Parmi eux, il y a mon ami Christophe Gallaz, qui possède quelques ruches dans la Broye vaudoise. Plusieurs fois par mois, l’écrivain quitte la ville pour les récurer délicatement, veiller à la santé et au confort de ses protégées. Et les écouter: ses abeilles de Chapelle-sur-Moudon sont ses inspiratrices. Leur santé lui indique celle du temps et du train du monde. Ce sont elles qui guident sa jolie plume dans ses chroniques dominicales, et le confortent dans l’idée que l’univers est peuplé de dadais… Qu’écrira-t-il, l’ami Gallaz, lorsqu’elles auront disparu? Osera-t-il convenir que la vie qu’on vit n’est pas obligatoirement triste, épineuse, griffue, comme un tableau de Bernard Buffet? Un scénario d’Alain Tanner?

 

Que les admirateurs de ces deux artistes me pardonnent, mais leurs œuvres me rendent morose, à l’instar d’une radiographie de mes poumons de fumeur. Au fait, je ne sais pas si Gallaz les aime (en tout cas, il vénère Godard), mais lui, mon Christophe je l’aime surtout quand il croque une branche de chocolat noir ou lape des sorbets de Bernard Ravet, à Vufflens-le-Château. Ses yeux pers s’allument davantage, son sourire pétille d’humour universel. Et il a l’air d’aimer la vie!

 

 

LE SPECTACLE MUSICAL DE LA SEMAINE

 

 

Sa trame et ses dialogues sont d’un ami commun à Gallaz et moi (ô copinage, quand tu nous tiens!). Pierre-Louis Péclat, le poète à belle crinière rousse, le nostalgique absolu nervalien que j’ai déjà célébré dans ce blog, s’est enfoui cette fois dans les dilemmes et ruminations de la grande Dietrich, quand elle vivait recluse dans un appartement parisien, peu avant sa mort en 1993.

 

Marlène avec amour sera créé ce jeudi 17 avril au Théâtre 2.21, à Lausanne, par la Compagnie Encore raté. Avec Carine Barbey, Patricia Naegeli, Daniel Perrin. Mise en scène d’Olivier Périat.

 

www.theatre221.ch

 

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LA TARTINE FORTIFIANTE DE LA SEMAINE

 

C’est une recette du philosophe et historien athénien Xénophon (vers 430 avant J.-C.-vers 355). Lui-même la tenait des Perses à barbe en volutes auprès desquels il s’était battu, sou le règne de Cyrus le grand. Il s’agit modestement d’une tranche de pain assaisonnée de folioles de cresson, comme on en mange quelquefois dans les soupers vaudois. C’est un peu amer, ça brûle le fond de la gorge, mais ça fouette les sangs tant ces herbes crucifères sont riches en vitamines C, et en antioxydants.

Les apothicaires de l’Iran zoroastrien leur attribuaient des vertus magiques. Grecs et Romains les recommandaient pour combattre la calvitie et stimuler l’activité de l’esprit.

 

Mais attention, il existe plusieurs sortes de cresson: il y a l’alénois, celui des prés (la cressonnette), la cardamine, le grasson, et enfin le cresson de fontaine – celui que nous consommons le plus souvent en Europe, et qui porte un nom scientifique tout à fait charmant: nasturtium officinale. Du latin nasum, nez, et torquere, tordre, grimacer. Par allusion à la saveur piquante de cette plante potagère qui prospère le long des ruisseaux, avec l’ortie – elle aussi très savoureuse quand on sait l’apprivoiser et la mettre en potage.

 

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L’ORGUEIL IMMEMORIAL DES CHINOIS

 

 

Dans un de ses récents billets sur la crise annoncée des JO de cet été, notre coblogueur Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris de 24heures et la Tribune de Genève, relevait avec pertinence chez les maîtres de Pékin une effarante méconnaissance de la vie internationale, et de son évolution.

 

A vrai dire il ne s’agit pas de méconnaissance, mais de refus de connaître, et même de comprendre. Cette posture anachronique - qui révolte les Occidentaux - des autorités chinoises ressortit à un orgueil atavique quasi-millénaire. Durant plusieurs siècles, leur empire a été celui du milieu; entendez du milieu du monde (rien à voir avec Pompaples!). Le giron de la seule civilisation possible, un soleil au milieu de ses planètes. Et au fur et à mesure que celles-ci se multipliaient autour de lui, il les tolérait volontiers, mais pour autant que sa souveraineté serait respectée. Ainsi, quelques Fils du Ciel accueillirent tôt, et avec bienveillance, des émissaires de la civilisation européenne et chrétienne – mais ceux-là avaient la diplomatie habile et courtoise, intelligente, de missionnaires jésuites! Et c’est grâce à eux qu’on vit au cap du XVIIe le grand Kangxi (1654-1722) échanger par courrier lent et poli des affabilités avec son illustre contemporain Louis XIV.

Le ton changea dès 1736, lorsque le petit-fils de Kangxi, Qianlong monta sur le trône. Il continua d'employer personnellement les jésuites en raison de leurs connaissances scientifiques et artistiques, mais il redoutait leur influence religieuse et politique. Et quand il vit débarquer l’envoyé britannique Sir McCartney, une espèce de baroudeur plutôt pressé qui se moquait de l’étiquette impériale, Qianlong rompit tout sec avec l’Occident. Il renonça aux présents impressionnants de la légation (inventions mécaniques, instruments de marine, horloges astronomiques, etc.) et refusa d’ouvrir la Chine au commerce international qui commençait déjà à se «mondialiser».

Aujourd’hui encore, sa réponse au roi George III, datée de 1793, demeure significative d’une certaine susceptibilité chinoise:

«L’Empire céleste, qui règne à l’intérieur des quatre mers, s’attache simplement à conduire comme il convient les affaires du gouvernement. Nous n’avons jamais fait grand cas de nos produits indigènes, ni n’avons jamais eu le moindre besoin des produits fabriqués dans votre pays. La vertu majestueuse de notre dynastie a pénétré dans chaque pays sous le Ciel, et les rois des nations nous ont offert leur précieux tribut par voie de terre et de mer. Comme votre ambassadeur peut le voir lui-même, nous avons de tout. Je n’attribue aucune valeur à vos objets étranges ou ingénieux, qui ne sont d’aucune utilité pour les artisans de notre pays. C’est ma réponse à votre demande d’appointer un représentant à ma Cour».

A l’époque de la Révolution française, et des proclamations de la liberté universelle (celle aussi d’une certaine guillotine…), un souverain chinois vieux jeu refusa de troquer l’autarcie de son empire contre un ridicule cabestan made in Europe. Et l’on voudrait qu’aujourd’hui ses lointains héritiers avalent toute crue notre propre conception des droits de l’homme…

Les «bourreaux» de Tien-an-Men et de Lhassa ont la leur.

 

Relire d’Alain Peyrefitte L’Empire immobile, ou les chocs des mondes, paru chez Fayard en 1989, dix ans avant la mort de l’auteur, ancien ministre de De Gaulle.

06/04/2008

Propos sur la vache, Twain, Brel et Brassens

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Dans cette chronique, il m’arrive souvent de rendre hommage à la vache, et par toute saison. Pour ma part, je n’y éprouve aucune impression de rengaine. Elle est un sujet inépuisable (elle est même irréfutable, comme disait Alexandre Vialatte de l’éléphant). Elle est éminemment universelle, mère de la création pour les hindous et nos ancêtres les Romains. Et, sous un jour moderne, elle est redevenue incontestablement helvétique depuis que nos designers du tourisme l’apprêtent comme un emblème publicitaire, et que nos artistes la peignent en bleu, en vert pomme, en framboise écrasée, pour l’exporter jusqu’à la place de l’Opéra, à Paris. Sous une version sculptée, s’entend. Mais on en vit en chair et cornes, qui ont mugi de volupté, Porte de Versailles, sous les caresses de M. Sarkozy. Mais c’était avant qu’il ne devienne président de la République…

Il y a deux ans, les vaches suisses jouissaient de plus de considération dans la Ville-Lumière: du 25 avril au 16 juin 2006, il y en eut plus de cent qui figurèrent en carton-pâte dans plusieurs arrondissements. Ce fut celle créée par Chantal Thomass qui y fut saluée comme la plus fashionable par les descendants de Saint-Louis, Mistinguett et Prévert. A cause de ses résilles pigalliennes.

Deux ans après l’expo itinérante de Vach’Art, la vache a rejoint ses paisibles alpages et prés naturels de la Gruyère ou de la vallée de Joux. Hormis d’accidentelles escapades en ville, elle ne tient plus à se coltiner d’aventure urbaine. Ce serait d’ailleurs mauvais pour son lait. Or la revoilà quand même, et jusqu’au 22 juin, dans les salles vétustes du Musée des beaux-arts de la Riponne, entourée d’autres archétypes animaliers - cochons, ours et chats – mais considérée cette fois en métaphore humaine. La manifestation s’intitule Comme des bêtes. Cela aurait pu être Comme des hommes. Du moins, c’est à cette aune-là que j’ai voulu la regarder, en me ressouvenant de maximes anciennes et méconnues qui glorifient la vache, et en quelque sorte, l’humanisent (pauvre bête!):

 

 

- Il (ou elle) est comme vache au printemps. Ou quand le rut fait tourner en rond, taper du pied par terre…

 

- Viendra le temps où la vache aura besoin de sa queue. En d’autres termes, il n’y a jamais rien d’inutile.

 

- C’est quand la foire est finie qu’on compte les bouses. Proverbe politique…

 

- Malheur à la maison où la vache cogne le bœuf! Proverbe polonais, sexiste évidemment.

 

 

 

 

 

Le concert de la semaine

 

 

Le Festival de musique contemporaine Archipel ne se déroule plus comme on sait dans la Maison communale de Plainpalais. Mais du 4 au 13 avril, il essaimera aux quatre coins du centre-ville. J’en retiens le plus charmant à mon goût – à cause aussi de souvenirs personnels de jeunesse: les Halles de l’Ile. On y admirera l’installation électroacoustique de l’Italien Andrea Agostini, pour sa Musica per chiostro: une sonorisation d’une durée de 30 minutes, diffusée par une galaxie de 17 haut-parleurs.

Né à Bologne en 1975, Agostini est compositeur, instrumentiste, et technicien en informatique musicale. Il a aussi des talents de coloriste. Il sait pigmenter les notes et les sons.

 

www.archipel.org

 

 

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Quand Mark Twain ne rit plus

 

 

Né en 1835, mort dans le Connecticut en 1910, l’auteur des Aventures de Huckleberry Finn a d’abord été considéré comme un vulgaire humoriste (dixit le Larousse) et un conteur pour enfants, jusqu’au jour où Hemingway le reconnut solennellement comme l'un des plus grands écrivains étasuniens: «Tout ce qui s'est écrit en Amérique vient de lui.» On n’en disconvient pas. Mais qu’y a-t-il de vulgaire, ou peut-être de dégradant, à être humoriste?

 

Mark Twain me faire pleurer de bonheur quand je relis ses anecdotes et historiettes qui traduisent la candeur, la sottise et les sagesses rentrées de son «pays profond».* Ou quand me revient sa réplique aux hygiénistes de son temps:

 

- L’alcool et le tabac ne sont pas nuisibles, et j’en ai la preuve par mes oncles John et Ted, des jumeaux. Le premier s’enivra et s’enfuma épouvantablement durant toute son existence avant de tomber sous les roues d’un char à 80 ans. Ted, qui n’a jamais touché à une cigarette ni bu une gouttelette de bière est mort à six mois.

 

Pourtant, un tout petit livre* de Mark Twain vient de paraître - pour la première fois en français -, qui fait retentir une voix indignée, visionnaire, contre le colonialisme du XIXe siècle, et ses retombées futures. Dans son collimateur, il y a le roi des Belges Léopold II, qui traitait «ses» Congolais comme des sous-hommes. Il y a aussi la firme Kodak, pionnière déjà pour ses images exploratrices et exotiques. Mais dont les reporters matraquaient étourdiment, sans pudeur les populations affligées. Oui, un livre grave, aux accents d’anathème magnifiques.

 

(*) Mark Twain: Contes humoristiques, Mercure de France, collection Milles pages, 1989. Et Le Soliloque du roi Léopold, L’Harmattan, 2008, 60 pages seulement.

 

 

 

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Le cheval et le gorille

 

 

 

Dire qu’après-demain, le mardi 8 avril, Jacques Brel aurait eu 79 ans! Et dire qu’il est mort! Sa voix et sa poésie continuent de bouleverser ses contemporains, elles subjuguent les nouvelles générations, elles ridiculisent tant de chanteurs francophones ou autres qui se croient dans son sillage (les plus grotesques étant ceux qui chantent ses chansons à leur manière, les «revisitent»…). Brel est mort en 1978, et il repose au cimetière d’Atuona, à Hiya Oa, à côté de Paul Gauguin, dans l’archipel des îles Marquises qu’il a si délicatement célébrées dans son disque ultime, sorti un an auparavant.

Trente ans après, six pieds sous terre dans sa tombe, ses os ont dû conserver leur majesté chevaline. Car le génial Bruxellois avait une gueule de cheval, des dents de cheval. Une forme de laideur qu’il assuma si bien, qu’il chanta avec d’humilité féroce, qu’il en fit une beauté.

Or le beau cheval Brel eut pour ami intime un gorille célèbre, Georges Brassens, dont un recueil de réflexions et de douces fadaises vient de paraître en format poche aux Editions du Cherche-Midi*.

Durant quelques années, ils avaient été voisins dans le XIVe arrondissement de Paris, et il leur arrivait de partager une bouteille de vin, des choses à grignoter, et des rêves différents. Brel considérait Brassens un peu «comme une mère», disait-il. «Brassens, c’est l’arbre de Noël!»

Ces déclarations filiales amusaient le grand Georges plus qu’elles ne l’émouvaient. Lui aussi avait l’oreille absolue – la musicale, la philosophique, l’ironique. Il appréciait beaucoup Jacques Brel, mais pas comme un fils, mais un égal étrange, admirable, un peu inquiétant.

Il mourut trois ans après lui, avec autant de souffrances et de ferveur secrète.

 

- «Ma vie privée ne regarde personne, même pas moi», écrivait Georges Brassens.

 

A son copain René Fallet qui lui demandait: «Alors, d’après toi pas moyen d’échapper à la mort?», il répondit «Non, et je le sais de source sûre.»

 

 

(*) Les chemins qui ne mènent pas à Rome. Ed. Le Cherche-Midi, 160 pages.

www.cherche-midi.com