24/02/2008

Du jasmin d’hiver pour Balthus, Michèle Morgan et Mgr Jouvet

On a pu profiter de l’ensoleillement exceptionnel de ce week-end pour regaver de pain rassis ces pauvres cygnes du Léman. Sinon pour planter des échalotes, des ails de printemps - le pluriel aulx a paraît-il vieilli… Et, sous tunnel, les premières pommes de terre. La nature commence à frémir délicieusement. Elle est trop précoce: les fleuristes de Lausanne et Genève nous offrent des jonquilles, voire des narcisses! A Ropraz (le Croisset joratois et baroque de Jacques Chessex, qui aura 74 ans le 1er mars, mais reste jeune indéfectiblement) – des crocus mauves ou blancs diaprent déjà les luzernes aux alentours du Théâtre de l’Estrée, le fief d’Alain Gilliéron. Un doux enfant de cafetiers qui a retrouvé le génie de ses racines paysannes très vaudoises tout en savourant le la mineur et le sol bémol des Préludes de Chopin.

Pendant ce temps, en ville, certains balcons cossus sont passementés de soyeuses petites trompettes jaunes, celles du jasmin d’hiver. Contrairement à son cousin blanc, que les Grecs et les Maghrébins savent si joliment nouer en berceau, ce jasminum nudiflorum a l’originalité d’être absolument inodore. Et celle de tourmenter un peu l’ordonnance routinière des saisons. Car à l’instar du magnolia, cet arbuste, lui aussi originaire de Chine, fleurit avant que n’apparaissent ses feuilles.

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Ma Couille:
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LOCUTION. Mon pote.
Synonymes: ma Came, Frère, Gros, ma Gueule, Kho, Négro, Poto…
Etymologie. Ils étaient inséparables, Momon et les frères Da Silva. Momo était grand et maigrichon, les Da Silva étaient petits et gros. Quand ils étaient de sortie, on criait «Hé, Momo, tu promènes tes couilles?!!» Cette idée plaisait bien, nous aussi on a des couilles, on a des potes.

(*) Editions Fleuve-Noir

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Les années bissextiles ont de beaux yeux

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Vendredi prochain sera un 29 février, puisque nous vivons dans une année de 366 jours, au lieu de 365. Mais d’où vient ce mot bissextile qui la différencie, et qui rendrait si heureux Pascal Couchepin parce qu’elle prolongera de vingt-quatre heures son second mandat présidentiel? Du latin, celui de l’Eglise: bisextus désignait à Rome le jour intercalaire que la papauté du XVIe siècle décida de placer tous les quatre ans dans le calendrier julien.
Du coup, tous les individus qui ont eu la curieuse idée de naître un 29 février doivent passer trois tours avant de fêter légitimement un anniversaire. On dénombre aujourd’hui dans le monde quelque quatre millions de personnes qui subissent ce destin étrange - qui les attriste un chouia, autant qu’il réjouit leurs parents avaricieux.
Mais, dans certains cas, les réjouissances quadriennales n’en sont que plus solennelles: vendredi, tous les pipoles de la jet-set et du gotha célébreront les 84 ans de Michèle Morgan, l’actrice aux yeux de saphir. Ce fut aussi le jour anniversaire du peintre Balthus, alias Balthasar Klossowski de Rola, mort en son chalet-palais de Rossinière en 2001. Il aurait eu cent ans. La Fondation Gianadda, de Martigny, prépare pour l’occasion une vaste expo rétrospective qui sera inaugurée en juin.

Cela dit, connaît-on assez Georg Christoph Lichtenberg? Cet écrivain allemand né à Ramstadt en 1742 fut prof de sciences naturelles, novateur dans les recherches psychologiques sur l'inconscient, mais également critique d’art, auteur d’aphorismes drolatiques, ainsi que d’un texte intitulé Consolations à l’adresse des malheureux qui sont nés un 29 février. Je vous en recommande la lecture – belle version française chez José Corti. Et vous en livre ce morceau choisi:

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    «On dira ce qu’on voudra, mais un homme qui n’a d’anniversaire que tous les quatre ans, n’est pas comme les autres. Et quelqu’un qui n’a pas assez d’anniversaires dans sa vie, à bien des égards, ne me semble pas plus heureux que la gent la plus courante des pauvres diables qui ont trop de pères; en effet, quoi de plus agréable pour l’immortel qui est en nous que de voir et même de goûter sous cape, et de sentir qu’à part lui d’autres de son espèce se réjouissent de ce qu’il existe et qu’il vive?»

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L’expo de la semaine

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La Galerie Agnès-Martel, de Morges, présente dès jeudi prochain, et jusqu’au 28 avril, des photographies de roses, signées Marcel Imsand. Un très beau photographe aux yeux de prophète, auquel j’ai l’honneur et le bonheur de m’associer en 1999 pour l’élaboration du dernier Livre officiel de la Fête des Vignerons de Vevey.

Quand le grand Marcel photographie une fleur, il se voit devant un humain.

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www.galerie-agnesmartel.ch

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Le sarcasme de Louis Jouvet

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Le spectacle de la semaine rend hommage à deux grands hommes. Il se déroule au Théâtre de Vidy à partir de demain soir 26 février*. Je ne l’ai point vu, mais je vous le recommande quand même parce qu’il recrée sur les planches un dialogue épistolaire – à partir de documents retrouvés - entre le fulgurant romancier Romain Gary (1914-1980) et l’homme de théâtre et de cinéma le plus déconcertant de France: Louis Jouvet (1997-1951).

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Je m’arrêterai sur ce dernier. Originaire du Finistère, Jouvet avait été formé au théâtre du Vieux Colombier par Jacques Copeau.

Devenu directeur de la Comédie des Champs-Élysées en 1924, il fonda le Cartel avec Gaston Baty, Charles Dullin et Georges Pitoëff.

Directeur de l'Athénée (1934), il créa plusieurs pièces de Giraudoux et de Jules Romains (Knock, 1923) et renouvela quelques personnages classiques (Don Juan, Tartuffe).

Au cinéma, il a également joué des rôles importants dans Topaze (1931), la Kermesse héroïque (1935), Drôle de drame (1937), Entrée des artistes, Hôtel du Nord (1938), Volpone (1939), Quai des Orfèvres (1947).

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A la ville, l’homme était sur sa réserve, bredouillait un peu. Mais il lui arrivait d’être d’un sarcasme époustouflant. Une anecdote révélatrice:

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N’ayant point engagé pour une création importante une diva du théâtre traditionnel – dont on a déjà oublié le nom – elle en fut si offusquée qu’elle fit semblant de ne pas le reconnaître en le croisant un peu plus tard, dans quelque réunion mondaine.

- Mais serrez-moi la main Madame, lui fit Jouvet. N’ayez pas peur… Le talent ne s’attrape pas!

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Comme beaucoup d'acteurs de théâtre, Louis Jouvet préférait les planches aux plateaux de cinéma, et avait coutume de dire: «Le cinéma, c'est du théâtre en conserve». Ou: «Au théâtre on joue, au cinéma on a joué».

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Voici encore quelques réflexions de Louis Jouvet sur son métier:
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- Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre.
- Il est facile de faire dire aux personnages ce qu'on pense d'eux.
- Le personnage est d'abord un texte.
- Un objet qui soit comme un vrai objet et qui soit faux, c'est le véritable vrai, c'est la vérité du Théâtre.
- On fait du théâtre parce qu'on a l'impression de n'avoir jamais été soi-même et qu'enfin on va pouvoir l'être.
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www.vidy.ch

17/02/2008

Des endives amères pour Daumier et Cendrillon

 

«Croyez-vous que les endives qui blanchissent dans les caves aiment à se rappeler le soleil?» Ce vers de René Crevel, tiré de sa Babylone (Ed. Seghers) me rappelle qu’il convient aux poètes les plus distingués de garder en toute occasion une mine blafarde, avec ça et là des reflets vert cadavre, et de n’avoir que des sourires de compassion. Pour leur propre sort. Mais cela ne doit pas les retenir d’apprécier à table leur légume emblématique, surtout quand il est apprêté en gratin, avec du bon jambon et de la crème fraîche. (Braisé à la wallonne, c’est pas mal aussi.)

Résumons: la saison des endives bat son plein en cette mi-février d’année bissextile. Chez nous, surtout dans la région de Bursins. Il paraît que les Suisses en consomment jusqu’à 11 tonnes par année.

En de petites coupelles de porcelaine, ma Tante Gladys les organise plus souvent en salade crue, qu’elle ne hache pas, mais découpe artistement avec ses ciseaux d’ancienne directrice d’école de couture. Elle les arrose de citron, les huile à l’olive, et – juste pour un exotisme supplémentaire – les paillette de baies de poivre rose en jus de Madagascar. Plus de sept ou huit raisins de Corinthe, afin d’en atténuer l’amertume.

«Mais il en faut pas trop. C’est parce que c’est amer que c’est bon. Je n’oublie pas que ces drôles de bestioles végétales qu’on appelle aussi chicorées, fournissaient un assez bon ersatz de café pendant la guerre.»

 

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Alcatraz:
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Adjectif. Privé de sortie par ses parents, ex: La pauvre, elle est toujours alcatraz….
Nom. Celui qui a peu de liberté, ex: Cette fille, c’est une alcatraz..

 

Etymologie. Toujours à se moquer de leur propre sort et de celui des autres, les ados proposent la métaphore d’Alcatraz, « bagne de haute sécurité pour condamnés à perpétuité aux travaux forcés», afin de désigner une interdiction de sortie. On comprend mieux l’ironie et le drame qui se jouent dans l’expression être alcatraz, être «l’île-forteresse d’où l’évasion est impossible». 

 

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(*) Editions Fleuve-Noir

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Le miroir déformant de Monsieur Honoré

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Mon hommage à un fulgurant dessinateur, peintre et caricaturiste qui naquit à Marseille le 22 février 1808. Ainsi vendredi prochain Honoré Daumier aurait eu deux cents ans, et c’est pourquoi le Kunsthaus de Zurich lui a consacré une importante exposition qui hélas s’achève déjà le surlendemain. Fils d’un honnête vitrier qui rimaillait à ses heures perdues, il débarqua très jeune avec sa famille dans la Ville lumière, où il devait éprouver toute sa vie, toute sa carrière,  un sentiment de déracinement, en même temps qu’une aspiration inassouvie à la liberté d’expression. Ses croquis et ses dessins, parus dans La Caricature, La Silhouette et, surtout, Le Charivari, puisent leur génie dans ces deux sentiments-là: carrousel de «têtes» où juges, petits bourgeois, ouvriers, saltimbanques et collectionneurs d’art subissent le même traitement au bistouri cruel et drolatique.
Sans s’embarrasser d’académisme, Daumier esquissait ses profils de mémoire, et «d’une main légère», puis les coloriait au lavis à l’aide d’un pinceau. Pour cette liberté technique, il fut proscrit de la société des artistes de son temps, de même que  sa raillerie des puissants (le roi Louis-Philippe, sa cour, ses ministres) l’envoya en prison. Il faut dire que son miroir déformant n’était pas piqué des hannetons: l'exagération de la laideur n'avait jamais atteint cette verve, cette puissance.
J’adore ses illustrations de Rabelais et Balzac, mais j’aime tout particulièrement sa série de lithographies dédiée aux Cinq sens, car elle a immortalisé des «types parisiens» - des physionomies croquées en 1838, mais qu’on retrouve aujourd’hui telles quelles au bord de la Seine, même si elles ne se coiffent plus de la même façon : le Vrai fumeur, la Dame au maudit col, le spectateur dans sa loge d’opéra, etc.
Par ailleurs, Honoré Daumier a laissé 94 peintures, des aquarelles souvent rehaussées de gouache, et une quarantaine de sculptures ; une centaine de bois gravés.
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Vous saurez qu’au cimetière du Père-Lachaise, il repose depuis 1879 entre Corot et Daubigny. Sur sa pierre, cette charmante inscription tumulaire :
«Ci-gyt Daumier, l’homme de bien, le grand artiste, le grand citoyen». 
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www.kunsthaus.ch
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La pirouette de Monsieur Alphonse
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«Dieu a sagement agi en plaçant la naissance avant la mort; sans cela, que saurait-on de la vie?»

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Alphonse Allais, Le Chat Noir.

 

 

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Controverse autour d’une pantoufle

 

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S’il y a bien, dans les contes et légendes, un personnage qui a préfiguré la petite ado de banlieue alcatraz citée plus haut - donc privée de sortie par ses parents-, c’est la Cendrillon de Charles Perrault (1697) ou des Frères Grimm (1812), mais dont l’histoire remonterait à la nuit des temps. Wikipedia m’apprend – pour faire plaisir aussi à notre ami Rabbit – qu’un conte chinois du IXe siècle narre déjà les misères d’une jeune fille prénommée Ye Xian, elle aussi recluse, et condamnée à remuer les cendres du foyer familial. Car dans Cendrillon, il y a évidemment la notion de cendre, que Perrault amalgama à celle de souillon.

 

En italien, cela devient la Cenerentola, un opéra jubilatoire écrit en 1817 par Rossini qui est actuellement à l’affiche du Grand-Théâtre de Genève*. L’héroïne y est admirablement incarnée par la gracieuse Américaine Vivica Genaux. L’Orchestre de la Suisse romande y est dirigé par Giuliano Carella. Féérique à souhait, la mise en scène confine quelquefois à de beaux moments d’exultation et de frénésie. Mais hélas, les carrosses ne se transforment pas en citrouilles, ni les souris en chevaux. Et les fans de Walt Disney (ainsi que les fétichistes de la chaussure) seront peut-être déçus: il n’y est jamais question de la fameuse pantoufle de verre, qui semble pourtant indissociable de la légende de Cendrillon!
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Or Dieu sait si cette pantoufle translucide continue à créer la controverse entre linguistes, narratologues et psychanalystes de contes de fée: n’était-elle pas plutôt un escarpin? Etait-elle de verre, comme l’écrivit Charles Perrault au XVIIe siècle, ou de vair, comme corrigeront au XIXe Balzac et Littré («au nom de la raison»…)? Aujourd’hui encore, le débat fait rage…

 

Il est vrai qu’une pantoufle, ou un escarpin, en verre, en cristal scintillant, ça crée plus d’enchantement dans une légende, surtout quand elle est mise en images ou porté à l’écran. Mais le mot vair, tombé en désuétude, fait lui aussi un peu rêver, non?

 

Apparu dans la langue française au XIIe siècle, il reste homologué dans les dictionnaires comme nom ancien de la fourrure du petit-gris, soit la fourrure soyeuse de l’écureuil de Russie. Le mot est issu de l’adjectif latin varius, qui signifie moucheté, tacheté, bigarré, quand on parle de la peau. Ou, en langage agricole, pour parler d’une terre arrosée en surface. En celui de la morale, d’un tempérament inconstant, irrésolu, varié.

 

Aujourd’hui encore, on utilise en français l’adjectif vairon, qui en procède aussi, pour qualifier des yeux d’une couleur indécise – ou l’un foncé, l’autre clair.

Et le substantif vair, qui se maintient dans la langue moderne, continue de désigner le petit-gris des écureuils, même si les couturiers modernes, a fortiori les bottiers et chausseurs, osent de moins en moins dépecer les animaux sauvages.

Enfin, il appartient au jargon des héraldistes: le vair est une des couleurs courantes des blasons, «alternant clochetons d’argent et d’azur».

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www.geneveopera.ch

 

 

10/02/2008

Max Bill, genêts, courge rêveuse et gymnastique pandiculatoire

 

Ce dimanche, 10 février, on fête les très rares dames et demoiselles qui ont pour prénom Scholastique - mais qui sait? il deviendra un jour à la mode, supplantant les Jennifer, Wendy, Cindy, Britney et autres Sigourney qui, depuis vingt ans, donnent des cheveux blancs à nos fonctionnaires de l’état civil. Ce fut en tout cas celui d’une sainte italienne du VIe siècle, toujours vénérée à l’abbaye du Mont-Cassin, car elle avait pour frère saint Benoît en personne, le fondateur de l’ordre tentaculaire des bénédictins.

Scolastique (sans l’h) est le nom d’une école philosophique ancienne, dont le formalisme rigide, chitineux, a été condamné et critiqué par la pensée moderne, et par des physiologistes du XIXe, tel Claude Bernard, qui lui reprochait de vouloir "toujours un point de départ fixe et indubitable.".

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En terme moins abstrus: un socle, tel ceux en granit, ou en fonte, parfois en verre renforcé, d’où une sculpture hélicoïdale peut s’élever indéfiniment. (Ou en amorçant le mouvement de l’infini.) Certaines nuées lémaniques obéissent impunément à cette théorie décriée par les savants. Je pense à elles, mais surtout à Konstruktion in Messing, une œuvre en laiton gracieux et à tiges alternées que Max Bill réalisa en 1939.

On peut la contempler ces jours au Kunstmuseum de Winterthour*, la ville natale de ce très grand artiste suisse, où une expo rétrospective importante marque le centenaire de sa naissance en 1908: des sculptures, des schèmes, mais également des peintures abstraites où la couleur bouge tout autant.

Pour rappel, Max Bill fut l’architecte responsable de l’Exposition nationale de Lausanne, en 1964. Il y avait érigé un bâtiment qui fit alors scandale, que lui-même vouait à l’éphémère, mais qui dura: c’est notre actuel Théâtre de Vidy…

(Sur la photographie d’en haut, il visite la Fondation Gianadda de Martigny, quelques années avant sa mort en 1994, en compagnie du maître des lieux.)

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www.kmw.ch  Jusqu’au 12 mai 2008

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Mystic:
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Adjectif. 1) Bizarre, étrange, ex: Elle est mystic ta robe, y a des trous partout.
2) Dérangeant, ex: J’suis trop bien installé, et tu veux que je me lève, c’est mystic!
3) Risqué, ex: Ton plan, il est mystic, ça sent l’embrouille.
Etymologie. Au quartier, il y avait une fille un peu bizarre. Sans raison, elle clignait des yeux, tordait la bouche, tirait les cheveux, alors on l’a appelée Miss Tic, et ça la faisait rie. Depuis, c’est resté. Dès qu’il y a un truc bizarre, on dit que c’est mystic.

(*) Editions Fleuve-Noir

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Trois citations de Jean Genet

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 - M'inhumaniser est ma tendance profonde. (Notre-Dame-des-Fleurs).

- Créer n'est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s'est engagé dans une aventure effrayante qui est d'assumer soi-même jusqu'au bout les périls risqués par ses créatures. (Journal du Voleur.)
- Mon orgueil s'est coloré avec la pourpre de ma honte. (ibidem)
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J’avais déjà parlé de Jean Genet sur mon blog. Le malaise avoué que m’inspire ce puissant écrivain que je n’aime plus avait suscité de nombreuses réactions de blogueurs qui lui sont attachés.
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Alors pourquoi y revenir ce matin avec des citations? Parce que sa personnalité troublante et son œuvre inspirent de plus en plus d’exégèses dont on parle sur France-Inter et France-Culture, des radios que j’écoute.
Et parce que son flamboiement stylistique continue de m’intriguer, ne serait-ce que par ses artifices, ses chausse-trappes sentimentales qui tiennent absolument à sentir le soufre.

De même, comme je n’aime plus Sartre, je trouve étrange mon attachement au livre qu’il a consacré justement à Jean Genet. En fait, une monumentale préface marxisto-freudienne commandée par leur éditeur commun Gallimard en 195: Saint Genet, comédien et martyr. C’est factice aussi, mais d’une manière éblouissante.

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 En fait, je reste séduit surtout par le patronyme de ce truand bien-aimé des littératures, puisque, avec un circonflexe sur la seconde voyelle, il évoque une fleur champêtre dont l’ange du Mal lui-même s’émerveilla dans ses écrits. Mais avec une résipiscence étudiée et ampoulée, un remords trop baroque pour être convaincant: genêt est le nom commun à 70 espèces d'arbustes (papilionacées) touffus, épineux ou non, à fleurs jaunes, d'Europe, d'Asie occidentale et d'Afrique du Nord. La tige est flexible, mais moins fragile qu’il ne paraît. Les feuilles sont petites et ont trois folioles. Le jaune des corolles est mièvre, mais il fait scintiller d’or des prés entiers.

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L’effet coquelicot de Romanens

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Au milieu de cette prairie blonde des belles saisons jaillit une tache de sang. C’est celle du pavot baudelairien, du coquelicot persan d’Omar Khayyam. Une couleur qui maintenant s’associe, chez mon ami le musicien-chanteur et poète Thierry Romanens, à celle des échaudoirs et équarissoirs de ses campagnes ataviques.

Habile souvent du vers classique et de la rime, il vient de s’initier avec bonheur à la prose libre du slam. Voilà pour lui un langage neuf, élastique à souhait (mais hérissé quand même de subtilités techniques). Il l’inaugure cette année dans un spectacle musical. Petit extrait:

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«L’autre nuit j’ai fait un de ces rêves…
Je me suis réveillé avec l’image d’une courge dans un potager… C’était moi.
Il y avait une dame qui se baissait pour me ramasser, et j’avais une vue incroyable sur sa gorge.
Elle se penchait sur moi, c’était magnifique.
J’étais une courge heureuse…
J’aurais pu m’endormir dans ces bras… mais je me disais tu dors déjà puisque tu es en train de rêver!
C’est pas con une courge.»
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Après été bien applaudi à Yverdon, L’effet coquelicot, ou la perspective de l’abattoir est joué durant cinq jours au Théâtre 2-21 de Lausanne. Le texte est donc de Romanens, la mise en scène d’Olivier Périat. L’acteur principal est Lionel Frésard.

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L’effet coquelicot, ou la perspective de l’abattoir. Du 13 au 17 février

www.theatre221.ch

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La curiosité verbale de la semaine

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Voilà un verbe qui n’est pas facile à placer dans une conversation. Il renvoie pourtant à un exercice familier et spontané qui nous apparente un peu à notre chat domestique:

Pandiculation: du latin pandiculari, s'étendre).

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Mouvement du corps qui consiste à étirer les bras vers le haut, à renverser la tête et le tronc en arrière et à étendre les jambes, qui s'accompagne souvent de bâillements et qui se produit au réveil, en cas de fatigue, d'ennui ou d'envie de dormir.