18/11/2007

La gelinotte, Voltaire, Genet et Giacometti

Le 18 novembre, 322e jour de l’année, a ponctué la grande Histoire d’événements tragiques:

- 401, invasion de l’Italie par les Wisigoths d’Alaric

- 1901, naissance de George Gallup, l’inventeur des sondages…

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Mais aussi d’heures grandioses:

- 1626, consécration de la basilique Saint-Pierre par le pape Urbain VIII

- 1793, inauguration du Louvre transformé en musée à l’instigation du peintre officiel de la Convention Louis David

- 1830, proclamation de l’indépendance de cette pauvre et chère Belgique, notre cousine, qui est connaît actuellement une crise politique sans précédent.

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Pour ruminer tout en marchant ces souvenirs de manuels scolaires, nous pénétrerons dans la réserve des Grangettes, entre le port de Villeneuve et les bras morts du Vieux-Rhône. Nous y saluerons au passage l’élégant cormoran qui a déjà pris ses quartiers d’hiver sur l’îlot de Peilz. De plus près, nous admirerons la huppe minuscule mais hardie du harle bièvre. Si sa tête est vert foncé, c’est un mâle. Celle de sa compagne est d’un roux tirant sur l’auburn. Quand elle s’envole, elle pousse un cri double: quelque chose comme krâ-krâ!

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Parure de prestige pour Miss Grouse

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Sa très lointaine cousine, la gelinotte des bois, fait tschii-tschii. Elle siffle, elle se perche dans les arbres, elle est plus furtive et c’est pourquoi on la chasse. Il n’est de bonne chair cynégétique, n’est-ce pas? que chez les oiseaux craintifs. L’adrénaline confère à l’aile et la cuisse une petite saveur de gibier qu’on ne trouve pas, par exemple, chez la dinde d’élevage débitée au kilomètre pour les supermarchés.

J’ai lu avant-hier dans la Tribune que le grand maestro de Châteauvieux, Philippe Chevrier, préfère la gelinotte quand elle est de nationalité anglaise et porte le nom de grouse. Il la plume «en cœur», la dore, la sale, la beurre, la découpe en filets et l’agrémente de choux en dés, de carottes, de marrons confits et de lard.

Vous saurez encore que Miss Grouse est apparentée à Mgr Grand Tétra, noble seigneur jurassien.

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L’insulte de la semaine

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Elle s’adresse généralement à un journaliste:

«J’ai lu votre dernier article d’un derrière distrait.»

Je la tiens d’ailleurs d’un journaliste, toujours très populaire en Suisse romande: Jean-Pierre Jaccard, alias Jean-Pierre Macdonald, chroniqueur à La Nouvelle Revue, puis à 24 Heures, et désormais à Terre et Nature.

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Les lésineries du Sieur Arouet
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Mercredi prochain, 21 novembre, est le jour de la naissance de Voltaire, 1694-1778. L’an prochain, on célébrera donc le 330e anniversaire de la mort du «roi de la République des Lettres». Mais je reviens sur la date de sa naissance, car elle fut sujette à caution.

Selon un féroce gazetier antilibertin de la fin du XIXe siècle, Louis Nicolardot, notre grand roi républicain aurait été l’empereur de tous les usuriers de l’histoire de toutes les littératures. Dans un essai qu’il consacra en 1887 à son ménage et ses finances, Nicolardot déclare que Voltaire «s’est permis de se donner plus de jours, de mois et d’années qu’il n’en avait réellement», en prétendant être né un 20 février. Cela «pour traquer ses débiteurs et pour prêter de l’argent à 15 ou 20%». L’auteur de Candide et du Dictionnaire philosophique tirait aussi «gros intérêt à cause de la mauvaise santé dont il s’est plaint toujours. Il a commencé de gémir sur ses maladies dès 1722, année où il plaça pour la première fois de l’argent en rente viagère. Plus il avançait en âge, plus il avait des capitaux à placer.»

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L’expo parisienne de la semaine
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A l’exemple de centaines d’étudiants en Lettres de Genève, je fus au mitan des années septante un inconditionnel non seulement des penseurs structuralistes, mais de cette littérature française qui se déclarait ouvertement sulfureuse, en se réclamant du Marquis de Sade, de Sacher-Masoch, de Georges Bataille bien sûr, et de Jean Genet (1910-1986). Ce maudit étincelant, ce voyou homo qui osa raconter ses amours avec la soldatesque nazie, et ses larcins qui lui firent écrire un chef-d’œuvre inoxydable Le journal du voleur. Je l’admirai pour son talent, toujours incontestable, de dramaturge, pour quelques-unes de ses lettres à Roger Blin. Mais surtout parce qu’il avait inspiré à Sartre le meilleur de ses livres: Saint-Genet, comédien et martyr. Trente ans après, toutes ces belles fleurs se sont étiolées pour moi au point de perdre aussi leur piment infernal.
Le seul texte de Jean Genet que je relis encore avec ravissement est son essai sur L’Atelier d’Alberto Giacometti, car sa prose - généralement somptueuse, ampoulée, gargarisante, soudainement s’y épure, devient bellement plate et forte. Une citation, à propos du grand sculpteur suisse, que Beaubourg honore présentement jusqu’en février:
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«Au peuple des morts, l’œuvre de Giacometti communique la connaissance
de la solitude de chaque être et de chaque chose, et que cette solitude est notre gloire la plus sûre.»
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De son côté, notre grand artiste grison, qui avait rencontré souvent Genet lors de son séjour à Paris, en estimait la personnalité, la force intérieure et le talent. Il ne le sculpta pas, il le dessina en formes et en lumières magnifiquement discordantes (image ci-dessus).

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L’Atelier d’Alberto Giacometti.

Centre Pompidou, du 7 octobre 2007 - 11 février 2008.

www.centrepompidou.fr

 

11/11/2007

Starification du cochon et Jungfrau givrée de bleu

 

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Il est paraît-il le plus intelligent des animaux après l’homme, le singe et le dauphin. Sa chair est rose comme celle des humains, son cœur est aussi gros que celui du roi de la création, mais celui-ci le mange quand même, en tout cas dans nos régions ou les familles de tradition chrétienne. Aujourd’hui, dimanche 11 novembre, fête de la Saint-Martin, le cochon constitue un repas rituel, plus païen et jovial que sacré, dans la plupart des cantons romands. En Ajoie, dans le Jura, on le tue et le saigne, on l’équarrit, puis on l’apprête avec des recettes raffinées et symboliques. C’est ce qu’on appelle le bouchoyage.

Après-demain, le caïon (c’est son nom patoisant) triomphera, le pauvre, à Vevey à l’occasion d’une 538e foire dévolue au même saint patron, et le 15 il honorera les fameuses tripes campagnardes de Payerne.

Pour en savoir davantage, je vous recommande d’acheter et lire le numéro spécial que l’hebdomadaire Terre et Nature a consacré exhaustivement au cochon, «star de l’automne». On n’y présente pas que les sauces diverses à laquelle il est accommodé. On y étudie la fluctuation de son prix, les modalités de son élevage, les étapes de sa transformation en saucisse, son utilité en médecine, sa symbolique astrologique chez les Chinois (qui le vénèrent mais le mangent comme nous). Et Puis sa généalogie, ses relations ambiguës avec l’homo sapiens, sa représentation dans la peinture, etc.

Vous saurez encore que la date du 11 novembre (qui ironiquement coïncide avec un armistice qui mit fin à une boucherie humaine épouvantable en 1918, et, en 2007, avec la fin d’un marathon électoral sans précédent en Suisse…) correspondait au Moyen Age «à la césure des travaux des champs, à la pause de l’hiver, à l’échéance du paiement des baux». Après une année de travaux laborieux et de privations, le paysan se farcissait le plus beau de ses cochons.

Un peu comme ses aïeux des Saintes-Ecritures tuaient le veau gras.

 

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Parlez-vous sanglier?

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S’intéressant au cousin du cochon, le sanglier – qui aussi son ancêtre! – Marjorie Siegrist, de Terre et Nature, a fait le point sur le vocabulaire imagé qui lui est généralement affecté par les chasseurs:

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«Sa tête est appelée la hure, le groin boutoir, les yeux mirettes et les oreilles écoutes.

Bauge: cavité sèche, grattée à même le sol où le sanglier se repose.

Souille: mare ou endroit fangeux où il prend son bain de boue.

Boutis: traces qu’il fait dans le sol avec son boutoir.

Muloter: gratter le sol à la recherche de mulots.

Laissées: ses excréments.

Houssures: marques de boue déposées sur les troncs lorsqu’il s’y frotte.»

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Apothéose de Ferdinand Hodler
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Sursum corda, hauts les cœurs, élevons nos pensées vers nos plus belles cimes qu’une neige inespérée vient de recommencer à honorer – pour faire un peu mentir tous les oiseaux de mauvais augure qui ne jurent que par la fonte inéluctable des glaces…

De mon balcon du quartier de Georgette-Florimont, je perçois entre deux pans de smog lausannois les Alpes de France; leurs sommets et flancs enfin blanchis, et l’esprit hivernal délicieusement prématuré qu’ils confèrent au paysage lémanique. Or c’est un autre massif alpin qui me revient en pensée: celui de l’Aar-Gothard, qui fut pour le peintre bernois Ferdinand Hodler (1853-1918) le plus inspirateur des modèles en relief, le granit suprême. Tandis que notre Léman devait devenir pour lui le creuset des émotions liquides, le laboratoire alchimique de tous les bleus.

Du bleu lémanique, il en a même badigeonné les épaules et la gorge de la Jungfrau.

Du 13 novembre prochain au 3 février 2008, Ferdinand Hodler sera en honneur au Musée d’Orsay, à Paris, pour une importante rétrospective. www.musee-orsay.fr

 

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G. Lenotre, père de la petite Histoire
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Il a été un des auteurs les plus lus de la première moitié du XXe siècle, mais le début du XXIe l’a quasiment oublié. Le nom de G. Lenotre (1855-1935) a même disparu de l’Encyclopédie Larousse et, hormis deux ou trois recueils de ses historiettes encore rééditées en format poche dans les Cahiers Rouges de Grasset, ses œuvres ne sont disponibles que dans les bibliothèques ou alors chez les meilleurs bouquinistes – qui tous le chérissent comme moi.
Son vrai nom était Théodore Gosselin. Journaliste à la Revue des Deux-Mondes et au Figaro, il s’est spécialisé dans l’histoire de la Révolution française, écrivant dans un style narratif, souvent enjoué, admirablement coloré, privilégiant l’anecdote. Ou plutôt la part de l’ombre de la grande Histoire. Dans ses milliers d’articles rassemblés en recueils devenus populaires, ou dans une cinquantaine de livres historiques (toujours méticuleusement, et sérieusement annotés) il s’intéresse plus aux comparses qu’aux grands personnages: qui était la sœur de Robespierre? la femme de Marat? de Jean-Jacques Rousseau? Qui furent les gardiens du petit Louis XVII au Temple?
De la femme du grand Jean-Jacques, Thérèse Levasseur, il a laissé le portrait pittoresque et inédit d’une «épave»*. Celui d’une femme sotte, inculte et surtout cupide qui, une fois veuve, profita de la renommée du philosophe pour gruger les deniers de la jeune République afin d’assouvir les caprices d’un jeune aventurier sans foi ni loi qui fut son amant… Cet épisode, qui ressortit à la petite histoire, éclaire la grande depuis le bas: qui l’eût cru? Les apôtres des Lumières, et même les inquisiteurs les plus féroces de la Terreur pouvaient se laisser aveugler (et abuser) par des escrocs ordinaires. Du menu fretin pour les grands historiens.
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(*Vieilles maisons, vieux papiers, quatrième série, 1930).

04/11/2007

Saveurs du navet et Vuachère virtuelle

 

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Demain, lundi 5 novembre, sera le 309e jour de l’année 2007, et l’amorce de sa 45e semaine. On a enfin cessé de commémorer les saints et les morts; ce qui nous amène à considérer différemment la corolle toujours lumineuse, et géométriquement agencée, des chrysanthèmes. Ces fleurs se débarrassent enfin de leur symbolique funéraire occidentale pour redevenir impériales, comme au Japon. Pendant ce temps, les agriculteurs de la Broye récoltent betteraves, endives et carottes. Ils cueilleront plus méticuleusement le céleri-rave et le navet.

Pour avoir jadis savouré ce dernier légume en priorité – très légèrement bouilli - après un jeûne expérimental de 30 jours, j’éprouve pour lui une petite vénération. Grâce au navet, je me suis enrichi de science potagère… En tout cas, je sais maintenant qu’il appartient à la famille des brassicacées. Qu’en France on en cultive des variétés les unes plus subtiles que les autres: le navet jaune boule d’or, le long noir de Caluire, le boule-de-neige, le rond de Croissy

Le navet tout seul porte un nom sans grâce, mais les grands chefs le tiennent pour une racine tendre et raffinée. Ils l’apprêtent en conséquence (voir l’image).

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Le verbe vaudois de la semaine

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Vouister. C’est fustiger quelqu’un à coups de baguette de saule, de verges (les vouistes), voire de fouet. L’expression peut prendre un tour moral: «Le résultat des élections lui a flanqué une de ces vouistées…»

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L’expo de la semaine

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Elle s’intitule Le Feu, et regroupe jusqu’au 2 décembre plusieurs aquarelles et peintures sur bois d’Etienne Delessert dans la Galerie du Château d’Avenches.
Ce très grand, et très imprévisible artiste vaudois exilé aux Etats-Unis revient de loin en loin dans son pays natal avec des toiles flamboyantes, inspirées par l’incandescence de la métaphysique, ou alors par un émerveillement devant les manifestations les plus ordinaires de la nature. Le feu en est une.
Mais avant le feu, Delessert a déployé tous ses talents pour faire transfigurer la physionomie humaine et son incroyable diversité. Il a été aussi à l’affût du regard des oiseaux de proie, si proche de celui des hommes.
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(Tel. 026.675 33 03)
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Le concert de la semaine
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Dans son blog Flashbach,  l’Archiviste avait déjà annoncé que la onzième édition du Festival Bach de Lausanne était tout spécialement dédiée à Buxtehude, et à la découverte de son œuvre pour orgue.

Compositeur d'origine scandinave (1637- 1707), Dietrich Buxtehude fut organiste à Elseneur en 1660, puis à Sainte-Marie de Lübeck en 1668. À une importante production pour l'église luthérienne (cantates, oratorios, chorals, préludes et fugues) s'ajoute de la musique de chambre.

Il a été le compositeur le plus notable de l'école allemande du Nord.

Dimanche prochain, 11 novembre, à 20h.30, en l’église Saint-Laurent, le violoniste et directeur d’ensemble Manfredo Kramer nous fera entendre deux sonates et deux cantates de ce Kappelmeister de Lübeck - qui a influencé non seulement Jean-Sébastien Bach, mais Haendel et Mattheson. (www.lausanne.ch/festivabach)

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La rivière aux diablotins
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Longue de 6 km, la Vuachère marque en son cours inférieur la frontière entre Lausanne et Pully. Une zone sacrée, réservée à la faune citadine (renardeaux et tritons, crapauds rouges, cincles, accenteurs mouchets) et aux magies de l’enfance: colins-maillards où des joueurs disparaissent pour de vrai, chant de la Lorelei, pullulement de petits farfadets jaillis de nos boîtes à jouets. Une vieille pantoufle mitée, qu’on y a lancée par mégarde, ne s’y noie pas: elle se transforme en navire et vogue vers le Léman, vers la Méditerranée, et jusqu’au détroit de Gibraltar.

Après l’avoir longtemps négligée, voire méprisée – sous prétexte que ses eaux dégageaient des miasmes malsains – les deux communes ont fini par comprendre que la Vuachère pouvait être non seulement un poumon urbain, mais une rivière instructive pour la jeunesse actuelle. A cette dernière, je recommande de parcourir les berges de l’Amazone de mon enfance à pied, quitte à souiller ses baskets, quitte à choper un bon rhume automnal.

S’ils sont trop frileux et préfèrent tapoter bien au chaud sur un clavier, ils peuvent désormais les explorer virtuellement: www.lausanne.ch/view.asp?Docld=26478 .