28/10/2007

Noix, vanités & soleils de chambre

 

Octobre est sur le point de mourir dans des brumes matinales et des saveurs de marc de noix, que les Vaudois appellent le nillon. Jadis, les enfants des villages apportaient des corbeilles remplies de drupes à l’huilerie de la préfecture, dont les presses étaient encore hydrauliques. L’oléification prenait du temps, mais elle était belle à observer: d’abord la cuisson de la noix, puis l’eau ruisselant sur la roue du moulin, enfin le déclenchement fantastique de la vénérable machine (remplacée désormais par une ferraille sans majesté qui fonctionne plus rapidement à l’électricité…) De cette longue alchimie résultait aussi un tourteau qu’il ne fallait pas jeter – ça se cassait en petits morceaux qu’on suçait comme des bonbons.

Mais je reviens à la noix, qui n’est en fait que le noyau du fruit oblong et vert du noyer. Les moulures harmonieuses de sa coque évoquent celles du cerveau humain – celle de sa chair blanche itou. Aussi convient-il de l’ouvrir soigneusement, avec une adresse de chirurgien.

«Qu’y a-t-il dans une noix? Qu’est-ce qu’on y voit?» fait une chanson célèbre de Charles Trenet. La réponse se trouve dans une réflexion de James Joyce, à propos de son chef-d’œuvre ultime «Finnegan’s Wake»: The whole world in a nutshell – tout l’univers dans une coquille de noix.

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Néologisme tiré des «Papous dans la tête»

 

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Le verberatagroter: Enlever les miettes et les débris qui se trouvent dans les rainures de la table en chêne de la salle à manger avec une aiguille à tricoter.
(Ed. Gallimard/France Culture)

  

 Viva la muerte mexicana!
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A propos d’amandes de noix en forme de cerveau humain et de coquilles en forme de crâne, je vous rappelle que si jeudi prochain, 1er novembre, on célèbre tous les saints (y compris les imaginaires comme saint Glinglin), le lendemain, vendredi 2, c’est la Fête des morts. Ces deux tours d’horloge de décalage sont peut-être nécessaires pour éviter la confusion: les saints, n’est-ce pas, sont immortels. Or j’ai quelques amis défunts profondément athées qui n’auraient pas du tout apprécié…

Mais puisque - fort heureusement - les facéties imbéciles et américanoïaques de Halloween sont en perte de vitesse jusque dans nos supermarchés, j’en profite pour reproduire ci-dessus une fresque populaire d’Amérique centrale qui a nettement plus de classe et de poésie. Elle représente la Fête des morts, comme on la célèbre traditionnellement à Mexico.

 

Chez les Mexicains, la mort n'engendre pas forcément des idées tristes. On aime les festivités et celle-ci est l'occasion de se retrouver une fois par an, en famille. Vivant et morts y participent gaiement. Les jours qui précèdent le 2 novembre, les boulangeries affichent: «Ici, véritable pain des morts!» On s'offre des brioches en forme de tibia ou de tête de mort. On envoie à ceux qu'on aime un petit cercueil en sucre sur lequel on a fait écrire leur prénom, en signe d'affection…

Par ailleurs, si les attributs de la mort sont devenus des ingrédients ordinaires de films d’horreur hollywoodiens à la petite semaine, ils ont inspiré depuis le XVIIe siècle de grands peintres européens (le Français Philippe de Champaigne, l’Espagnol Valdés Leal, les Hollandais Pieter Claesz ou Jan De Heem) pour ajouter de la grâce, de la sérénité à leurs natures mortes: au centre d’un assortiment de fruits et de fleurs à carnation vive, de chandelles et de sabliers symboliques, sourit sans férocité une tête de squelette. Le plus universel des sourires.

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Le spectacle de la semaine
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Jusqu’au 11 novembre 2007, la Compagnie Gianni Schneider présente, à la Grange de Dorigny, Platonov (Matériau), d’après Anton Tchekhov. «Platonov est la meilleure expression de l'incertitude de notre époque, explique G. Schneider le metteur en scène. Incertitude tout à fait actuelle. Elle interroge la frontière entre Amour et Séduction, affection sincère et jeux de pouvoir.»




Les gouttes lumineuses de Vermeer

 

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Mardi, on fête les Lucain et les Sérapion; mercredi les Quentin. Le 31 octobre est aussi le jour de la naissance de Vermeer de Delft (1632-1675), le peintre de la Liseuse à sa fenêtre, de la Jeune fille au verre de vin, de la Jeune femme à l’aiguière, de la Laitière, et de cette Vue de Delft «au petit pan de mur jaune» qui bouleversa tant l’écrivain Bergotte avant sa mort, dans la Recherche du Temps perdu de Proust:
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 "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune".

 

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On a souvent comparé les vibrations chromatiques de Vermeer dans ses paysages, ses «gouttes de lumières», à une touche pointilliste préfigurant l’impressionnisme.

Pour les avoir humées de visu au Louvre et au Rijskmuseum d’Amsterdam, ce sont ses scènes d’intérieur qui m’ont personnellement ému le plus: la mise en évidence de la texture des objets, le pli d’un bonnet de lin, l’éclairage oblique du jour sur un parquet de salon, sur l’épiderme sensuel d’un menton féminin.

En tout cas, je ne regarde plus de la même façon le salon de ma mère, ou le lever du jour à travers les vitres de ma chambre à coucher.

22/10/2007

Jonchées de pétales pour Picasso

 

De retour d’Andalousie je suis pris de court par la bise, la noire, «celle qui est de Berne», et retrouve les trottoirs de mon quartier ourlés de feuilles de platane et de marronnier. Avant la chute de celles de l’érable, on peut en cueillir délicatement des ramures ensoleillées qu’on mettra dans un haut vase rempli de glycérine et d’eau bouillante pour les conserver longtemps.

Mais sait-on assez pourquoi une feuille tombe? Lorsque les jours raccourcissent, elle fabrique de moins en moins d’auxine (c’est son hormone de croissance), ce qui fragilise les cellules à la base du pétiole. Alors elle se détache au gré du vent et des vers de Verlaine.

Et pourquoi a-t-elle changé de couleur? Là encore, c’est un bonheur de se replonger dans les manuels de leçons de choses! Cela relève de la plus simple alchimie: la chlorophylle de la feuille s’étant dégradée depuis l’été, elle révèle une palette d’autres pigments qui préexistaient. Voilà le jaune de la xanthophylle, l’orange (parfois carmin) du carotène, et le violet de l’anthocyane.

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Un testament de poète

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A Viznar, près de Grenade, le paysage montagnard est troué d’un ravin qui sent le thym et le myrte. Les cendres du dramaturge et poète andalou Federico García Lorca, y ont été répandues après son exécution sommaire en 1936, au commencement de la guerre civile.

On y lira lentement son poème du Balcon, en humant la brise tiède et sèche qui tombe des murs blancs:

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Si je meurs, laissez ouvert le balcon.
L’enfant mange des oranges.
(Je le vois depuis mon balcon.)
Le moissonneur fauche le blé.

 

(Je le sens depuis mon balcon.)

 

Si je meurs, laissez ouvert le balcon.


Les fausses fleurs de la bougainvillée

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Les automnes andalous n’exhalent pas des fumets de marrons chauds mais une fragrance de jasmin fané. Les pavés de Grenade, Jaén, Cordoue ou Málaga ne sont pas jonchés de feuilles jaunes mais de fleurs qui n’en sont pas…

Je parle des bractées et glumelles mauves ou roses, parfois blanches de la bougainvillée, cet arbrisseau sarmenteux qui festonne la plupart des façades des rues résidentielles, et forme des grappes où viennent s’enivrer les dernières guêpes de l’année.

Ce sont donc des feuilles et non pas des fleurs que le vent de la mer fait tourbillonner au pied des vieux lampadaires en fonte, et qui excitent la petite chatte tricolore aux yeux de gitane.

 

 

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Le mouton noir de la semaine
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Non, il n’est pas Andalou. Il n’est même pas requérant d’asile en Suisse, ou en Allemagne. Il est très Américain. Il l’est d’ailleurs tellement qu’il désigne le numéro deux actuel des Etats-Unis, le vice-président Dick Cheney!

En apprenant il y a une dizaine de jours que ce grand adversaire politique était son cousin éloigné, au 11e degré, le candidat démocrate à la Maison-Blanche Barack Obama (qui, lui, est un «homme de couleur») a déclaré devant ce mystère de la généalogie: «Toutes les familles ont leur mouton noir; le nôtre, c’est Dick Cheney.»

Curieusement, ils auraient pour ancêtre commun un huguenot français, qui avait fui les persécutions religieuses de Nantes en 1650…

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 L’anniversaire de la semaine
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Ce jeudi 25 octobre est le jour de la naissance de Pablo Ruiz Picasso (1881-1973). Le peintre le plus célèbre du XXe siècle, celui en tout cas dont l’œuvre surabondante et déroutante a alimenté les controverses comme aucun autre artiste ne l'a fait. C’est avec émotion que j’ai visité mardi dernier sa maison natale, à Málaga. Quand l’idée d’un musée consacré à son œuvre dans cette ville fut suggérée en 1954, les édiles demandèrent au maître, exilé par le franquisme, d’envoyer quelques toiles depuis Paris. Il leur expédia dare-dare des camions entiers de tableaux.

Picasso pensait que «pour être cubiste, il faut être né à Málaga». Il est vrai que ce grand port méditerranéen est inondé par une lumière troublante et contrastée. Ses venelles ont des silhouettes anguleuses, des reflets diamantés, des femmes au charme sombre tout à fait stupéfiant.

07/10/2007

Fêtes galantes et contrechamps

C’est octobre, le moment est arrivé de saluer avec Lamartine, les bois «couronnés d’un reste de verdure», les «feuillages jaunissants sur les gazons épars». Même si cette année, les feuillus de nos parcs et promenades ne semblaient pas pressés de roussir.

Mais déjà la sittelle torchepot arpente le tronc des arbres pour y grappiller faines, noix ou autres graines nourrissantes. Elle opte pour le gingko femelle, dont les fruits typiques évoquent par leur aspect la mirabelle – le gingko mâle n’en produit point, et sa résine sécrète une désagréable odeur de fiente de pigeons…


 

Watteau, le messager de nacre

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Mercredi 10 octobre est le jour de la naissance, à Valenciennes, d’Antoine Watteau (1684-1721), le peintre de la mélancolie aux apparences frivoles, le maître des perspectives évanescentes. Atteint de tuberculose, il mourut à l’âge de 37 ans après avoir fait brûler une série importante de «nudités» – pour des motifs religieux. Les quelque 200 toiles qu’il a laissées sont d'un format assez restreint (exception faite de l'Enseigne de Gersaint, qui devait servir de plafond). Watteau était un homme inquiet et changeant, timide. Tellement mécontent de lui-même qu’il ne signait même pas ses œuvres.

Que l’atmosphère floue, irisée et nimbée de ses paysages ne nous abuse pas: les personnages qui s’y fondent ont été dessinés avec une netteté et une vigueur remarquables. Ces vibrants ectoplasmes ont une ossature. Mais au départ – avant les embarquements… - ils sont si réels que la réalité du monde les navre; alors ils choisissent de s’évader vers des îles d’amour idéal. Vers l'«illusion comique».

Cette poétique picturale fascinera les écrivains du siècle suivant: Baudelaire lui consacrera un quatrain des Phares, Verlaine publiera en 1869 un recueil intitulé Fêtes galantes, inspiré bien sûr par le Pèlerinage à l’île de Cythère. Plus tard, Paul Claudel saluera Antoine Watteau comme un «messager de nacre», un «poète ambigu, inventeur de sa propre prosodie».

 

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Trois paroles de Mahomet

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Elles sont extraites de «Tradition musulmane»

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- Attache ta chamelle et confie-toi à Dieu.
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- Chaque fois que vous faites œuvre de chair, vous faites une aumône.
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- Assiste ton frère, qu'il soit oppresseur ou opprimé.

 

 

 

 

Le concert de la semaine
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Depuis samedi, l’admirable ensemble genevois Contrechamps fête ses 30 années d’existence. Voué entièrement à la reconnaissance de la création musicale contemporaine, il doit mener un combat difficile mais nécessaire. Il y parvient, jetant des passerelles qui deviennent évidentes entre l’univers des notes-sons et la révolution perpétuelle des images. Les technologies nouvelles sont un défi? La ferveur artistique en reste un autre.

Ce mardi 9 octobre, au Victoria Hall, Contrechamps s’associera à l’Orchestre du Conservatoire, pour jouer des œuvres de Carter, Ospald, Zimmermann et de l’immense Luigi Nono.

www.contrechamps.ch

 

 

L’animal de la semaine
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Qu’ils soient de Bourgogne ou de notre vallée de Joux, l’arrivée des escargots dans nos assiettes effraie les grands cuisiniers, car – quoi qu’en imaginent les persifleurs ignares d’outre-Manche – c’est là un mets qui réclame une préparation longue et exigeante. Pour autant qu’il soit composé de gastéropodes recueillis vivants par le vivandier!

Lorsqu’il n’est pas surgelé, ou en boîte de conserve, l’escargot comestible se présente sur les planches de l’office exactement sous la forme que le Bon Dieu lui a donnée: un mollusque pulmoné caractérisé par une tête munie de deux paires de tentacules, dont les plus longs portent les yeux, par une longue sole ventrale et surtout par une coquille spirale globuleuse dont le sommet surplombe le flanc droit. Il est lent, mou, baveux, gluant à souhait. Il est translucide comme une chimère de SF.

Le maître de cuisine le fait d’abord jeûner durant huit jours. Après quoi, il le dégorge dans le sel, le rince, l’ébouillante (sans trop le blanchir quand même), l’égoutte, l’extrait de sa coquille, le débarrasse délicatement de ses viscères. Enfin, il le passe à la cuisson douce, dans un environnement de poireaux, de carottes, de céleri pulvérisés. Un zeste d’ail.

Mais je gage que Dave Moginier et Jérôme Estèbe l’assaisonnent d’une manière plus originale.