28/04/2010

Rêves d'envol

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Maurice Pittet (1937-1999), un ami peintre de la vallée de Joux, qui était de tempérament férocement (presque joyeusement…) atrabilaire, m’expliquait qu’il parvenait à s’extirper de ses ruminations ténébreuses et du marasme où le plongeaient les soucis les plus quotidiens, les plus prosaïques, en se criant à lui-même: «Fous-toi de ça, vois grand!»

Cette thérapie par l’autosuggestion philosophique était opérante, car il éprouvait aussitôt la sensation voluptueuse d’être propulsé au plus haut du ciel, pour s’y désénerver. Elle était euphorisante, l’air trop pur ayant comme on sait un effet narcotique (même en imagination). L’illusion s’évanouissant, l’artiste combier se retrouvait «le front collé au plancher des vaches.»

Or ce rêve icarien peut heureusement se réaliser: l’alpinisme est pour de nombreux Vaudois non seulement un sport, un loisir atavique, mais un besoin presque physique; qui s’agrémente d’une connaissance - plus avancée que dans d’autres pays- du vol des oiseaux. On grimpe avec ses pieds au plus haut des monts afin d’y voir s’élever encore davantage, et planer, des créatures auxquelles on s’identifie, comme dans les contes orientaux, et qui nous font voler par procuration.

Avant qu’ils ne se mettent eux-mêmes enfin à voyager, les Vaudois allaient traditionnellement, en famille les dimanches, se promener dans les ports lacustres – ou dans les gares, sur des terrasses d’aéroport – pour se distraire, voire se régénérer l’âme, en contemplant le départ des autres. Cela leur rappelait certaine récréation du temps des colonies de vacances, où les enfants rassemblés sur un talus participaient au lancement d’une myriade de baudruches multicolores, à la tige desquelles chacun avait suspendu un message personnel adressé à un destinataire inconnu d’outre-montagnes et d’outremer. Voyager dans sa tête, était aussi une façon – belle et poétique - de prier.

 

10/04/2010

Les quais de la Saône, à Lyon

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Je ne comprends pas pourquoi tant de Romands ignorent la belle capitale des Gaules. Ils ne la boudent pas, ils l’oublient, tant ils sont encore happés par la flamme du prestige - de plus en plus surfait - de Paris: «Lyon, je n’y suis jamais allé; mais ce serait une idée. Juste pour changer.» Ou encore: «Je n’en garde qu’un souvenir affreux d’attente devant le tunnel de Fourvière. Nous revenions de vacances sur la Costa Brava, on étouffait dans la voiture de mes parents. Et le peu qu’on apercevait de la ville en la traversant paraissait si sombre…»

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Or voilà plus de vingt ans, que ce tunnel de sinistre mémoire a été supplanté par des voies autoroutières de contournement, et que la troisième ville de France a eu le temps de se pomponner, de rechauler ses églises médiévales, repeindre en couleurs variées et tamisées les façades de ses maisons bourgeoises. Depuis, à chaque début décembre, sa Fête des Lumières est une attraction qui séduit, par ses techniques savantes, artistiques et novatrices des visiteurs qui affluent du monde entier.

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Sauf de Genève, Lausanne, Neuchâtel où, décidément, les amis dont je vous parle n’ont d’yeux de Chimène que pour une énième illumination de cette maudite tour Effeil, ou pour le charme indolent des quais de la Seine, l’esprit de Prévert qui y perdure, ou pour  les boîtes des bouquinistes - qui ne contiennent plus, hélas, que des livres médiocres sauvés du pilon, des reprints artificiellement défraîchis et travestis en éditions originales.

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Mais Diable, moi j’ai appris depuis quelques décennies à leur préférer les quais lyonnais de la Saône. Rive gauche d’abord: sur le quai de la Pêcherie, qui prolonge celui de Saint-Antoine, de vrais connaisseurs du livre ancien alignent chaque week-end des cases qui fleurent bon l’extrafine moisissure de l’authenticité.

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Plus au sud, en direction de la pointe de la péninsule, les fumets deviennent plus appétissants: car, passé les stands des fleuristes et des maraîchers, on voit rôtir des poulets fermiers dont la peau se dore jusqu’à se craqueler au soleil du printemps. Cette saine et brave volaille bressane s’accompagne agréablement d’un petit verre de morgon, quand on la déguste debout sur de hautes tables au bord de la rivière.

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De l’autre côté, la rive droite de la Saône, accueille le dimanche matin, sur son quai de Bondy, des artisans de la ville chrétienne la plus ancienne de France. Rien à voir avec la bimbeloterie bondieusarde et sulpicienne des échoppes entourant de Notre-Dame de Fourvière, dont la statue géante et néoclassique les surplombe. Leurs joailleries, dentelles et autres passementeries sont audacieuses et souvent belles. (Pas toujours.) Elles ont quand même été créées dans le sillage d’une mentalité artisanale plusieurs fois séculaire, et dans un esprit travailleur, appliqué et si pointilleux que les Lyonnais en rient eux-mêmes quand ils se comparent (sans malice) à leurs cousins de Suisse…

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Les Romands méconnaissent pour la plupart la ville de Lyon, et ils ont tort. Elle leur est proche géographiquement, et par l’histoire d’une économie commune (le Rhône, sa navigation, ses moulins). Par une appartenance à une langue qui n’est pas celle de Paris (oïl), ni celle de Toulouse (oc) et qu’on appelle le franco-provençal.

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C’est à Cracovie, et non pas à Varsovie, que se parle, dit-on, le meilleur polonais. L’allemand de Mannheim serait moins frelaté que celui de Brême. Le français de Lyon n’est de loin pas plus «pur» que celui de Paris ou Angers, mais il est plus ancien, un tantinet plus latin. Il ressemble au nôtre.

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Chez les Gones, descendants des soyeux ou canuts, le mot panosse par exemple, est aussi en usage. Il ne s’applique pas précisément à une serpillière comme en Suisse, mais plus largement une guenille, un vague chiffon et, surtout, «une personne sans tenue et sans énergie».

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En gros, une chiffe molle.

 

(Image d’en haut: marché de la Saône, photo Fausto/Wordpress)

 

07/04/2010

Initiales anthropomorphes et majuscules érotiques

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Il paraît que les Occidentaux reprennent goût à la calligraphie, grâce peut-être à l’influence grandissante de la civilisation chinoise où elle est restée un art supérieur – voire une forme de spiritualité.

Et c’est une bonne nouvelle pour qui a, comme moi, la nostalgie des pleins et déliés tracés à la plume Sergent Major dans les cahiers Clairefontaine, et de l’encre violette contenue dans une fiole incrustée dans les pupitres scolaires.

 

Pour les grandes initiales, on pourra utiliser d’autres couleurs et faire appel à sa fantaisie, sinon à une disposition réfléchie pour le dessin et les arts graphiques

Les lettrines historiées sont une façon ingénieuse de nous réapprendre à aimer l'alphabet (la forme des chiffres aussi, pourquoi pas?). Car bien avant l'invention de celui-ci par les Phéniciens, les Egyptiens s'envoyaient des messages en images d'oiseaux, de serpents et de chacals.

Au XIIIe siècle, les enlumineurs de l'abbaye de Cadouin, dans le Périgord, composèrent la lettre P à partir d'un grand poisson rose debout sur sa queue et dont le cou est enlacé par une voluptueuse sirène.

Si l'on y réfléchit, plusieurs lettres et quelques nombres, des notes de musiques également, ressemblent à des personnages que nous avons connus. Le 8, par exemple, me rappelle le bon et gros abbé Giroud, qui fut mon professeur de religion au Collège de Champittet. De profil, on aurait juré la lettre B. Photographié depuis le plafond, il aurait figuré un petit O inscrit dans un autre qui serait obèse.

De son côté, ma pauvre tante Misette, qui était si haute et si droite - à cause de son torticolis éternel - était l'incarnation humaine de la lettre I. Du I majuscule bien entendu. Et c'est ainsi qu'on la percevait, tant de face que de profil. Vue d'en haut, elle se résumait à un point géométrique, c'est tout.

Aujourd'hui, les signes anthropomorphiques sont aussi revenus à la mode. Pour attirer l'émotion des écoliers aux joies secrètes de la calligraphie, on les invite à dessiner la lettre Q tel un matou de ferme replet et souriant, avec une queue s'élevant vers la droite. La lettre A, elle, se déguise suivant les cas, en pyramide tronquée, en ange gardien façon Lourdes ou en athlète du IIIe Reich ébauchant un grand écart. Le S est obligatoirement un reptile de la pire espèce, le V et le W esquissent à qui mieux mieux des envols de sternes dans les ciels fauves du Léman avant l'orage.

Le moment est venu de parler de la lettre M. Elle est depuis la nuit des temps l'apanage exclusif de la coopérative Migros. De tous les signes de l'alphabet, elle est le plus ample, le plus possessif - celui qui remplit le plus d'espace en une ligne écrite imprimée, tous les typographes vous le confirmeront. Généreuse, mamelue, la lettre M évoque chez Migros la famille, la morale dans les foyers. La maman traditionnelle aux mille vertus.

Pour d’autres logos publicitaires, de pernicieux graphistes modernes lui ont conservé toute sa féminité, mais ils l’ont rendue diablement coquine et séduisante en affublant ses hampes latérales de bas résille…