09/09/2007

Tournesols, butors et Bouche d'Or

 

Ce lundi 10 septembre aura beau être ensoleillé, chaud comme le cœur d’un été, ma voisine du dessous n’en attaquera pas moins son balcon pour lui préparer un décor automnal digne de ce nom. C’est ce qu’on appelle l’esprit de rentrée. Elle y sème déjà le chrysanthème, symbole impérial du Japon et soleil ténébreux de la Toussaint.

Pendant ce temps, ses cousins paysans qui sont aux champs récoltent carottes et endives, arrachent oignons et pommes de terre.

Quand au tournesol, il a triste mine, il a l’air dépressif: la dernière bise l’a dépourvu de sa parure flamboyante (capitule). Ses graines noires forment une espèce d’éponge desséchée au bout du stipe qui penche. Il n’a plus le courage de suivre le cours de l’astre solaire, il ne répond plus à la légende qui lui a donné son nom.

.

Le conseil littéraire de la semaine

.

Il est de Raymond Queneau:

.

«Prenez un mot, prenez-en deux
Faites cuire comme des œufs
Prenez un petit bout de sens
Puis un grand morceau d’innocence.»
.

(Extrait du recueil Le Chien à la mandoline)

.

 

Le saint de la semaine

.

Cette semaine, on fêtera les Aimé, les Armand, les Maurille, les Euloge, les Lidoire… Mais le jeudi 13 septembre est consacré un saint plus connu: Jean Chrysostome (344-407), évêque de Constantinople, père de l’Eglise, né à Antioche comme ma mère et ma sœur, mort en exil à Soukhoumi, dans l’actuelle Abkhazie géorgienne.

Il a écrit plusieurs traités: sur le sacerdoce, la componction, la virginité, les cohabitations illicites. Ses lettres, ses homélies et discours rappellent qu’il fut surtout un maître de l’éloquence, un super-maître Bonnant levantin, avec du panache en moins, du charisme en plus.

C’est parce qu’il parlait si bien qu’on l’a surnommé Bouche d’Or: en grec khrysostomos.

.

L’expression patoisante
.

Clliâosique n’ant pas finî de bèzallâ: Ceux-là n’ont pas fini de parler pour ne rien dire.

.

 

L’expo de la semaine

.

C’est un ensemble de 17 panneaux dans un pavillon de madrier parfumé qui fait face aux bâtiments de la Faculté des lettres de Genève, dans le majestueux parc des Bastions. Ils rendent hommage aux quatre-vingts ans de Michel Butor (qui aura une année de plus ce vendredi), pour l’extraordinaire miroitement de ses écritures multiples. Le romancier de La Modification et de L’Emploi du temps, est surtout un poète-philosophe, un décrypteur de tous les classiques, un archéologue des littératures, des arts et des musiques.

Il est un des rares écrivains vivants francophones d’une stature internationale – il est reconnu et traduit dans toute l’Europe, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine, en Australie. Et, pour avoir enseigné à l’Université de Genève durant près de vingt ans (jusqu’à sa retraite en 1991), Butor est très attaché à la Suisse romande.

Je me souviens de ses séminaires sur la représentation de l’Amérique dans la littérature française, ou sur les œuvres poétiques inspirées par la peinture. Grand front éclairé de saint gothique, œil malicieux, élocution lente et rythmée, et doux filet de voix enjôleur et enjoué.

Aucune comparaison, je vous le jure, avec le cri de son oiseau patronymique! Qu’il soit blongios ou étoilé, le butor des marais au plumage fauve et tacheté pousse lui des mugissements de taureau…

Enfin, je vous recommande le site perso Michel Butor. Il y compose une «Poésie au jour le jour», qui  est modifiée une fois par mois: 

http://perso.orange.fr/michel.butor

02/09/2007

Artaud, Pratt et compote de raves

 

Septembre démarre le week-end prochain avec sa charmante ambiguïté et ses paradoxes. D’abord il n’est pas le 7e mois de l’année comme l’indique son étymologie latine, mais le 9e (l'année romaine commençant en mars), et s’il appartient encore à l’été pour trois semaines, il annonce déjà l’automne. Aux champs, et dans les jardins, tout le monde s’affaire aux récoltes. Septembre est un mois éminemment potager.

Un de mes légumes préférés est la rave. C’est le premier aliment que je songe à croquer après les trois ou quatre jours de jeûne que je m’inflige volontairement vers la fin de l’été - histoire de mettre en jachère mon système digestif, et à l’épreuve mes papilles… Après quelque 72 heures sans saveur dans la bouche, je vous jure que cette racine qu’on dit fade y révèle des trésors inouïs de sapidité. Mais elle doit être bouillie juste un tantinet, et dégustée telle quelle, sans sel, ni rien. Sa fibre laiteuse la rend croquante comme un cornichon et juteuse comme une prune.

Les Vaudois traditionnels mangent des raves durant tout l’hiver. Car dès à présent ils les pèlent, les débitent en bandes, en lames, en guirlandes. Ils en remplissent de vastes compotiers en grès, ou des «toupines». Ces récipients constitueront à la cave une précieuse réserve de vitamines.

 

Le concert de la semaine

.

Il a lieu ce mercredi 5 septembre à 20 h, à l’Auditorium Stravinski de Montreux, et sera un des plus lumineux concerts du Septembre musical: le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin et le Chœur de l’Opéra de Lausanne, exécuteront, sous la baguette de Marek Janowski, le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy - que je vénère souvent dans ce blog, ses Nocturnes, ainsi que la 4e Symphonie, en mi-mineur de Brahms.

.

Qu’on me pardonne si je m’attarde seulement sur le premier des Nocturnes, qui s’intitule «Nuages». Je le tiens pour un chef-d’œuvre de ce qu’on a appelé quelquefois l’impressionnisme musical. La musique debussyiste n’est jamais foncièrement descriptive, pourtant le titre de ce morceau suggère bien tout le goût que le maître vouait à l'impalpable, à l'indiscernable. Et il y déploie tout son génie en valorisant les accords incomplets, en tissant son thème principal de quintes et de tierces parallèles. Celui-ci ouvre Nuages avec des clarinettes et des bassons, et le clôt avec des cors et des pizzicati de cordes qui semblent annoncer un orage.

www.septmus.ch

.

Le néologisme «papou» de la semaine
.

C’est un substantif féminin inventé par Serge Joncour pour l’émission dominicale de France-Inter Les Papous dans la tête. Mais je trouve que sa définition s’applique à merveille au climat politique actuel des Helvètes:

.

Zibouclette: «Campagne électorale que l’on mène sans être soi-même très sûr pour qui voter.»

.

 

Conjurations d’Antonin Artaud

Demain, 4 septembre est le jour de la naissance du poète à la fois le plus fou et le plus clairvoyant des lettres françaises du XXe siècle. Antonin Artaud (1896- 1948) a révolutionné la conception occidentale de la scène avec son essai Le Théâtre et son double. En y déclarant que la littérature est un acte, la mise en jets de forces. L'inverse d'une consommation à distance.

Considéré comme schizophrène par les psychiatres, il sera enfermé dès la fin de la 2e guerre dans une clinique de Rodez où, chaque jour, il élaborera, dans de petits cahiers de brouillon, un nouveau système de langage, entre théâtre vocal et danse rythmée de coups de couteau qui transpercent la feuille. Ses souvenirs d’enfance notamment:

- «Je me souviens depuis l'âge de huit ans, et même avant, m'être toujours demandé qui j'étais, ce que j'étais et pourquoi vivre, je me souviens à l'âge de six ans dans une maison du boulevard de la Blancarde à Marseille (numéro 59 exactement) m'être demandé à l'heure du goûter, pain chocolat qu'une certaine femme dénommée mère me donnait, m'être demandé ce que c'était que d'être et vivre, ce que c'était que de se voir respirer et avoir voulu me respirer afin d'éprouver le fait de vivre et de voir s'il me convenait et en quoi il me convenait.»

Vingt ans plus tôt, avec L’Ombilic des limbes, Artaud s’était imposé dans le cercle des écrivains parisiens par ce défi: «Là où d'autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. La vie est de brûler des questions.»

.

Confidences d’Hugo Pratt

.

Un des moments forts du Festival international de BD, à Lausanne (BD-Fil) sera, ce vendredi 7 septembre, à 17 h 30, le vernissage de l’expo Sur les traces des Scorpions du désert. S’y croiseront les regards du puissant dessinateur vénitien Hugo Pratt – décédé en 1995 et inhumé à Grandvaux – du dessinateur Pierre Wazem et du dessinateur italien Giuseppe Camuncoli.

Du premier des trois, que j’ai eu l’honneur et surtout le plaisir de rencontrer plusieurs fois à Lausanne, je conserve le souvenir d’un regard bleu-beige, d’un sourire théâtralement crispé. Mais qui pouvait brusquement se décrisper pour des babioles, des plaisanteries lancées à la vanvole sur cette place Saint-François qu’il appréciait beaucoup, parce que les gens l’y croisaient avec respect et discrétion. Sans lui réclamer des autographes.

Du coup, c’est lui qui allait vers eux.

- Dès mon enfance, me confia-t-il un jour, je m’étais demandé pourquoi mes parents m’avaient prénommé Hugo, avec un H. Alors qu’en italien, l’U majuscule suffit. Etait-ce en hommage à Victor Hugo, ou à Hugo de Hofmannsthal?

» L’explication me fut donnée tardivement, et elle était décevante: c’était un hommage à un certain Hugo Leonardi, chef fasciste à Venise, et dont la fin était désastreuse. Il avait fini dans un égout pour avoir trahi même les siens, mais sans changer de convictions politiques…»

Pour rappel, Hugo Pratt, lui, avait été enrôlé de force dans la police maritime du IIIe Reich avant de fuir et se mettre au service des Alliés, comme interprète, et organisateur de spectacles, jusqu’en 1946.

www.bdfil.ch

26/08/2007

Les sansonnets de la Saint-Augustin

 

Bon, on nous prédit qu’il n’y aura pas d’été indien cette année. Mais que l’air soit brûlant comme durant le week-end écoulé, ou qu’il fasse à nouveau un temps de chien, le cycle des saisons est respecté: le vigneron des côtes de l’Orbe vient d’étendre de vastes filets jaunes (ou bleu ciel, ou verts) sur ses parchets dont les ceps sont garnis de fruits presque mûrs. Car les étourneaux sansonnets sont de retour. Des insectivores, mais qui aiment bien aussi le raisin.

.

Ils s’alignent comme des lampions sur les fils électriques et les antennes de télévision. Ils ont commencé à se constituer des «dortoirs» dans des chênes ou des tilleuls qui les draineront jusqu’à 20 km à la ronde. A la mi-automne, ils formeront des essaims de plusieurs milliers d’individus s’élançant et virevoltant ensemble dans le crépuscule, avec des cris indescriptibles.

Le chant de l’étourneau est un ensemble complexe de gazouillis, claquements, grincements et grognements sourds. De surcroît, il sait imiter d’autres espèces comme le loriot, la buse, le pic. Et même la chèvre… Voire le sifflet de l’arbitre de football!

.

 

Le platonicien de Numidie

 

 

Ce lundi 27 août, on fête les Monique. Ce fut le vrai prénom de la chanteuse Barbara (Monique Serf), décédée à Neuilly-sur-Seine il y a juste dix ans. Quant à la sainte des calendriers liturgiques, elle est surtout saluée pour avoir éduqué et converti au christianisme son fils Augustin. «En assistant à son baptême, dit la légende, elle l’emporta dans une extase commune vers une région où la vie se confond avec la sagesse.» Un vitrail très sulpicien de la chapelle du Collège de Champittet, où j’ai passé mon adolescence, les représente réunis dans une béatitude irisée qui leur confère une expression un peu sotte. Curieusement, le saint est sur les genoux de sa maman et porte déjà une barbe…

.

Cela dit, saint Augustin d’Hippone fut un des plus grands penseurs de tous les temps. Et c’est mardi, 28 août, qu’il est célébré chez les catholiques. Né en 354 à Thagaste en Numidie, aujourd’hui Souk Ahras, en Algérie, il reçut une formation intellectuelle qui le poussa d’abord vers le métier d’avocat. Tenté un moment par la religion manichéiste, il revint au christianisme après une révélation divine dans un jardin de Milan, qu’il a relatée dans ses «Confessions». Entre-temps, il se serait adonné à la «débauche»: passion débordante pour le théâtre, la littérature, pour une femme aussi qui lui a donné un fils prénommé Adéodat.

.

Il reste surtout, dans l’histoire des philosophies, comme celui qui réalisa la synthèse du platonisme et du christianisme. Ses autres œuvres fondamentales sont La Trinité et la Cité de Dieu. Sa doctrine de la Grâce de Dieu influencera la religion réformée de Calvin.

.

Le néologisme «papou» de la semaine

.

Le verbe jourmantcher: Distribuer des tracts en priant pour que surtout on ne vous demande aucune explication.

 

 

 

 

L’extrait littéraire de la semaine

.

Le 28 août est aussi le jour de la naissance de Léon Tolstoï (1828-1910) – image du dessus. Il fut d’ailleurs un très grand lecteur de saint Augustin. Je reproduis un des passages les plus poignants de La mort d’Ivan Ilitch:

.

- Comme c’est bien et comme c’est simple, pensa-t-il.
Mais la douleur? se demanda-t-il. Où est-elle allée? Eh bien, douleur où es-tu?
.
Il prêta l’oreille.
.
- Oui, la voilà. Soit, c’est la douleur, et puis?
Mais la mort? Où est-elle?
.
Il chercha sa peur habituelle de la mort et ne la trouva pas. Où était-elle? Quelle mort? Il n’y avait plus de peur parce qu’il n’y avait plus de mort.

 

Les musiques de la semaine

.

Nous les savourerons les deux premiers jours de septembre au hasard des belles venelles de Fribourg, où ce week-end les Schubertiades rassembleront quelque 1 700 musiciens et choristes pour plus de 180 concerts.

.

Nous pourrons nous rendre également à Cernier, à l’enseigne des Jardins musicaux. Ce samedi, à 17h.00, on y joue Leçons de ténèbres, de François Couperin, qui reprennent le texte des Lamentations de Jérémie, mais symbolisent surtout la solitude du Christ délaissé par ses disciples. C’est la troisième Leçon que je préfère personnellement, écrite pour deux voix de dessus.