20/08/2007

Choral de goélands pour Debussy

 

 L’observation de la chaîne alimentaire chez les animaux du Léman peut être une distraction instructive au promeneur qui s’est juché un instant sur les enrochements du quai Perdonnet, à Vevey: le vengeron qui vient de gober une limnée se fait happer par une mouette rieuse, qui elle-même finira tôt ou tard dans le jabot d’un faucon pèlerin, etc. Mais voici l’irruption d’un trouble-fête, si j’ose dire, en tout cas d’un briseur de chaîne: le goéland cendré, un «sale étranger» qui d’un vol à pic fond sur le palmipède lariforme (c’est la mouette) pour lui ravir le poisson.


 Le goéland cendré fait lui aussi partie de la famille des palmipèdes lariformes. C’est un gros cousin du Nord, avec un caractère de Viking, un accent arctique à faire frémir quand il crie, et des mœurs culinaires barbares qui chamboulent la commensalité traditionnelle de notre beau lac. C’est qu’il s’y est installé récemment, pour profiter des déchets abandonnés par l'homme dans les ports et sur les côtes: restes d’une foccacia au thon, pelure d’un cervelas, fond mal raclé d’une boîte de canigou, et j’en passe.

Son cousin des côtes atlantiques est plus raffiné: il est friand de coquillages de première fraîcheur. Il ouvre moules et palourdes en les faisant tomber sur une surface plate et dure. Si la première chute ne casse pas son trophée, il le ramasse pour le faire retomber de plus haut.

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La citation de la semaine

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Elle est de Saki, alias Hector Hugh Munro, un de mes maîtres à penser et à rire:

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You can't expect a boy to be depraved until he has been to a good school.
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(«Ne vous attendez pas à ce qu'un garçon soit dépravé tant qu'il n'a pas été envoyé dans une bonne école.»)
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Tiré de Baker's Dozen.

 

 

 

 

Les saints de la semaine

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Aujourd’hui, on fête Bernard de Clairvaux (1090-1153), un des plus influents théologiens de l’histoire occidentale, arbitre de l’Europe, réformateur de l’ordre des cisterciens.
Mercredi sera la Saint-Fabricien, la Saint-Epilogue (patron des romanciers…) ou encore, selon le calendrier perpétuel du Collège de pataphysique, la Sainte-Andouille, amphibologue».
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Mon héros préféré de la Légende dorée sera célébré le vendredi 24. Il est probablement le plus légendaire de tous les saints: saint Christophe (image) serait mort martyr en Lycie, vers 250. Mais la candeur éblouie de plusieurs générations de croyants et bigots lui accordèrent les pouvoirs d’un demi-dieu, une taille de titan (9 mètres…). Plus une sottise de brute infantile…
Quelle belle imagerie de la christianisation du géant primitif - avatar d’Hercule, de Gargantua, du Cuchulainn des Irlandais…
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Offro de son vrai nom, cet immense dadais reçut la grâce (et la popularité universelle) en chargeant un jour sur ses épaules un enfant qui voulait traverser une rivière périlleuse, et n’était autre que le Petit-Jésus.
Depuis, il s’appelle Christophe, «qui porte le Christ». Il est devenu intelligent, et presque aussi subtil que mon ami et confrère Gallaz, son homonyme.
Avant d’être reconnu comme le protecteur des automobilistes, de Fangio, Moss & Schumacher, saint Christophe a été celui des passeurs de l’eau, des mariniers, des portefaix, et des voyageurs qui vont à pied.
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Néologismes des Papous de France-Inter

 

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- Le mot vestimentaire rébilles: Chaussettes à crampons pour éviter de glisser dans sa baignoire.

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- L’adjectif disquambé: Coincé côté banquette au beau milieu d’une tablée dont on ne peut s’extraire sans déranger tout le monde.

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- Le verbe doniopétrouskir: Ne plus savoir pourquoi on est descendu à la cave.

 

 

 

 

«Le plus beau des mensonges»

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Cette définition de l’art est extraite de Monsieur Croche, antidilettante, livre enjoué de Claude Debussy (1962-1918), que je tiens pour un des plus grands réinventeurs du langage musical. Voire du langage tout court, avec toutes ses variantes – poétique, dramatique, picturale, olfactive, tactile…
Je l’évoque parce que le compositeur est né un 22 août, comme après-demain. Et parce qu’il fut le seul capable de domestiquer, rendre harmonieux (pour le premier sketch symphonique de La Mer) les cris atroces des goélands cités plus haut.
Cela grâce à son génie de l’impressionnisme instrumental.

Après s’en être profondément imprégné en sa jeunesse, Debussy se détourna de la musique de Richard Wagner. Ce n’était pas seulement par patriotisme antiprussien: même s’il s’était lui-même affublé, durant la Première Guerre, du sobriquet Claude-Achille de France, il était intimement convaincu que le langage musical devait s’affranchir des structures romantiques traditionnelles, de ses gangues chromatiques.

Il appelait Wagner «le grand ramasseur de formules», car lui, Debussy était le grand capteur et jouisseur des sensations immédiates. Il rendit possible un discours musical nouveau en privilégiant la gamme par tons: images sonores instantanées et rapprochées; attractions tonales ambiguës. Approches délicieusement «sauvages» de la nature, et de ses liens avec l’invisible, l’impalpable, le mystique.

Comme chez Rimbaud, la musique de Debussy est une poésie de correspondances. Elle fixe les vertiges.

 

 

13/08/2007

Lombric lunaire, fougères et papous

 

Ce lundi, le jour s’est levé à 6 h 40 pour une durée d’ensoleillement de 14 h 30. Après quoi, nous verrons dans le ciel se courber un lombric infiniment maigre et luminescent: ce sera bien la Lune, ascendante à 6%.

Elle sera si chétive qu’elle n’attirera même pas les moucherons.

Dommage, car rien n’est plus impressionnant dans la nuit de nos sous-bois qu’un puissant rayon lunaire illuminant l’arborescence des fougères: cela ressemble à de la gravure en nielles. A un paravent chinois.

A la clarté de midi, la fougère - dont les feuilles s’épanouissent en frondes ou peuvent se replier en crosses – se métamorphose pour évoquer une chevelure blonde. D’une blondeur encore plus intense que celle des blés, si l’on en croit Louis Aragon.

Le plus ambigu des princes des poètes s’en servit pour fleuronner un quatrain de ses «Oiseaux déguisés»:

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Ma vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l'ai quitté
Et les teintes d'aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d'une nuit d'été


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Trois idiotismes anglais

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To go at it hammer and tongs. Littéralement: Y aller marteau et tenailles. Locution française équivalente: Ne pas y aller de main morte.

 

To sit on the fence = S’asseoir sur la barrière = Ménager la chèvre et le chou.

 

You scratch my back and I’ll scratch yours = Si tu grattes mon dos, je gratterai le tien = Se renvoyer l’ascenseur.

 

 

 

 

Le saint de la semaine

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Le 15 août, les catholiques célèbrent l’Assomption de la Vierge Marie, les bonapartistes la naissance de Napoléon Ier, et les Britanniques celle de la princesse Anne. Le lendemain, jeudi 16 août, c’est la Saint-Roch.
A Lausanne, un ancien quartier pauvre porte ce nom depuis la fin du XVe siècle – c’est aussi celui d’un collège, d’une chapelle, et d’une rue (l’image a été prise vers 1905).

Dans cette zone où furent longtemps cantonnés les pestiférés de la ville, un culte a été voué avant la Réforme à un jeune aristocrate de Montpellier prénommé Roch (1350-1379), qui s’était mis en pèlerinage et avait distribué sa fortune aux pauvres et aux hôpitaux de la Péninsule italienne, au temps de la Peste noire.

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Les citations de la semaine

 

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Elles sont de Jean de La Bruyère, né à Paris le 16 août 1645, mort à Versailles en 1696. Homme d’une seule œuvre, mais quelle œuvre! «Les Caractères» eurent 8 éditions entre 1688 et 1694.

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- Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs.

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- Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.

 

 

 

 

 

 

 

Florilège de bonheurs radiophoniques

 

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Toute grande radio a ses émissions sacrées, à l’épreuve du temps et des modes. Et lorsque, pour «tracer son territoire», un nouveau directeur de chaîne se hasarde à la modifier, voire à la supprimer, car il la trouve vieillotte, il est obligé de se rétracter devant la mobilisation des auditeurs. C’est ce qui a dû arriver quelquefois (voir l’image ci-dessus) au rendez-vous dominical de France-Culture Des Papous dans la tête, créé en 1984 par Bertrand Jérôme.

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Un des initiateurs de cette émission à la fois littéraire et ludique fut l’immense Georges Perec, et ce n’est pas étonnant que la source essentielle de ses animateurs fût le «laboratoire» d’Oulipo – l’Ouvroir de littérature potentielle..
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Les Editions Gallimard ont eu la bonne idée de rassembler les moments les plus drolatiques des Papous dans la tête sous la forme d’un dictionnaire instructif, poétique, jalonné de néologismes biscornus et goguenards.
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Exemples:
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- Embistrature: Moment précis où l’on ralentit le pas en se demandant si par hasard on ne se serait pas trompé de chemin.
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- Barbavisules: Explications que l’on donne à propos d’une chose à laquelle on n’a soi-même rien compris.
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- Pétégoumer: Réciter des phrases de Jean d’Ormesson, en faisant claquer sa langue pour savourer la beauté du texte.
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Le livre: Le Dictionnaire des Papous dans la tête, Gallimard/France-Culture, 290 pages.
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L’émission: Des Papous dans la tête, de 12 h 45 à 14 h 00, sur France-Culture, chaque dimanche (reprise vers la fin de l’été). Depuis la mort de Bertrand Jérôme en juillet 2006, elle est animée par Françoise Treussard.

 

06/08/2007

Des pêches pour Chiara et Loulou

 

La versatilité  climatique de cet été sème la consternation dans nos campagnes: gorgées d’eau, les carottes pourrissent, les tomates sont trop petites, les poivrons sont anémiques. Le mildiou attaque la pomme virgule, le vautour fauve s’en prend aux moutons, et le taureau des Ormonts aux députés vaudois en villégiature sur des sentiers balisés!


 

Ne voulant pas être en reste, de petits hommes verts - eux aussi en vacances -  s’amusent à dessiner des ronds dans nos blés et notre avoine. On dirait des arobases d’internet, en plus grand et plus compliqué.


 

Cela ne décourage pas le paysan, qui en ce lundi sème les derniers haricots d’octobre. Il rapporte du verger une grande corbeille de pêches jaunes et blanches, dont la fragrance vanillée inonde le salon, et qui seront juteuses à souhait.


 

Le saviez-vous? La pêche est une arrière-cousine de la rose… Originaire de Chine, elle porte un nom persan (pomum persicum) car elle aurait été introduite en Occident par les soldats d’Alexandre le Grand, après l’incendie de Persépolis.


 Si sa peau est duveteuse et son noyau adhérent, c’est une pêche de Pavie. Si sa peau est lisse, elle prend le nom de brugnon (noyau soudé), ou de nectarine (noyau libre).

Avec la pastèque et la poire, elle est le fruit le plus désaltérant de l’été. Pour ma part, je l’aime surtout pour son arôme, qui marie jusqu’à 80 substances plus ou moins volatiles.

 

La citation de la semaine

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Elle est de Santa Chiara, ou sainte Claire d’Assise (1193-1253), dont toute l’Ombrie célébrera la fête ce samedi 11 août. Elle fut comme on sait l’amie et la collaboratrice de François, le si radieux Poverello:

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«Ce que tu tiens, tiens-le, écrit-elle à sainte Agnès de Prague. Ce que tu fais, fais-le et ne le lâche pas. Mais d’une course rapide, d’un pas léger, sans entraves aux pieds, pour que tes pas ne ramassent pas la poussière; sûre, joyeuse et alerte, marche prudemment sur le chemin de la béatitude.»

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Deux idiotismes italiens
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- Piantare baracca et burattini, littéralement «planter là baraque et marionnettes». En français on dira: Jeter le manche après la cognée.
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- Rendere a qualcuno pan per focaccia = «Rendre à quelqu’un du pain pour de la galette» = Rendre à quelqu’un la monnaie de sa pièce.

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Le film rétro de la semaine
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Ce soir, lundi 6 août, la Cinémathèque suisse exhume le premier film américain de Fritz Lang : Fury («Furie»), 1936, avec Spencer Tracy.
Spectaculaire gageure, pour le réalisateur de Metropolis et M. le Maudit, d’entamer sa carrière étasunienne en développant son thème fétiche de la vengeance – la victime se métamorphosant en bourreau – dans un contexte historique de justice collective sanglante.
Au pays de tous les progrès, la chronique des lynchages venait de compter en moins de 50 ans plus de 6000 victimes, pendues ou brûlées.
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Casino de Montbenon, Lausanne, 21h, version originale sous-titrée.

 

 

 

Loulou Casque-Noir

 

Ne quittons pas le grand cinéma d’antan: mercredi nous aurons une pensée pour Louise Brooks (1906-1985), parce que cette très grande actrice du cinéma est morte un 8 août, à Rochester, New York, à l’âge de 79 ans. Elle avait été une des figures les plus ensorcelantes de Hollywood, à l’ère du muet, prêtant la luminosité extraordinaire de son visage et de ses épaules aux cameramen férus de gros plan et de clairs-obscurs.
L’histoire de la capilliculture retiendra surtout la coupe inédite de ses cheveux noirs – un casque d’ébène – qu’elle arbora à partir de 1928, après avoir incarné une vamp irrésistible dans le dernier film muet de Howard Hawks, Une fille dans chaque port.  Cette coiffure, qu’elle inventa elle-même, fit florès dans le monde entier. Et, de décennie en décennie, sa mode revient, quand bien même de nombreuses stars ou starlettes qu’elle embellit peu ou prou ignorent le nom de leur illustre devancière.

Mais au plan cinématographique, Louise Brooks dut ses meilleurs rôles au grand réalisateur autrichien Georg Wilhelm Pabst, qui l'appela en Allemagne et en fit l'héroïne de Loulou (1929), un film adapté de Wedekind, et qui la met aux prises avec Jack l’Eventreur. La même année, elle eut le rôle pivot du Journal d'une fille perdue.

Elle abandonna le cinéma en 1938. Vous saurez encore que cette enfant du Kansas s’était éveillée aux arts en écoutant sa mère jouer au piano des œuvres de Debussy et Erik Satie.