30/07/2007

Aoûtats, petit chien, gros cachalot

 Le huitième mois de l’année démarre mercredi avec fracas: lancers de drapeau, feux d’artifice, couinements de chiens, discours de syndics, de pasteurs, de présidentes. Au potager, on s’affaire plus tranquillement, en obéissant aux almanachs: «Il faut cueillir les choux l’un des trois premiers jours d’août». Hélas, août, mois consacré à l’empereur Auguste, a eu la mauvaise idée de donner son nom aussi aux aoûtats…
L’aoûtat, appelé aussi rouget, ou vendangeon, est une larve rouge vif et microscopique de l’ordre des acariens, qui vit dans les prairies, les sous-bois, dans l’herbe aussi de votre jardin. En été, et jusqu’à la mi-automne, il grimpe le long de vos habits, les perce et va se loger dans les plis les plus incongrus de votre peau – là où les vêtements exercent une pression: ceinture, élastique des chaussettes, sillon de l’aine, etc. Il y creuse une galerie sous-cutanée et injecte un liquide qui entraîne des démangeaisons diaboliques; voire des lésions prurigineuses.
Bref, l’aoûtat est une sale bête! Pour vous en débarrasser, ne commettez pas l’imprudence de plonger nu dans le lac (par exemple à Epesses). Car vous y rencontrerez un autre charmant parasite: la puce du canard.
Consultez plutôt votre pharmacien.
La citation de la semaine

Elle est tirée du Journal d’un fou (1835), de Nicolas Gogol:

«J'aperçois les nuages qui se tordent en volutes au-devant de moi; une étoile clignote là-bas; la forêt court comme une folle avec ses arbustes et sa lune… Maman, maman, sauve ton malheureux fils; prends ton enfant; presse-le sur ta poitrine! Au fait, savez-vous que le bey d'Alger a une grosse verrue, juste sous le nez?».

  Le saint soldat de la semaine

Samedi 4 août, on fête les Dominique, un prénom épicène très répandu en francophonie. Il est aussi bien porté par M. Strauss-Kahn, futur patron français et socialiste du FMI, que par la belle Madame Sanda, si séduisante et si déjantée dans Novecento, le film de Bernardo Bertolucci, sorti en 1976.

Mais ce fut un homme qui le porta en premier. Et un sacré diable de saint homme: l’Espagnol Dominique de Guzman (1770-1221), fondateur de l’Ordre des Frères-Prêcheurs, soit le fameux Ordre des dominicains qui devait être impliqué dans la chronique répressive et honteuse de l’Inquisition.

Saint Dominique participa en personne, dans le Languedoc, aux croisades sanglantes contre les Cathares. Dans l’abbaye Saint-Sernin de Toulouse, il est même représenté hissant une croix criblée de flèches. Mais plus tard, des théologiens s’efforceront de prouver qu’il était un instrument du terrifiant tribunal catholique – donc une de ses «victimes», pas son véritable initiateur.

On raconte qu’avant sa naissance, en 1170, dans la Vieille-Castille, sa mère eut une vision étrange: elle vit l’enfant qu’elle portait sous la forme d’un petit chien tenant un flambeau dans sa gueule, et prêt à répandre le feu sur la terre.
Les balades de la semaine

Ce sont vingt-cinq itinéraires joliment racontés par ma consœur Annick Monod. La journaliste de La Liberté les a défrichés en parcourant les quelque 1880 km qui dessinent le pourtour de la Suisse. Ces Randonnées à saute-mouton*, vous feront rencontrer des silhouettes jurassiennes ou alpines variées: bestiaux de pâturages, leur berger, l’automobiliste qui n’a jamais décollé de son autoroute, Sa Majesté le Cervin en personne, etc.

(*) En librairie; 21 francs. Peut-être commandé sur le site www.laliberte.ch

Un Homère américain

Mercredi 1er Août, on marchera à petits pas dans les sentiers périphériques explorés par Annick Monod. Ou, visant droit au cœur de la Suisse, on participera au happening patriotique de Mme Calmy-Rey sur le talus du Grütli.

Moi, ce jour-là, mon esprit enjambera nos belles montagnes pour aller surfer, cette fois non plus sur le Net, mais sur les lames aux embruns océaniques, fantastiques et métaphysiques d’Herman Melville, puisqu’il est né ce même jour, en 1819 – 6, Pearl Street, Manhattan, NY. Il mourut tout à fait oublié et méprisé, en 1891.

Il a fallu attendre l’an 1920 pour que son chef-d’œuvre Moby Dick accède à l’universalité. Cette chasse épique et mystique à la baleine blanche du capitaine Achab, est tout en même temps l’histoire d’une tentation, d’une damnation, et un puissant roman d’aventures.

Il a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques, dont la plus célèbre est Moby Dick (1956), de John Huston, avec le fulgurant Gregory Peck dans le rôle du capitaine.

23/07/2007

Des roses trémières pour Beethoven

 

En ce quatrième lundi du mois, on fête les Brigitte et les Apollinaire. Dans la ramée, la mésange charbonnière oblige son époux à couver les œufs d’un autre; l’accenteur mouchet est un volage; l’hirondelle divorce! Au jardin, mon voisin s’applique à récolter l’oignon jaune, et les fleurs de courgette pour les déguster en beignets. Il arrose les tomates au pied, sans mouiller leurs feuilles, pour éviter que ce satané mildiou ne les ourle de son duvet blanc. Son royaume embaume surtout la rose. Elle peut être «ancienne», anglaise, pompon, cuisse de nymphette
Une de mes fleurs préférées est la rose trémière. Dite aussi «de trémière»: une altération d’outremer, car elle a été importée en Europe au Moyen Age par des croisés revenant de Terre sainte. Elle ne ressemble pas vraiment à une rose. Plutôt à une cloche évasée rouge, carmin, crème, abricot, parfois brune, et qui bourgeonne en corolles alternées le long d’une tige élancée. Cette tige, qui peut atteindre trois mètres de hauteur, est si majestueuse qu’on l’a comparée au bâton de Jacob, le dernier des patriarches.

 

La citation de la semaine


 

«Il avait peu de relations parce que, comme tous les poètes, il pouvait s’en passer. Il accueillait un visage humain comme il aurait accueilli un subit changement de teinte dans un coucher de soleil, mais il n’éprouvait pas plus le besoin d’aller dans le monde que de modifier les nuages du couchant.»


 (G. K. Chesterton, Le Club des métiers bizarres, 1937, Gallimard)

 

Le slameur de la semaine
J’ai toujours été indifférent à la civilisation du rap, à sa musique et à la poésie hachée, «populaire», qu’elle charrie. Alors le slam!… Je n’avais même jamais cherché à connaître la signification de ce mot jusqu’au jour où j’entendis sur les ondes la voix étrange, bitumineuse, d’un chanteur parisien qui se fait passer pour un Grand Corps Malade. Il se produira à Paléo ce jeudi 26 juillet (Chapiteau, 20h.30): phrases longues à souhait, métaphores filées, allitérations réussies, et idées bien enlevées. Du coup, j’ai voulu en savoir davantage en visitant son site – www.grandcorpsmalade.com – et c’est lui qui y explique le slam:
«Il y a évidemment autant de définitions du slam qu’il y a de slameurs et de spectateurs des scènes slam.
Pourtant il existe, paraît-il, quelques règles, quelques codes:
- les textes doivent être dits a capella ("sinon c’est plus du slam"?)
- les textes ne doivent pas excéder 3 minutes (oui mais quand même des fois, c’est 5 minutes…)
- dans les scènes ouvertes, c’est "un texte dit = un verre offert" (sauf quand le patron du bar n’est pas d’accord…)
Bref, loin de toutes ces incertaines certitudes, le slam c’est avant tout une bouche qui donne et des oreilles qui prennent. C’est le moyen le plus facile de partager un texte, donc de partager des émotions et l'envie de jouer avec des mots.(…)»

 

 

 

Les quatuors de la semaine

 

Ce sont les six premiers de Beethoven (op. 18), qu’il a composés entre 1798 et 1800. Le maître n’avait pas encore trente ans. Recueillant l’héritage de Haydn et de Mozart, il consacra déjà l’expression la plus hardie de son génie à ce genre musical, en y introduisant des ruptures et des effets de violence, de discontinuité, faisant vaciller l’équilibre classique. Plus tard (op. 135), il aura tellement élaboré ses quatuors qu’ils échapperont à la compréhension de ses contemporains.
Ces pièces de jeunesse de Ludwig Beethoven seront jouées mardi et mercredi par le Quatuor de Leipzig, lors des Journées Sturm und Drang du Festival Menuhin de Gstaad, dans l’église de Gsteig, à 20 heures. (www.menhuhinfestivalgstaad.com)

Pour rappel, le Sturm und Drang est cette période passionnante de la fin du XVIIIe siècle, au cours de laquelle les bouleversements sociaux ont eu des conséquences bienheureuses sur les arts et la littérature germaniques: Les tourments du jeune Werther, de Goethe en formèrent le creuset.

Quant aux activités débordantes et fiévreuses du jeune Beethoven, elles furent compensées par son séjour régulier dans le havre de riches patriciens de Bonn, sa cité natale. La très bienveillante veuve Helene von Breuning lui confia l’éducation musicale de ses quatre enfants. (Ci-dessus, en ombre chinoises, la famille Breuning.)

 

 

 

L’écrivain de la semaine


 

Le 23 juillet est le jour de la naissance de Paul Morand (Paris 1888-Paris 1976). Grand voyageur, «évadé permanent», diplomate toujours inquiet et timide, l’auteur de l'Homme pressé a laissé une œuvre d’une immense diversité: romans et nouvelles, chroniques, essais et biographies. Sa prose coruscante mélange les genres à plaisir, décrivant la société moderne sur un ton à la fois extravagant et blasé. Relire Ouvert la nuit, 1922; Papiers d'identité, 1931; Hécate et ses chiens, 1954, et ses délicieuses Venises, 1971.

On l’a beaucoup évoqué dernièrement dans la presse romande, à propos de la vente du château de l’Aile de Vevey, dont il fut le plus illustre locataire entre 1948 et 1953. Il y avait débarqué avec une réputation sulfureuse dont il ne se démarquait pas beaucoup. Haut fonctionnaire, et ami de Pierre Laval, il avait délibérément basculé dans le camp vichyssois. En disgrâce durant les premières années De Gaulle, il fut réintégré dans l’administration française, puis admis à l’Académie française en mars 1969.

Anecdotes: Paul Morand posséda trente-cinq voitures, se levait à six heures un quart et ne sautait jamais une sieste.

Avec Jacques Chardonne, l’auteur de L’Epithalame, il échangea une correspondance de 5000 lettres.

 

16/07/2007

Des zinnias pour une semaine russe

 

D’après le Messager boiteux, c’est ce lundi 16 juillet que s’est allumé le brasier des grandes chaleurs de l’été. Quand leur touffeur sera irrespirable, on se réfugiera dans les futaies heureuses du Jorat pour y respirer l’aspérule blanche - elle a un parfum subtil qui évoque le tabac blond. Non sans avoir au préalable rempli d’eau l’écuelle du chat et donné à boire aux fleurs de son balcon: géraniums, pétunias en cascade, et Cie.

Parmi les plus singulières qui éclosent maintenant, il y a le zinnia: il est petit, timide, mais jovial, sur une tige minçolette, avec un feuillage vert foncé qui attire les papillons. Sa corolle est rouge, rose, violette, plus souvent d’un jaune-orange brillant. Son disque noirâtre vous regarde d’un air mélancolique à fendre l’âme. Ce n’est pas l’œil du Créateur qui confond Caïn, mais celui de votre petite-nièce qui vient d’être gourmandée pour un vol de bonbons.

C’est sans doute pour sa ressemblance avec la prunelle humaine que le zinnia a été baptisé ainsi par Linné en 1759, du nom du savant allemand Johann Gottfried Zinn. Tous les anatomistes connaissent le tendon de Zinn, commun aux quatre muscles droits de l'œil. Il circonscrit deux orifices: l'un interne, l'autre externe, ou anneau de Zinn.

Les sermons de la comtesse

Après-demain, jeudi 19 juillet, sera le jour de la naissance de la comtesse de Ségur, dont la vingtaine de romans en Bibliothèque rose a édifié plusieurs générations de jeunes filles et de garçons.

Qu’ils fussent enfants modèles ou non, ils ont tous appris par cœur qu’elle était née Rostopchine (apposition devenue consacrée). Qu’elle avait eu pour père un gouverneur de Moscou qui incendia sa ville pour damer le pion à Napoléon.

Qu’elle se révéla en France une grand-mère prolifique, et ne commença à écrire qu’à l’âge de cinquante ans. Des histoires joliment rocambolesques (Les malheurs de Sophie, Un bon petit diable, Diloy le chemineau, etc.), destinées à ses petits-enfants. Des dialogues enfantins, je dirais enfantesques, qui restent exemplaires de spontanéité. Du très beau français parlé.

Or cette délicieuse Mère-Grand à la mode de Russie était devenue bigote. Elle écrivit accessoirement quelques livres religieux destinés eux aussi à la petite enfance. Entre autres: Les Actes des apôtres - du très mauvais saint Luc retouché, avec un style sulpicien, et L’Evangile d’une grand-mère, paru en 1866 (huit ans avant la mort de la comtesse) dont je vous livre ici un extrait de dialogue qui fera plaisir aux nostalgiques du catholicisme pur et dur – puisqu’ils ont le vent en poupe:

Valentine. Qu’est-ce que c’est, mortifier?

Grand-mère. Mortifier veut dire maltraiter, punir.

Valentine. Et pourquoi donc punir son corps? Ainsi, mon corps à moi, qu’est-ce qu’il a fait de mal? Il ne fait que ce que je veux.

Grand-mère. Tu te trompes; ton corps a de mauvais penchants qui te poussent à vouloir des choses mauvaises que Dieu défend, telles que la gourmandise, la paresse, la nonchalance, la colère et beaucoup d’autres vilaines choses. Il est donc juste de faire pénitence, c’est-à-dire de retenir et de punir ce corps qui te pousse sans cesse à faire du mal.

Henriette. Et si je ne le punis pas?

Grand-mère. Si tu ne le punis pas, le bon Dieu le punira après ta mort, et bien plus sévèrement que tu ne l’aurais puni toi-même. Ainsi, il vaut mieux se mortifier pendant qu’on vit, pour que le bon Dieu n’ait plus à punir après la mort.

(L’Evangile d’une grand-mère, 1866)

 

Les barbarismes de la semaine
Il ne faut pas dire dilemne, mais dilemme; aéropage, mais aréopage; frustre mais fruste (adj.); carapaçonner, mais caparaçonner; rabattre les oreilles, mais rebattre les oreilles; rénumérer, mais rémunérer, pécunier mais pécuniaire.

 

Le concert de la semaine

Mon ami Sergueï Tcherkassov, violoncelliste virtuose diplômé du Conservatoire de Moscou, vit et enseigne la musique à Lausanne depuis plus de quinze ans. Il est aussi le directeur de plusieurs chorales vaudoises et fribourgeoises. Cela ne l’empêche pas de garder d’excellentes relations avec les musiciens de son pays natal, et même de servir de courroie culturelle entre la Russie et sa Romandie adoptive.

Dimanche prochain, 22 juillet, à Vevey, il dirige un concert de musique sacrée russe -œuvres de Tchaïkovski, de Rachmaninov, et du méconnu Bortniansky - qui sera exécuté par le Chœur du Stage choral. Un ensemble de ses compatriotes, rompus à la liturgie orthodoxe, et qui répètent actuellement dans le cadre de Crêt-Bérard.

(Concert: Vevey, église Notre-Dame, à 16 heures)

 


 

 

L’expo de la semaine

 

Marc Chagall, 1887-1985, encore un Russe (en fait un juif né à Vitebsk, en Biélorussie) est très célébré ces jours-ci en Suisse romande. Car parallèlement à l’importante rétrospective de ses travaux picturaux rassemblés chez Gianadda, à Martigny*, son art tout aussi génial du vitrail est à l’honneur au Vitromusée, de Romont.

La prestigieuse institution de la capitale de la Glâne présente du maître une centaine de dessins, esquisses, gouaches, lavis à l’encre, maquettes, collages de tissus et échantillons de verre – dont quatre panneaux d’essai. Son expo didactique permet de suivre les diverses étapes préparatoires de Chagall, lorsqu’il composait ses magnifiques fresques translucides pour la cathédrale de Reims (notre image), pour le Fraumünster de Zurich, ou encore les vitraux de la Synagogue Hassadah de Jérusalem.

Les deux expos dureront jusqu’à la mi-novembre 2007.

www.gianadda.ch

www.vitromusee.ch