09/07/2007

Des angéliques pour la mère de Proust

 

Ce matin, le Soleil s’est levé à 5 h 41 sur des rosiers en fleur et des boules d’hortensia bleues ou blanches. Gantée de caoutchouc, la jardinière s’affaire déjà à ramasser vivantes les limaces: il y en a pléthore cette année, à cause de l’hiver qui fut trop doux et de cet été qui est trop pluvieux. Vous saurez qu’elle ingurgite jusqu’à 30 fois son poids en un seul jour. Je parle de la limace, pas de la jardinière. Cette dernière ira déposer ses gastéropodes dans un pré éloigné. Ou – si elle la déteste – dans le jardin de sa voisine.

Le saint le plus historique du jour sera fêté le 11, mercredi: Benoît (Benedetto) de Nursie est né en 490, en Italie centrale. Il pria durant trois ans dans une grotte avant de fonder, à 44 ans sur le mont Cassin, un monastère dans lequel il rédigea sa célèbre "règle monastique de saint Benoît". Où la piété, la prière vont de pair avec la perspicacité psychologique et l’érudition.
En 1958, saint Benoît a été proclamé père de l’Europe et saint patron de la Chrétienté occidentale. Il est aussi celui du pape actuel.

 

 

Une fleur des estuaires

 

Pour changer des plates-bandes de nos parcs publics, on peut prendre de l’altitude et admirer les fleurs de juillet qui s’épanouissent ces jours sur les flancs de nos Alpes. Elles sont presque toutes médicinales. Ce ne sont que lis turban et lis martagon, joubarbe, euphorbe, aconit, muflier et biscutelle. Sans oublier l’angélique (image): une ombellifère bisannuelle et aromatique, dont la tige est utilisée en confiserie. Aux gâteaux d’anniversaire et de mariage, elle confère une légère suavité Belle-Epoque.

Mais, en même temps qu’elle, fleurit sur les berges de quelques fleuves de France (la Loire, la Garonne, la Charente) une de ses cousines, l’angélique à fruits variables. D’une tige plus robuste et rameuse, elle peut s’élever jusqu’à deux mètres, et ses corolles sont blanches, brumeuses au soleil de l’été.

 

 

Les idiotismes de la semaine

 

L’expression italienne: Essere accolto a pesci in faccia, soit «Etre accueilli avec des poissons à la figure». Son équivalente française: Etre reçu comme un chien dans un jeu de quilles.

 

L’expression anglaise: Between the devil and the deep blue sea = «Entre le diable et la mer bleu profond» = Entre le marteau et l’enclume.

 

L’insulte persane: Boro gomcho! = «Va-t-en, et égare-toi!» = Va te faire f…

 

 

Images & sons de vacances

 

 

Après une courte semaine balnéaire dans le nord de la Sardaigne, où je me suis un peu foulé une cheville en voulant caresser les roches sculptées par la mer et le vent, je suis retourné dans le cadre majestueux de la saline royale d’Arc-et-Senans (département du Doubs), conçu par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux en 1779.

Harmonie formelle découlant du Siècle des Lumières et utopie vertigineuse, qui nous plonge vers des temps encore plus ultérieurs que le nôtre: la cité ouvrière idéale du grand urbaniste de Louis XV - un magnifique roi visionnaire, si injustement décrié – aurait mérité de figurer parmi les nouvelles Merveilles du monde. (En image, sa maquette). Le week-end passé, ce site accueillait pour la 6e fois le Festival Nuit-Bleue. Les passionnés de musique électroacoustique ont pu y participer à la dernière œuvre de Pierre Henry: Utopia, la bien nommée Une création pour 90 haut-parleurs, déambulation binaurale et lampes de poche.

 

 

Le génie universel de la semaine

 

 

 

Demain, 10 juillet, c’est le jour de la naissance à Noyon, dans l’Oise, de Jean Calvin, qui allait devenir comme on sait le pape de la Rome protestante. Comme il est né en 1509, je gage que dans deux ans Genève organisera d’imposantes festivités pour marquer son 500e anniversaire. (Encore que ce très grand homme n’était pas friand de festoieries.)

Mais ce même jour de l’année naquit un autre génie universel - dont les mœurs secrètes et la foi en une transcendance épicurienne n’auraient pas non plus rassuré Jean Calvin: Marcel Proust vit le jour, en 1871, à Auteuil, d’un professeur de médecine réputé, et de la fille d’un agent de change israélite, d’origine alsacienne, Jeanne Weil (1849-1905).

Les centaines de millions d’admirateurs d’A la recherche du temps perdu savent à quel point Proust chérissait sa mère. Quand il était enfant, elle l’appelait de petits surnoms affectueux, tels mon petit jaunet, mon petit serin, mon petit benêt ou mon petit nigaud. Plus tard, le fils de Jeanne Weil devint dans ses lettres loup, ou mon pauvre loup.

Mère chaleureuse, très cultivée, un peu possessive, elle aimait beaucoup de lac Léman. Et c’est à Evian qu’elle fut attaquée, en septembre 1905, par une crise d’urémie en présence de son Marcel, qui la rapatria aussi vite à Paris. Elle y expira dans ses bras, et l’écrivain devait confesser peu après dans sa correspondance à son frère Robert:

 

«Ma vie a désormais perdu son seul but, sa seule douceur, son seul amour, sa seule consolation. J'ai perdu celle dont la vigilance incessante m'apportait en paix, en tendresse, le seul miel de ma vie. J'avais toujours quatre ans pour elle.»


 

Puis: «Je n'ai pas pu rouvrir un livre, je ne lisais jamais qu'avec Maman.»

02/07/2007

Des oeillets de poète pour Gilles

 

En ce début de juillet, tandis que la Lune décroît (elle sera à son aphélie le samedi 7, comme dans les pavillons turc et tunisien), le jardinier averti éclaircit les jeunes rameaux du framboisier, arrache les oignons pour les sécher et sème la chicorée pain de sucre. Sans oublier la rave, le myosotis, l’œillet de poète.

S’il se prénomme Thomas, on lui souhaitera bonne fête demain mardi. Le calendrier romain y célèbre le plus incrédule des apôtres, celui qui ne croit que ce qu’il voit, et qui aurait déclaré à propos du Ressuscité: «Si je ne vois pas la marque des clous dans ses mains, si je ne mets pas ma main dans la plaie de son côté, je ne croirai pas!».(Image)

Son scepticisme initial n’empêcha Thomas (Didyme pour les Grecs) de devenir un recruteur efficace, et au long cours: il aurait évangélisé les Mèdes, les Perses et les Parthes. Il aurait même atteint l'Inde. Il serait à l'origine des chrétiens du Malabar, dont la langue liturgique est le syriaque et qui choisissent leurs évêques chez les nestoriens de Mésopotamie.

L’expression patoisante de la semaine

On arâi oyu onn’aragne sè fotre on bètset contro onna caïa de motse tant l’îre treinquillo: «On aurait entendu une araignée buter avec un orteil contre une chiure de mouche tellement c’était tranquille.»

 

 

 

La genèse d’une chanson populaire

Jean Villard-Gilles, dont on célèbre au Festival de Montreux le 25e anniversaire de la mort (les 8, 12 et 14 juillet*) était moins féru de patois vaudois que de tournures idiomatiques courantes.

S’il a contribué à enseigner à ses compatriotes le goût de l’autodérision, ceux-ci tendent maintenant à l’ériger comme un chantre glorieux de leur terroir, oubliant que son ironie féroce était profonde. Eludant sa fibre de rebelle, son engagement idéologique pourtant explicite – contre le militarisme étroit, contre l’émergence du capitalisme déshumanisé: sa chanson Dollar, écrite en 1932, pourrait être reprise aujourd’hui en chœur par tous les contempteurs de la mondialisation…

Quant à celle de la Venoge, que les Vaudois considèrent désormais comme un hymne patriotique, elle ne lui a pas été inspirée comme on pourrait le penser quelque part entre L’Isle, Chavannes-le-Veyron ou Vufflens-la-Ville, mais en Bretagne… Il en raconte lui-même la genèse…

«Un jour que j’attendais l’inspiration, devant une mer bretonne absolument calme, sous un ciel sans nuages, quelque chose de bizarre se produisit. Je vis apparaître sur cette surface immobile, comme en filigrane, une ligne sinueuse autour de laquelle un paysage familier surgit du fond des eaux, couvrant l’Océan de collines verdoyantes, de bois, de vergers, et même de petits villages. Il n’y avait pas de doute, c’était mon lointain pays vaudois qui flottait, ô mirage! comme une carte, sur la mer. La ligne sinueuse au milieu, c’était: la Venoge! […] C’est ainsi qu’est né, à mille kilomètres de chez nous, ce poème qui est allé au fond du cœur non seulement de mes compatriotes, mais encore des Parisiens et de tous ceux à qui je l’ai fait entendre.»

(Tiré de «Chansons que tout cela»)

 

(*) Hommages à Gilles: http://www.montreuxjazz.com/

 

L’expo de la semaine

 

A partir du 7 juillet, la Fondation Oskar Kokoschka, qui siège à Vevey, présente au Musée Jenisch * un choix de 60 œuvres illustrant la relation intime que le grand peintre autrichien, décédé à Montreux en 1980, entretenait avec les musiciens de son siècle. Il avait été l’ami de Schönberg, Webern et Alban Berg. Le confident des pianistes Sviatoslav Richter et Rudolf Serkin. Le copain du violoniste Yehudi Menuhin.

 

(*) http://www.museejenisch.ch/

 

 

 

L’escapade de la semaine

 

Depuis les efforts spectaculaires lancés pour son embellissement, la capitale des Gaules est devenue une des cités les plus rayonnantes d’Europe. Les Suisses romands qui ne s’y rendent pas régulièrement ont tort. Jadis, pour les automobilistes en route pour la Côte d’Azur, Lyon était un cauchemar: ce sinistre tunnel de Fourvière toujours «bouchonné», qui imposait de longues minutes, voire des heures d’attente.

Entre-temps, ce méchant goulet d’étranglement a été résorbé, et il est possible de visiter Fourvière non plus pour ses labyrinthes routiers, mais pour le site extraordinaire de la colline qui les coiffe:

 

- Une vue qui domine toute la troisième agglomération de France et s’épanouit jusqu’au massif du Mont-Blanc – reconnaissable par temps clair au nord-est.

 

- Une basilique, conçue par l’architecte Pierre Bossan en 1896, financée par souscription populaire, souhaitée par les Lyonnais eux-mêmes, et dont la somptuosité tarabiscotée ressemble à la pièce montée du Sacré-Cœur, à Montmartre. Mais sa crème est plus pittoresque: imaginez une silhouette massive, étrange, flanquée de quatre tours octogonales, qui évoque un «éléphant renversé». La nuit tombée, en ses habits de lumières, ND de Fourvière évoque plutôt quelque vaisseau spatial surplombant la place Bellecour (image), dont elle est séparée par le cours de la Saône. (Son décor intérieur est délicieusement exubérant: mosaïques symbolistes, plafond néoclassique, frises florales Art nouveau.) Du kitsch tellement chargé qu’il finit par accéder à une espèce de vraie beauté

- Enfin, depuis une décennie, les Nuits de Fourvière (*) font affluer sur la colline des festivaliers estivaliers aux goûts éclectiques: nuits cubaines, brésiliennes, égyptiennes – avec Youssou n’Dour; nuits espagnoles avec Pedro Almodovar, nuits bollywood, etc. Le Requiem de Mozart, qui se jouera le 5 juillet, affiche complet. Mais suivront des musiques et masques de Bali, Arno & et Brigitte Fontaine (le 21 juillet), Jean-Louis Trintignant (le 30).

http://www.nuitsdefourviere.org/

 

24/06/2007

Un vol de milan pour Ramuz

 

En ce 2e dimanche après la Trinité, nous entrons dans la semaine des grands saints du christianisme primitif : aujourd’hui, c’est la fête de Jean-Baptiste, chef d'une secte juive apparentée à l'essénisme. Fils de Zacharie, il est le cousin et le précurseur du Messie en personne. Il en annonce l’arrivée imminente, dans un contexte de prophéties eschatologiques, tout en aspergeant le front de ses fidèles d’eau lustrale puisée dans le Jourdain. Sa voix rauque porte loin, «évoquant le blatèrement du chameau». Il se nourrit de sauterelles; parfois de miel comme les ours.

 Il sera décapité en prison sur l’ordre d’Hérode Antipas, pour satisfaire aux caprices de sa belle-fille Salomé. Cet épisode (un des rares un brin sexy des saintes écritures) inspira au grand Mallarmé le poème d’Hérodiade, et à la fascinante Rita Hayworth une danse «aux sept voiles», dans un film biblique de Dieterle en 1953.

Vendredi 29 juin, on fête en même temps Pierre et Paul: respectivement le premier des papes et le fondateur dogmatique du christianisme.

L’oiseau de la semaine

C’est le milan noir au bec d’épervier, et au vol si gracieux quand il tournoie dans le ciel roux de l’embouchure du Rhône avant la tombée du soir.

Mais que les amoureux de la réserve toute proche des Grangettes ne s’inquiètent pas: ce Milvus migrans (56 cm, 650 – 950 g, queue longue échancrée, cris stridulants et plaintifs) ne menace pas la faune sauvage. C’est un charognard plutôt commode. Il a le mérite de nettoyer les sentiers de la roselière de cadavres de batraciens «morts de vieillesse», d’insectes agonisants, de campagnols trop amoureux et suicidaires.

Les goûts culinaires du milan noir ont encore évolué: il se régale désormais de restes de hamburger qu’il trouve à foison aux abords des campings.

L’expo de la semaine

Au Musée historique de Vevey, jusqu’au 9 septembre, le tricentenaire du Messager boiteux – un des inspirateurs de cet éphéméride - est célébré par une série de gravures anciennes, d’aquarelles, d’affiches, de photographies, mais aussi par la présentation de bois d’impression anciens et d’une presse à bras qui a servi à imprimer notre fameux almanach jusqu’en 1855.

Un parcours didactique nous y apprend que le mot almanach est un terme d’origine syriaque signifiant «l’année prochaine». Que la Suisse du XVIIe siècle en raffolait d’un qui paraissait à Liège, sur la Meuse.

Enfin, qu’il y eut des Messagers boiteux antérieurs au nôtre (lancé en 1707 à Vevey par le libraire Isaac Chenebié), et qui étaient alsaciens, ou bâlois – Basler hinkende Bote….

Le poète universel de l’année

Cette année marque le 60e anniversaire de la mort (23 mai 1947 à Pully ) de Charles Ferdinand Ramuz, un écrivain que la France commence à découvrir (grâce à l’édition récente de ses romans en Pléiade) en le dissociant enfin de l’adorable Jean Giono le Provençal, donc de tout régionalisme littéraire.

Même les Vaudois s’en convainquent désormais. Jacques Chessex - que je tiens pour un de ses meilleurs exégètes - les a conviés à lire Aline, Derborence ou Besoin de grandeur à haute voix: à l’évidence aucun paysan de chez nous ne parle comme ça…

 On sait aussi que Louis-Ferdinand Céline Ramuz tenait pour un des plus grands; que Samuel Beckett l’admirait en secret.

 Dans les anciens Thermes d’Evian, reconvertis en Palais Lumière, la Bibliothèque municipale de notre petite-sœur d’outre-Léman porte désormais le nom de Médiathèque Charles Ferdinand Ramuz. Une expo y rassemble des documents rappelant les liens de l’écrivain avec la France et la Savoie.

Passage épistolaire connu du poète, s’exprimant sur ses racines:

Je suis né en 1878, mais ne le dites pas.
Je suis né en Suisse, mais ne le dites pas.
Dites que je suis né dans le Pays-de-Vaud, qui est un vieux pays Savoyard, c'est à dire de langue d'oc, c'est à dire français et des Bords du Rhône, non loin de sa source.
Je suis licencié-ès-lettres classiques, ne le dites pas.
Dites que je me suis appliqué à ne pas être licencié-ès-lettres classiques, ce que je ne suis pas au fond, mais bien un petit-fils de vignerons et de paysans que j'aurais voulu exprimer.
Mais exprimer, c'est agrandir.
Mon vrai besoin, c'est d'agrandir...
Je suis venu à Paris tout jeune; c'est à Paris que je me suis connu et à cause de Paris.
J'ai passé pendant douze ans, chaque année, plusieurs mois au moins à Paris; et les voyages de Paris chez moi et de chez moi à Paris ont été tous mes voyages!
(Outre celui que j'ai fait par religion jusqu'à la mer, ma mer, descendant le Rhône.)»

(Lettre à Henry Poulaille, mai 1924)

 

 

Ma désinvolture de la semaine

Demain lundi 25 juin, votre amphitryon se permet d’aller lui aussi jusqu’à la mer. Il s’offre quelques jours  de vacances en Italie, laissant ce blog en jachère jusqu’au 2  juillet.

Il va sans dire que ses plates-bandes restent à votre disposition, pour votre tchatche et vos gentilles bagarres internautiques.

 Je constate que cela fait juste une année que je l’ai entamé : de juillet  2006 à mai passé sur www.superlocal,ch/salem (qu’on peut également retrouver en cliquant ici dans la colonne de droite, sous « Archives du blog »).

Et, depuis, au cœur de cette communauté des blogueurs de 24 Heures et la de la Tribune de Genève.