18/06/2007

Giroflées et gingembre pour le Quixote

A la jardinière d’Essertines-sur-Yverdon qui ce lundi repique le basilic et sème des endives, nous rappelons que le 18 juin est un jour éminemment historique. Tout au moins pour les Anglais et les Français. Les premiers commémorent la victoire de Waterloo (1815). Les seconds l’appel à la Résistance du général de Gaulle sur les ondes de Radio-Londres (1940), soit le début de la France libre.

Vendredi prochain, le 22 juin, est un jour du calendrier romain qui fait la nique aux Anglicans, et que de ce côté-ci de la Manche les cathos apprécient pour cette raison-là: c’est la Saint-Thomas-More, ou Morus, 1478-1535, du nom de l’auteur d’Utopia, qui fut chancelier d’Angleterre, exécuté pour insubordination à son roi qui fondait une nouvelle religion. Puis canonisé par le pape Pie XI en 1935.

La fleur de la semaine

C’est la giroflée, aux petits pétales jaunes - ou rose pastel, ou rouge sombre, ou bronze. Elle répand une fragrance poivrée qui évoque un peu les cabinets de dentiste d’autrefois; d’ailleurs son étymologie l’associe au girofle dont on extrait de fameux petits clous aux vertus sédatives. Elle-même aurait des pouvoirs purgatifs, cardiotoniques, diurétiques, etc.

Suivant où, quand et comment elle fleurit, on l’appelle aussi ravenelle, matthiole, quarantaine.

Son nom giroflée est celui que je préfère, parce qu’il a inspiré des fileurs de métaphores argotiques: il est synonyme d’une gifle qui laisse la marque des cinq doigts. Mais aussi un poignant chant antimilitariste, écrit en 1935 par Rosa Holt, qui dénonçait la montée des chauvinismes et annonçait les atrocités de la guerre:

Que tes fils sont forts et tendres, Giroflée Girofla,
cela fait plaisir de les entendre
à qui chantera.
Dans huit jours on va te les prendre,
Giroflée Girofla.

Le corbeau les mangera.

Le film de la semaine

Il fut créé curieusement la même année que la chanson  Giroflée Girofla: 1935. Ce soir, lundi 18, à 21 h. la Cinémathèque suisse, de Montbenon projette un des premiers chefs-d’œuvre d’Alfred Hitchcock : The Thirty-Nine Steps (Les 39 Marches), avec l’éblouissante blondeur de Madeleine Carroll et la fine moustache ironique de Robert Donat. Enchaînement de gags sur une trame d’espionnage. Thème: la chasse à un faux coupable. C’est une préfiguration de La mort aux trousses, avec Cary Grant – 1959.

Friandises de la semaine

Ce sont les glaces italiennes de Luigi et Annelise Pedrazzi, des inventeurs de saveurs liées à la couleur, rue de la Borde 15, 1018 Lausanne, tel 021 647 50 27 (ouvert le dimanche, fermé le lundi). Voilà 20 ans que ce couple s’ingénie à créer, d’une manière tout artisanale, des parfums surprenants à partir de laitages les plus frais, de fruits tout juste cueillis et d’épices audacieuses. Leur gelateria est le royaume du gingembre, de la cannelle et de la cardamome.

Le génie universel de la semaine

Aujourd’hui, lundi 18 juin 2007, Miguel de Cervantès aurait eu exactement 460 ans. Né près de Madrid, à Alcalá de Henares, d’un père chirurgien modeste et ambulant, il fut l’élève du grand Erasme, se battit contre les Turcs, perdit à la guerre l’usage de sa main gauche, fut emprisonné à maintes reprises.

Il a été surtout l’auteur du premier best-seller international de l’histoire des littératures: son

Don Quichotte a connu cinq éditions en 1605, seize entre 1605 et 1616, puis traversa aussitôt l'Atlantique pour se répandre dans les Indes occidentales. Du vivant de l'auteur, ce chef-d’œuvre n’avait hélas pas été traduit en langue aztèque du Mexique, ni en quechua du Pérou, mais en anglais et en français. Ce qui était déjà exceptionnel il y a quatre siècles. Aujourd’hui, chacun sait que les épopées de l’Homme de la Manche nourrissent perpétuellement l’imaginaire des écoliers du monde entier.

Curiosité anecdotique: autant elles étaient aimées et adulées par le lectorat moyen du début du XVIIe siècle, autant elles étaient dédaignées par les gens de lettres espagnols, qui considéraient Cervantès comme un mauvais poète autodidacte. Un amuseur sans culture et sans lendemain.

Lui-même souffrait d’être  mis ainsi l’écart, mais il se savait piqué par quelque chose de génial, d’inattendu.

Mais jamais il ne soupçonna que son populaire et «méprisable» Quixote avait posé les jalons essentiels d'un genre entièrement nouveau: le roman.

11/06/2007

Des framboises pour Ravel et Pessoa

Le saint de ce lundi, 162e jour de l’année, est l’apôtre Barnabé: après Matthias, invoqué récemment, un des moins connus des Douze. Lévite originaire de Chypre, il devint le compagnon de mission de saint Paul, notamment à Antioche. Le seul acte qui lui est attribué est une épître apocryphe du IIe siècle. Barnabé veut dire fils de celui qui vient, fils de prophète, fils de qui enserre, ou fils de consolation. En 1938, son nom a inspiré au cinéaste Alexandre Esway une comédie dramatique, avec Fernandel.

Dicton: «A la Saint-Barnabé, les jours croissent du saut d’un baudet.» (En fait, par rapport à hier, la durée d’ensoleillement s’est augmentée d’une minute, passant de 16h.05 à 16h.06…).

 

PETIT FRUIT DE LA SEMAINE

 

Si saint Barnabé était Chypriote, la framboise, elle, est d’origine crétoise. Elle serait une arrière-petite-cousine par alliance du Minotaure. D’après des études scientifiques récentes, sa consommation a participé au fameux secret de longévité des habitants de l’île.

Pourquoi l’appelle-t-on parfois fraise des bois? A cause de son étymologie: en latin «fragum bosci».

Son support, le framboisier, produit à la fin mai des fleurs blanches et inodores. Les baies sucrées et acidulées apparaissent généralement un mois après, mais vu le climat particulièrement chaud de ce printemps, elles sont déjà là; rougeâtres, ou noirâtres, violettes, couleur de chair. Couleur framboise…

Le promeneur les picore toutes crues, sans sucre et sans crème Chantilly, en les prélevant entre les ronces des sous-bois. Les fabricants de sirops et de confitures industrielles les débitent par millions de tonnes, et «améliorent» leur aspect et leur saveur avec des inventions chimiques révolutionnaires.

Plus modestement, Tantine Gladys en tire un coulis écarlate pour des meringues, Tantine Euphrosyne une liqueur de ménage (le ratafia), et Tantine Aglaé un sirop antiphlogistique souverain contre le panaris et les furoncles.

LA RELECTURE DE LA SEMAINE

A l’heure où chrétiens fidèles, chrétiens sceptiques ou êtres humains seulement curieux découvrent le best-seller de Benoît XVI-Ratzinger sur son propre Jésus-Christ historique, je vous recommande de relire un texte paru en Romandie 17 ans plus tôt, en Romandie: L’Homme qui venait de Nazareth - Editions du Moulin, Aubonne.

Son auteur est Daniel Marguerat, théologien protestant spécialisé dans l’historicité des écritures saintes, et prof star internationale de notre UNIL. Récemment, il s’est exprimé dans les médias sur cette nouvelle publication vaticane - qui n’est pas une encyclique ni une Bulle – avec respect, admiration. Mais aussi une intelligence critique qui ne mâche pas ses mots

LE CONCERT DE LA SEMAINE

Maurice Ravel trouvait le «violon essentiellement incompatible avec le piano». Et c’est pourtant pour ces deux instruments qu’il composa, entre 1922 et 1927 (oui, durant cinq ans!) son ultime œuvre de musique de chambre: une sonate dédiée à Hélène Jourdan-Morhange, que la brillante violoniste ne put créer à cause d’un rhumatisme rigidifiant ses doigts.

Ce chef-d’œuvre sera joué dimanche prochain, 17 juin, à 11 heures, dans l’Auditorium du Musée olympique, d’Ouchy. Ferline Studi au piano, Girolamo Bottiglieri, du Quatuor Terpsycordes, au violon. Entrée 22 francs. Renseignements au 021 621 65 11.

Le miracle ravélien: son génie de l’orchestration et de la diaprure symphonie resplendit même dans un duo!

LE POETE DE LA SEMAINE

C’est Pessoa, puisqu’il est né un 13 juin comme après demain.

Cela s’est passé en 1888 à Lisbonne, une cité toujours hantée par son fantôme, par son spectre philosophique pluriel et démultiplié. Il y mourut après l’avoir célébrée comme une espèce d’Homère moderne, un tantinet plus cynique, en novembre 1935.

Fernando António Nogueira Pessoa est le plus grand des poètes portugais de la première moitié du XXe s. Une figure complexe de la littérature européenne. Presque rien de lui n’a été publié de son vivant. Mais d’une mallette retrouvée après son décès, surgissent chaque année des trésors de poésie et de méditation philosophique, qui aussitôt sont salués comme des joyaux patrimoniaux (sa trombine figure sur les billets de 100 escudos, avant l’irruption de l’euro).
La question la plus importante posée par son œuvre est celle de son hétéronymie. Car il écrivait aussi sous divers noms (Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Albert Caeiro) des textes de styles et d’esprits très différents. Il s’en explique lui-même dans une lettre datée de 1914:
«Enfant, j’avais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’avaient jamais existé (…) D’aussi loin que j’aie connaissance d’être ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir construit mentalement – apparence extérieure, comportement, caractère et histoire – plusieurs personnages imaginaires qui étaient pour moi aussi visibles et qui m’appartenaient autant que les choses nées de ce que nous appelons, parfois abusivement, la vie réelle.»


 

Les œuvres de Fernando Pessoa



En anglais:

-Sonnets anglais (35). Antinous. Epithalamium.

En portugais:
- Message (Lisbonne, 1934).

- Poésies de Fernando Pessoa (Lisbonne, 1942).

- Poésies d'Álvaro de Campos (Lisbonne, 1944).

- Poèmes d'Alberto Caeiro (Lisbonne, 1946).

- Odes de Ricardo Reis (Lisbonne, 1946).

- Pages de doctrine esthétique (Lisbonne, 1946).

- Poésies dramatiques (Lisbonne, 1952).

- Poésies inédites (Lisbonne, 1955 et 1956; 2 volumes).


 

04/06/2007

Mésanges, rhubarbes et vahinés

En ce premier lundi de juin, on salue le retour tapageur de la mésange charbonnière: elle fait titipu-titipu, mais imite aussi d’autres mésanges. Les jardiniers municipaux sont affairés à pincer les jeunes pouces du rhododendron, pour ordonner à Denantou et aux Eaux-Vives des massifs de fleurs blanches, violettes, roses ou rouges. Ses feuilles sont persistantes mais ses corolles fragiles. Une citation de Jacques Chardonne:

«Le rhododendron tient allumée quelques jours, dans son feuillage noir, une torche rose.»

 

 

Le légume de la semaine

 

 

Au potager, c’est le retour de la rhubarbe (du bas latin reubarbarum «racine barbare»). C’est un légume robuste, mais qui se consomme comme un fruit: on emploie ses pétioles verts et rouges (image) pour faire des confitures, des compotes, des tartes, des clafoutis, des glaces. Mais il peut accompagner à merveille le porc farci au cidre par exemple.

 

J’apprends, dans la dernière édition de Terre & Nature, que les vastes feuilles triangulaires de la rhubarbe ne se mangent pas, mais que leur forte teneur en acide oxalique est un insectifuge souverain: on les hache, on les fait macérer à froid dans de l’eau et on les pulvérise sur larves, pucerons et chenilles.

 

Le film de la semaine

 

 

«Five Fingers», ou l’«Affaire Cicero», du grand Joseph Mankiewicz, 1951, avec James Mason et Danielle Darrieux. Cinémathèque Suisse, demain mardi 5 juin à 15h.00.

 

Adapté d’une histoire authentique, d’après les mémoires du vrai «Cicero», ce chef-d’œuvre du film d’espionnage nous plonge dans l’atmosphère trouble d’Ankara, durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Mason y campe un domestique – brillant, d’un cynisme absolu – au service de l’ambassadeur de Grande-Bretagne, qui refile au ministre du IIIe Reich des plans stratégiques, uniquement pour s’enrichir et s’exiler au Brésil. Un jeu de dupes impeccablement tissé, des dialogues étincelants, comme toujours chez Mankiewicz. Mais attention: version originale anglaise non sous-titrée…

 

L’étymologie de la semaine

 

 

 

Le rhum – qui peut joliment assaisonner certains desserts à la rhubarbe – tire son nom de l’anglais «rum», abréviation de «rumbullion», mot dialectal de l’île de Barbade signifiant «grand tumulte». Il désignait une liqueur forte, fabriquée depuis des siècles dans la plus orientale des Antilles.

 

 

 

La mère de Gauguin

 

 

Je vous invite à faire un saut de puce, et de changer d’océan. De quitter la Barbade pour l’île d’Atuona, aux Marquises, où Paul Gauguin (autoportrait ci-joint) mourut syphilitique et alcoolique en 1903.

 

Pourquoi Gauguin? Parce que ce jeudi 7 juin sera le 155e anniversaire du jour de sa naissance à Paris. Avant de se consacrer entièrement à la peinture, en 1883, il avait travaillé dans marine marchande, puis comme terrassier dans le chantier du canal de Panama où plus de 25 000 ouvriers périrent de maladies tropicales (lui y contracta une forte dysenterie). De retour en France, il a été aussi agent de change dans une banque Bertin qui fit faillite en 1882.

 

Vous saurez enfin que le tout premier modèle de ses célèbres vahinés, à peine nubiles, avait été sa mère: Aline Marie Gauguin, née Chazal, était la fille de Flora Tristan, fameuse agitatrice et théoricienne du socialisme.

Et le peintre s’émouvait du souvenir de sa maman, comme celui d’une belle «enfant gâtée».