13/03/2010

Le cheval, noble conquête des lexicographes

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Il descendrait de l’hipparion, un herbivore du Miocène et du Pléistocène qui possédait comme lui trois doigts, dont le médian était le plus développé. C’est dire si le cheval est ancien.

En tout cas il hante l’imaginaire des hommes depuis la mythologie grecque qui lui a donné les ailes de Pégase. Enfourché par Alexandre le Grand, il a hellénisé l’Asie jusqu’à l’Indus et jusqu’aux contreforts de l’Himalaya. A Paul Fort, il a inspiré un poème de tendresse et de mélancolie universelle qui nous est revenu grâce à une chanson de Brassens:

 

Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait
donc du courage! C'était un petit cheval blanc, tous der-
rière et lui devant.

 Il n'y avait jamais de beau temps dans ce pauvre pay-
sage. Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière ni de-
vant.

 Mais toujours il était content, menant les gars du vil-
lage, à travers la pluie noire des champs, tous derrière
et lui devant.

 Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sau-
vage. C'est alors qu'il était content, eux derrière et lui
devant.

 Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il
était si sage, il est mort par un éclair blanc, tous der-
rière et lui devant.

 Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc
du courage! Il est mort sans voir le printemps ni der-
rière ni devant.
vais embus, qu'il avait donc du courage!
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.

Il y a un siècle à peine, le grand-père de Jolly Jumper et de Just (la jument de mon vieux compère Patrick Nordmann, chantée si joliment par Pascal Auberson) était encore très proche de l’homme, son «conquérant», et jusqu’en nos villes par l’odeur poivrée de son crottin – qu’il semait derrière les chars à foin et les calèches en chapelets couleur de chaume. Désormais, la civilisation lui préfère l’odeur du benzène et des hydrocarbures, dont le mérite suprême est de masquer celle du fumeur de gitanes qui ose encore poursuivre son vice aux carrefours des rues.

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Mais je reviens au cheval.

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On l’a un peu exagérément défini comme «la plus belle conquête de l’homme». Par la connivence ancestrale de celui-ci, il a parsemé la langue française d’expressions et de tournures idiomatiques qui perdurent. Même dans les dictionnaires populaires à bon marché (où l’on bannit sans honte des mots français vieux et beaux, pour faire de la place à des américanismes remâchés comme du chewing-gum) de charmantes reliques équines sont toujours là: remède de cheval, fièvre de cheval, cheval de retour, ou de bataille.

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Elles sont encore homologuées par le Robert, le Littré et le Larousse.

Mais dans l’écurie, si j’ose dire, des collections archivistiques de cette dernière maison d’édition, on tombe sur des métaphores et des locutions qui ont été usitées couramment jadis, mais ont été oubliées. Depuis que les boulevards de la «civilisation» ne sentent plus le fumier chevalin.

En voici un échantillon:

 

Etre mal à cheval: ne plus voir clair dans ses affaires; ne pas être durablement assis dans sa position.

 

Brider son cheval par la queue: prendre les choses au rebours.

 

C’est un cheval échappé: se dit de quelqu’un dont rien ne modère plus la fougue.

 

Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval: c’est très difficile à se procurer.

 

Selle à tout cheval: objet banal dont on se sert dans une foule de circonstances différentes.

 

26/02/2010

Premiers crocus, le parc Bourget et Erik Satie

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Les gens sont impatients… Il leur suffit de quelques embellies trouant la grisaille de février, d’une variation inhabituelle des baromètres, pour qu’ils sentent venir le printemps. Ils miment le devin de l’Antiquité grecque en léchant leur index pour le pointer vers le ciel. Plus précisément vers Αολος / Aiolos, soit le dieu Eole, le météorologue du gotha de l’Olympe. Après quoi, ils vont dans les brasseries traditionnelles pour commander de la dent-de-lion (le pissenlit de la dame qui en souffle à tous vents des akènes sur la couverture du Larousse), et ils vous jurent que dans les jardins du château de Villarzel et sur les buttes d’Epalinges ils ont vu éclore déjà les perce-neige!

Bientôt, des crocus blancs ou mauves s'allumeraient un peu partout dans l'herbette des villes. Et entre Chavannes-le-Chêne et le vallon des Vaux les premières pâquerettes de Pâques,… Faut-il se réjouir de cette précocité, où y constater un détraquement du cycle des saisons qui aurait tracassé les naturalistes d'autrefois: Rousseau le Révolutionnaire y aurait dénoncé une injuste révolution, et le doux docteur Bourget, qui a laissé son nom au parc de randonnées dominicales près de Vidy, en aurait mangé son chapeau. (Plus son faux-col blanc Belle Epoque, son monocle; voire ses pinces et ciseaux d'herboriste.)

Né en 1856, Louis Bourget a été professeur à l'Université de Lausanne de 1870 à 1891, et ses recherches sur le système digestif l'ont rendu aussi célèbre en Europe que ses confrères de la même fin de siècle: le chirurgien César Roux et l'ophtalmologue Marc Dufour. Justement, le Dr Bourget ne s'intéressait pas qu'à la flore et qu'à la faune intestinale de l'homme. Mais davantage à celles qui fleurissent, pépient et zinzinulent sur les berges des rivières vaudoises. En désordre: la Chamberonne, la Mèbre, la Venoge, le Boiron, le Flon…

La première qu'il a explorée fut la Louve, à Lausanne. Il avait huit ans: «Ce grand fleuve de mon enfance, narre-t-il dans Beaux dimanches (Editions Payot, 1909), a presque disparu sous une voûte qui le capte à la sortie du Bois-Mermet, pour le conduire, par le sous-sol de la ville, jusqu'au lac. Vers 1865, il descendait, profondément encaissé, dans le vallon de la Borde, et de cascade en cascade, arrivait jusqu'à la place de la Riponne, en passant sous la Route-Neuve.» Ce paysage rustique, en plein cœur de la capitale vaudoise, était pour ce futur grand praticien et quelques autres garnements, un territoire de chasse inespéré. Leur gibier se composait d'alevins vulnérables et de libellules, de papillons et surtout de couleuvres à collier que leur achetaient, cinquante centimes la pièce, les pharmaciens de la rue Haldimand, ou de Saint-Pierre - afin d'en extraire du sirop de serpent, un remède souverain qui guérit tout.

Dans la spacieuse promenade qui porte aujourd'hui le nom du docteur Bourget, au bord du Léman, il est recommandé, par endroits, de garder les chiens en laisse. Or quoi de plus attristant qu'un chien attaché? Il a les sourcils aigus et l'œil contrit d'un secrétaire de banque au restaurant, à l'instant où sonne le misérable téléphone de poche. Son patron l'appelle. Il devra abandonner dare-dare et sa nouvelle fiancée et l'entrecôte aux morilles.

J'ai connu, en mes écoles, une autre silhouette d'adulte ressemblant à un chien martyr. Monsieur Gabuz, surnommé «le Gabuchon», qui surveillait nos ébats aux récréations de Montchoisi, et se faisait rouer de coups par sa femme. Il évoquait l'épagneul breton.

Ce qui me frappe en premier lieu chez le chien, c'est sa fidélité incroyable, sa foi inextinguible en l'homme. Les écrivains du monde les plus sagaces en ont été presque choqués, ou ils en ont tiré des mots d'esprit: «Pour son chien, tout homme est Napoléon, d'où la grande popularité des chiens» (Aldous Huxley). «Aux qualités qu'on exige d'un chien, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui soient dignes d'êtres adoptés?» (Beaumarchais).

Le plus énigmatique des musiciens français contemporains du Dr Bourget, fut assurément Erik Satie. Sa relation aux chiens paraît troublante, mais qu'importe. En voici une mouture: par un petit matin bruineux, Satie croise une voisine de palier promenant des bassets qu'il avait déjà rencontrés, et même caressés en se penchant beaucoup. «Ils marchent bien bas aujourd'hui, c'est probablement un signe qu'il va pleuvoir, Madame…»

Satie, rappelons-le, fut un des polémistes les plus saugrenus de la musique française entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Il attaqua Claude Debussy, et, en contrepartie Debussy le défendit bec et ongles. Bec, ongles, touches de piano et direction d'ensembles symphoniques. Le suprême Claude-Achille alla jusqu'à transcrire pour orchestre les Morceaux en forme de poire de Satie, son inoffensif pourfendeur. En résulte une puissante splendeur instrumentale, que pas mal de mélomanes détestent, à tort: des variétés de couleurs répondent avec précision, et avec percussions, harpes et violons, à des compositions inventées la nuit, par un homme seul et barbichu, qui avait plus de goût pour le piano. Par un pauvre hère qui collectionnait maladivement les parapluies, les pots de confiture, et d’autres bizarreries.

Ses délicates et drolatiques Gymnopédies sont aujourd’hui si populaires, si universelles, qu’elles retentissent de millions de téléphones portables - du port normand d’Honfleur, sa ville natale, jusqu’à celui de Valparaíso ou de Vladivostock.

 

25/12/2009

Terres roudiennes sous la neige

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Une randonnée hivernale entre Thierrens et Neyruz. On fait une halte à la lisière du bois de la Dame, et l’on pense aux poètes. Salut à Jacques Chessex, et à ses transcendances du Désir de la neige.

Relecture d’Appel d’hiver, de Gustave Roud:

«Tout éclate et se fige en un inexorable présent. Le cœur sous la pointe du doigt s’exténue et s’arrête.» Et l’on reprend la route de Moudon, tout en lisant ce poème en prose tiré de Pour un moissonneur. (1941)

La blancheur immaculée des congères crisse sous les souliers, et tous les mots du grand écrivain carrougeois sont chargés d’un chagrin qui aspire au crépuscule:

«A quoi bon repartir ce soir, puisque c’est toujours la même réponse au bout de la neige et de la nuit, la même lampe vers quoi les homes tendent leurs mains endormies, les lèvres ouvertes sur des paroles qu’ils échangent en riant?»

L’auteur des requiems, des amours interdites jamais osées et des adieux se promenait par toutes saisons, et connaissait très bien ce trajet à travers la pénéplaine joratoise. Il en avait en avait célébré les chatoiements dans son Petit traité de la marche en plaine, neuf ans plus tôt:

«La route est à nous encore! Ha! Crevons d’un coup-de-poing nos vitres, sautons! Au-delà de l’herbe, au-delà des arbres, là-bas commence la route. Toutes les étoiles nous attendent, déjà le soleil nous tire avec sa forte main éblouissante. L’espace, le temps couchés comme des chiens à nos pieds. Douze mois bondissent et hurlent à nos talons. Nous ne choisirons rien, ni l’un ni l’autre. Tous en chasse!»

Cinquante ans plus tard, les assauts de la modernité, avec ses routes, avec la parcellisation un peu trop géométrique des champs, n’ont pu qu’assombrir un Roud vieilli, toujours lumineux pourtant dans sa fibre lyrique. Mais une des cordes de la lyre s’est rompue: il y a indéniablement rupture entre sa solitude de promeneur trop confiant et le nouveau destin de ses sentiers sacrés. Dans son livre ultime, Campagne perdue, le grand élégiaque de Carrouge écrit, en 1972:

«Comme c’est vite fait! Une tranchée autour du tronc, quelques pelletées de terre, et voilà les racines (…). Il y en a une, couleur de peau, un peu écorchée déjà, tellement humaine qu’on attend à la voir se contracter sous le tranchant du pic… Quelque chose craque, le tronc penche, l’arbre se couche dans un frémissement…»

Puis, à propos de ces rivières de bitume défigurant sa carte du Tendre platonicienne:

«Cette route de novembre et, plus douces que la neige, moins grises que le sable, les grandes routes blanches d’avril dorment en moi depuis toujours. Depuis toujours, quand je ferme les yeux ou les donne à la nuit, je me revois suivant une de ces routes éternelles. J’ai tenté jadis de les peupler de présences. En vain. Tout y redevenait peu à peu buée, ombre ou grappe d’étoiles et je me retrouvais seul avec mon pas sans écho. L’innocent! Aujourd’hui, je sais où elles mènent. Nulle fuite n’est possible: la même Présence, celle-là plus réelle chaque jour, veille à toutes les issues.»

La Présence en question devait fermer ses yeux quatre ans plus tard.