10/10/2009

Hommage au Gros de Vaud et au chat Finfinet

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Après avoir célébré la semaine passée les fermes vigneronnes de l’adret lémanique, je me sens obligé de rendre la pareille à une région presque sans vignes, sans échappées directes sur notre petite gouille aux perspectives océaniques.

L’odeur qui y prédomine n’est pas celle des feux de sarments, ni celle des enrochements gluants et moussus de Villeneuve, Ouchy ou du bourg de Rive, à Nyon. Elle est terrienne, un peu âcre, mais encore saupoudrée des dernières blédeurs moissonnières.

 

C’est une région intérieure, elle est le ventre nourricier du pays: le Gros de Vaud. Quel nom évocateur!

Déjà que celui du canton (qui procède du latin Pagus Waldensis, selon un document daté de l’an 765) le rapprochait par paronymie à la tranquillité ruminante d’un des animaux les plus choyés par ses éleveurs: le veau, surnommé le «modzon», dont la chair tendre, mais aussi les abats, la cervelle, les pieds, figurent au premier rang des spécialités culinaires raffinées d’une contrée où la viande du cochon est plus familière.

 

Sur cette terre protestante, la parabole christique du veau gras comble tout son sens. En langage de boucher, ce gras-là a longtemps été considéré comme un morceau de choix. Quant à son vague synonyme gros, il désigne en français, depuis le IXe siècle, la partie la plus grosse d’une chose: le tronc d’un arbre, le corps central d’un terrain cultivé; partant d’une province fructueuse dont le suzerain attend les meilleurs rendements. Au Moyen-âge, ce suzerain était comte, puis duc de Savoie. De la Renaissance jusqu’à la Révolution française, il se composait d’un aréopage de patriciens bernois, qui parlaient et écrivaient la langue de France à la perfection, veillèrent scrupuleusement durant deux siècles et demi sur le bien-être, et la bonne éducation, de leurs sujets Vaudois qu’ils avaient assujettis non seulement à la Réforme, mais à l’économie de leur cité et canton de Berne. S’ils ont particulièrement chéri ceux du Gros-de-Vaud, c’est parce que c’était un grenier à blé fertile et rentable. Une terre céréalière dont le soleil des moissons illumine la procession des rouleaux de paille.

 

Le Gros de Vaud, c’est le Kansas du Pays-de-Vaud. Entre deux étendues blondes, un boqueteau de frêne signale le passage d’un ruisseau au bord duquel jadis s’échelonnaient des moulins. Et, à flanc de coteaux, des vergers plantureux délimitent la surface d’une exploitation ou circonscrivent la ferme de son propriétaire à l’ombre d’un silo. De loin en loin, un cimetière de campagne – toujours sur une hauteur – annonce la proximité d’un village et son clocher austère. Le ciel y devient plus lourd, avec des nuages gros comme des chagrins.

 

Mais campé en sa majesté léonine sur une butte moins élevée, il y a «Finfenet», le gros matou de la veuve Panchaud. Il guette le passage du campagnol entre les travées des hautes tiges de maïs dégarnis. Les doigts vieillis de sa maîtresse ne parviennent plus à ouvrir les boites de conserve. Alors «il rupe ce qu’il peut.»

 

Couché sur son ventre, yeux à demi clos, «Finfinet» ne sommeille point, mais attend de voir venir le crépuscule et ses brises, plus des senteurs sauvages de fin d’automne.

Accessoirement le rat des champs.

 

03/10/2009

Hommage à la ferme vigneronne

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Les maisons vigneronnes ont une silhouette de Château de Chillon, déguisée en nurse rondelette et à joues framboise des bois, en bonne à tout faire, telles qu'on en engageait jadis dans les domaines agricoles et viticoles de la campagne vaudoise - mais aussi sur les rives bourgeoises du Léman. Ou, si l'on veut être moins frénétique dans la métaphore, décidons que ce ne furent que des manoirs distingués habillés en chaumières.

 Les volutes argentés qui s'échappent de leur cheminées n'ont rien en commun avec la fumerolle sinistre de la masure du sieur Landru, à Gambais. L'automne venu, et les vendanges passées, elles ne répandent en notre ciel candide vaudois qu'une odeur heureuse de feux de sarments. A Lavaux, pas plus que sur La Côte ou dans le Chablais, on n'aime assassiner des dames en série. La criminalité historique y est très rare. Quand le soir de printemps est tombé sur Rivaz, Riex ou Saint-Saphorin, ces fermes de vignerons pointent orgueilleusement leur poitrine vers le Léman. Oui, par la nuit qui arrive, elles sont vastes, resplendissantes, mamelues comme des nourrices mais sous un ciel qui commence à noircir. Et tandis que la lune répand sur la surface des eaux sa lumière de lait, elles se profilent l'une par-dessus l'autre, en cascade, sur l'antique moraine. Plus que des maisons, elles sont chacune un univers à part entière. Un paradis de l'enfance. Un jardin de l'Eden point du tout perdu, bien au contraire: il a su être subtilement retenu en plein vol par certains, dont le vigneron-poète-philosophe Jacques Potterat, qui sut saisir le meilleur vent en plein vol, mais a eu la mauvaise idée de mourir il y a neuf ans.

J'avais eu l'honneur de serrer sa main à l'occasion d'un ressat d'automne, de la Confrérie du Guillon, et au Château de Chillon. Plusieurs fois en ses écrits, connus ou méconnus, il a raconté, avec une sensibilité noire et or, (cette couleur double et miroitante, ambiguë, qui fait que n'importe quel individu de notre pays peut avoir du talent à revendre), le génie douteux mais sacré qui règne en toute maison vigneronne. Je me souviens de ses yeux rieurs, rendus follets par le mouvement de la fête. Et de sa moustache, elle aussi en folie; de sa casquette en travers de poète, de sa moue un rien émoustillée et gauche, très polie. Mais quand même «très classe». Potterat était un être d'une intelligence et d'une culture élevées. Nul besoin pour elles de prouver un hissement de l'esprit. Dans le sien, le mien, en tous les nôtres. Car Jacques Potterat avait gardé jusqu'à son décès un doux souffle de gosse. De garçonnet que les préaux enfantins effrayèrent quand il était écolier, puis continuèrent à l'émouvoir. Tandis qu'il musait en des sentiers ressemblant aux veinures des mains de sa grand-mère, à Cully, où vers les hauts de Lavaux, il se laissa happer en toute petite jeunesse par une fée étrange: j'ai nommé la vigne. Un arbuste qu'il a fallu tantôt nourrir et couper, chérir, puis meurtrir. Ce fut toute l'histoire qu'il se voua, avec peine, à raconter dans des livres, mais aussi dans des films, surtout dans l'émouvant et brillant documentaire réalisé alors par la cinéaste Jacqueline Veuve, intitulé Chronique vigneronne. Potterat et sa famille y font rouler les quatre saisons entre leurs doigts. Mais avec une belle humilité. En un texte qui remonte à octobre 1973, et qui n'a été livré aux proches de Jacques Potterat que deux ou trois semaines avant sa mort, on entend le même prince des vignes tutoyant sa plante préférée: la vigne justement. Celle-là même que lui ont léguée ses parents par héritage. En un même territoire verbal, avec des mots insurgés de poète, une tendresse d'amant, une franchise de travailleur avant tout. Je vous livre un extrait qui dit tout son acte d'amour envers elle:

«Et puis, tu peux prendre de ces airs de petite fille abandonnée si je te quitte, ne serait-ce que quelques jours pour m'évader loin de ta tyrannie et de tes exigences. Tu m'as fait marcher jusqu'à présent, mais dorénavant, il faudra qu'on s'arrange.»

En un texte moins connu, le vigneron-poète Jacques Potterat dressa aussi un hommage élégiaque à la maison vaudoise, à la vieille et lourde ferme vigneronne, comme il a vécue depuis l'enfance. Aux odeurs surtout qui y règnent et la décrivent d'étage en étage. Il précise, pour commencer la senteur sucrée de la cire de l'escalier en chêne. Suivent la fumée de la cigarette de papa qui gouverne toute la maison, l'habit de cuisinière de maman, blanche ou bordée de vert, frottée de menthe sauvage. Ou de sauge. Puis la chambrette de la frangine aînée, qui «après moult essais de parfums en tout genre, avait réussi à donner à son endroit des relents de compartiments «non-fumeurs».

Nous conclurons avec une des plus belles méditations de Potterat:

«Amis, au travers du bouquet du vin de la joie, essayez de déceler l'odeur discrète du pain de vie.».

 

26/09/2009

Octobre, ses fées cousettes, ses servans farceurs

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Dans cinq jours, c’est octobre. S'il fait soleil, je vous convie à une belle randonnée automnale dans le Chablais vaudois, dans les sentiers moites et odoriférants des Mi-Monts, entre Gryon et Panex.

On les appelle comme ça parce qu'ils appartiennent à la fois au monde alpin et à la plaine du Rhône (ou alors à aucun des deux, tout dépend, si j'ose dire, de la mentalité géographique du randonneur). En suçotant des pruneaux secs, on évolue à 300 mètres au-dessous des stations de Villars-sur-Ollon ou Chesières, et à presque autant de mètres au-dessus de la plaine mauve et grise.

Il fait frisquet, mais douillet. On a la goutte au nez. La tartine de Cénovis s'est imbibée de saveurs forestières.

La forêt, quant à elle, n'est peuplée que de conifères verts, plus verts que jamais en cette saison. Seuls les mélèzes y font flamboyer des frondaisons or et orange: leur rougeoiement insolite au milieu de tant d'obscurités, ainsi que leur majesté chinoise (le mélèze est un seigneur mandarin, un disciple de Confucius), éveillent une émotion singulière. Des visions surnaturelles: «Il doit bien y avoir une espèce de fée qui niche dedans», marmonne le promeneur en pénétrant dans le bois des Ruvines, juste après Huémoz, un nom de village que les autochtones prononcent eux l'Ouème.

Notre promeneur a raison: si l'arbre est incandescent, il est possédé. Pas par le diable, par quelque déesse païenne. Dans les histoires celtiques de Merlin l'enchanteur, c'est la fée Morgane qui propageait ses feux orangés dans les feuillus. Depuis qu'elle s'est installée dans nos conifères alpins - le mélèze en est un - on l'appelle autrement: la Fenette, la Joliette, la Nérine. Des prénoms de couturières. En Romandie, ils se précèdent obligatoirement de l'article défini la. Comme ceux des grandes cantatrices: la Callas, la Schwartzkopf, la Castafiore, etc.

A la fin du XIXe siècle, le mythologue vaudois Alfred Cérésole a inventorié, avec érudition et patriotisme, des centaines d'anecdotes liées justement aux fées, mais également à Satan, puis aux petits farfadets qui avaient hanté la tradition orale dans nos montagnes et par ces Mi-Monts cités plus haut.

Ses Légendes des Alpes vaudoises, parues en 1885, en recueillent les plus drôles, les plus enchanteresses, alors que, tout comme le soussigné - né à Téhéran, en Iran - Cérésole n'était Vaudois que par adoption. Né, en 1842 à Friedrichsdorf, en Hesse, dans les Allemagnes, il a été pasteur à Ollon. Et il raconte ses historiettes avec d'autant plus de bagout, de tchatche naturelle, qu'il a conservé jusqu'à sa mort en 1915, à Saint-Légier - donc sur une moraine souverainement lémanique - un coeur de garçonnet, une puérilité sauvage. Il suffit d'avoir été soi-même un enfant pour le comprendre.

En ce Chablais vaudois qui, m'assure-t-on, est toujours envahi de fantômes, de sorcières tantôt gentilles tantôt méchantes, la promenade est charmante en son camaïeu d’octobre, car elle remet en vie des figures que l'on avait crues évanouies pour toujours. La brume ensoleillée, lorsqu'elle se lie au froid du vent les fait même chanter au plus profond des ramures. Tendez bien l'oreille, s'il vous plaît.

Revoici le babil rocailleux du servan de nos montagnes vaudoises. Dans les hauts de Neuchâtel, on l'appelle le follaton. Dans le Jura bernois, il devient le foullta; en Valais le coqzwergi - c'est dire si les Valaisans sont des gens particuliers, tant par leurs moeurs que par leurs dialectes, mais nous les aimons quand même.

Je reviens au servan des Vaudois, qui est par ailleurs le petit-cousin du djinn des Arabies. C'est un petit faune absolument imaginaire. Son museau est pointu, ses oreilles aussi, à l'instar de l'écureuil de la forêt de Dominge, en contre-haut de Bex. Du bout de ses doigts fragiles, il lâche des sortilèges. Des sorts cruels ou bienfaisants. C'est un farceur. Le servan est un diable qui ne connaît pas la vraie méchanceté; il consacre son existence - ou plutôt son éternité - à glisser des pétards sous les fauteuils Voltaire du salon ovale de votre grand-mère, ou à faire crisser les chaises. Il joue du violon (en fait, il le racle)...

A l'Etivaz, par exemple, il a fait entendre des éclats de rire étranges dans les maisons les plus honorables et il a pris la silhouette du renard. D'un «renard assis», écrit Cérésole, et «filant tranquillement sa quenouille». Il nargue les humains par des grimaces comiques. Il ressemble comme un frère à un de mes meilleurs amis, qui est pourtant un père de famille respecté, bel époux, sérieux en son métier et propret sur lui.

Or quand je le revois, au petit café du matin, c'est lui le lutin, le renardeau espiègle. Moi, je reste une sorte de vague loup. Oui, l'homme est un goupil pour l'homme.