05/09/2009

Ces coquerets d’or qui évoquent des lanternes japonaises

COQUERET.jpg

Ce samedi matin, chez quelques fleuristes du marché, j’ai retrouvé une vieille et bizarre connaissance dont la silhouette rappelle que la fin de l’été est proche- avec sa météorologie indécise et ses ambiguïtés biorythmiques.

C’est le physalis, déjà un nom qui évoquerait quelque maladie vénérienne, mais il n’en est rien, c’est un végétal. Mais est-ce un fruit ou une fleur? Un légume comestible ou de la fibre chitineuse destinée à la décoration?

Un peu de tout ça: le physalis, alias le coqueret, est une solanacée qui fait cliqueter d’amusantes coques orangées autour d’une tige plus ou moins longue. Certaines dames de la Palud lui ont aussi donné le nom de lanterne japonaise, alors qu’il est originaire d’Amérique latine! C’est dire tout son exotisme. Après floraison, son calice s’accroît en une sorte de cage membraneuse couleur coucher de soleil. Son fruit est une baie charnue à pépins dont on peut faire des marmelades.

Depuis que les Espagnols l’ont importé de leurs eldorados, il a essaimé sur le Vieux-Continent et en Afrique du Nord en prenant d’autres noms, les uns plus pittoresques que les autres. Le plus courant, en langue française est d’origine arabe: alkékenge, vient d’al-kânanj (un emprunt au persan, comme tous les mots en – anj, dont naranj, qui a donné orange). Autre dénomination musulmane: karazu l’quds, soit la cerise de Jérusalem

L’alkékenge, disent les adeptes de médecine naturelle, est un excellent antirhumatismal. En infusion, ou en décoction, il soulage la lithiase urinaire.

Un de ses lointains cousins, qui est resté dans le terreau originel du Nouveau monde austral, est surtout utilisé en cuisine comme un légume, ce qu’il n’est point. Il agrémente les sauces. C’est le tomatillo, dont la tige s’élève jusqu’à deux mètres de haut et les fruits violacés répandent, paraît-il, une fragrance de «fromage bien fait».

29/08/2009

Colchiques, pavots et appels de l’automne

COLCHIK.jpg

L'été n'est pas encore fini, mais il évolue, il vieillit. Les champs de colza ne sont plus jaune soufre mais jaune paille, jaune chapeau de paille qu'assombrit le soleil du 29 août, jaune chanvre, jaune corde de pendu. Il s'en échappe des fragrances en même temps doucereuses et méphitiques qui rendent le bourdon nauséeux, et la corneille méditative: elle rumine, j'en suis certain, des pensées sur sa propre mort.

A celui qui se promène entre Onnens et Villars-Burquin, il ne vient que des idées associées à sa sienne de mort, à celle de ses proches, de des amis. A celle également des ultimes fruits du grand cerisier qui éploie ses branches par-dessus la fontaine du village traditionnellement peinte en bleu. Ils sont minuscules, noirs et froncés. On jurerait des notes de musique, que Gabriel Fauré lui-même aurait suspendues en cet endroit précis, dans le Jura vaudois. On croit entendre des accords de violons et de violoncelles. Mais il ne doit s'agir que d'un léger souffle au cœur. D'un chagrin personnel, c'est tout.

Or on m'assure que c'est ce jaune-là, douteux, un peu sale, que préfèrent les peintres paysagistes pour lier le fond de leurs tableaux. Le jaune de cadmium moyen, qui généralement sert à l'illumination d'un champ de blé en juillet, est trop vif, surtout quand ils souhaitent y faire éclater des fleurs bleues ou rouges.

Pas des mauves, c'est trop tôt: on n'est qu’à l’orée de septembre. Les colchiques viendront plus tard - une chanson enfantine certifie que le colchique est d'une nature exclusivement automnale, or rien n'est plus incontestable qu'une chanson enfantine. Faites donc chanter celle que je viens d' évoquer à votre entourage. Elle embuera les paupières même de présidents-directeurs généraux de sociétés très distinguées et multinationales. En l'entonnant, ils se souviendront du regard doux de leur grand-mère. Vous leur aurez octroyé quelques secondes d émotion - si vous êtes leur employé, profitez vite de la situation.

Donc peindre des fleurs mauves sur un fond jaune chanvre serait du plus mauvais style, et un tantinet anachronique. C'est pourquoi, je recommande à tous les peintres du dimanche (et, pourquoi pas? aux professionnels cotés en bourse) d'y éparpiller des coquelicots. Les plus beaux ont commencé à ensanglanter nos champs à partir de la fin juillet. Il en demeure quelques-uns sur les hauts de Montreux - dans les environs de l'Hôtel Montfleury.

Mais revenons à nos coquelicots. Sachons que leur nom mélodieux est une altération de cocorico, oui le chant du coq, leur corolle ressemblant à s'y méprendre à la crête de l'oiseau fétiche de la France. Perçus de loin, on dirait une éclaboussure très meurtrière, les taches d'un crime imaginé par Agatha Christie, et qu'un vent furieux aurait clairsemées à travers les saintes et pures campagnes du Nord vaudois. De près, et considéré individuellement, le coquelicot n'est plus sanguinolent du tout: c'est une petite danseuse de Degas. Les pétales rouges sont vulnérables et soyeux, et doivent dissimuler insidieusement une paire de gambettes féminines, gracieuses en diable. Sinon, pourquoi les cacher?

Il n'a point d'odeur caractéristique, ou alors elle se rapprocherait du sachet de poivre blanc de la Migros, de l' épervier (je pense au champignon: je n'ai jamais eu l'occasion de humer le plumage de l'oiseau), de l'odeur des projets insensés et vite avortés, de la désespérance qui laisse dans la bouche une fine trace d'amertume. Cela dit, sa décoction chasse les insectes les plus indésirables.

Ma tante Marie-Thé, qui vit près de Saint-Affrique, dans le département de l'Aveyron, m'avait fait savourer des bonbons au pavot qui avaient une flaveur délectablement diabolique.

«Tu n'en suceras qu'un par soir, avant de te coucher. Cela t'aidera à t'endormir plus vite, sans que tu doives misérablement grignoter ton pouce!» Marie-Thé avait raison. Le pavot est une très délicate, une très majestueuse invitation au sommeil. Il a été l'attribut du dieu antique Morphée, qui avait tout comme lui des ailes de papillon, et autant de pouvoirs hallucinogènes.

J'aimerais en cette chronique remercier chaleureusement Monseigneur Morphée. Car il a donné son nom à une fameuse opiacée qui a révolutionné la pharmacie palliative moderne: je veux parler de la morphine. On en a injecté plusieurs litres dans les avant-bras de ma chère amie Micheline, avant qu'elle ne meure sans trop de douleur il y a douze ans dans un hôpital du Nord vaudois. Elle s'est envolée toute jolie, toute frivole, comme les papillons, ou comme un coquelicot arraché par un vent d'orage.

22/08/2009

La canicule, la petite chienne et le loup

CANICULCHIENLOUP.jpg

Dans quelques jours, tout le monde se plaindra de l’air qui fraîchit trop, de la pluie, de la bise. Que sais-je? d’une grêle dévastatrice qui affligera nos vignes et nos vergers. Mais qu’il a fait chaud la semaine passée! Quand ce maudit anticyclone des Açores décide de prendre ses quartiers dans le ciel de nos Alpes à la mi-août, toute la Suisse souffre comme un chien. Elle tire la langue, à la façon d'un gros labrador de pure race qu'on aurait implanté dans la zone la moins épargnée par l'ensoleillement de quelque émirat du golfe Persique. Bref, notre pauvre patrie suffoque, elle pantèle: au fond, ce n'est pas tant de la fraîcheur qu'elle réclame, mais un tout petit peu plus de vent. De l'air en mouvement, s’il vous plaît, Oh! seulement une brise de par chez nous, une vaudoise, une lémanique, suffirait: il y a bien le Morget de Morges, il y a aussi la Fraidieu de Nyon.

Non, nous n'en demandons pas davantage. Soyez cléments, Messieurs les météorologistes de Cointrin, qui pouvez tout déclencher depuis vos puissants ordinateurs rien qu'en appuyant un index sur votre clavier. Ou alors, laissez le firmament se déchirer, permettez à l'orage d'éclater par sa propre volonté. Après quoi, on recommencera à respirer, à battre des ailes comme les moineaux.

Par un ensorcellement qui nous a été inoculé naturellement, via l'histoire et les mythologies; aussi par le truchement endiablé des mots qui naviguent à hue et à dia dans les langues depuis des siècles, il s'avère que le terme de canicule vient du latin Canicula, l’autre nom de l’étoile Sirius.

Les Anciens la voyaient comme une «petite chienne», jappant et glapissant dans les abysses interstellaires, entre le 24 juillet et le 24 août. Son ridicule remue-ménage de levrette en chaleur sur les trottoirs du ciel serait à l’origine de ces insupportables insomnies que près d’un milliard de l’humanité, subit chaque été, à l’époque des moissons. Les sécheresses subséquentes peuvent être catastrophiques: en 1666, toute la ville de Londres fut en flammes par manque d’eau.

.

Le chien hurle à la lune, dit-on, puisqu'il est un arrière-cousin du loup. De ce loup dont on a secrètement décrété la mort, et qui ne hurlera bientôt plus jamais dans nos bois. Jeudi, on en a tué triomphalement un dans le val d’Illiez, qui aurait dévoré en quatre mois une quarantaine de moutons. Les gardes-chasses ont jusqu’au 19 septembre pour tirer un autre loup qui, lui, préfère la chair plus tendre et aux saveurs moins boisées de l’Entlebuch, dans le canton de Lucerne.

Mais il paraît que les loups de Sibérie sont encore plus gourmands : ils se mettent en embuscade dans la taïga pour guetter les chevaux de trait. Le froid (quelle chance ils ont!), les rend terriblement audacieux. Il suffit d’une seule manœuvre maladroite du cocher de la troïka pour qu’ils aient droit à un bon festin.

Qu’on se rappelle ce vieux dicton russe:

-      Le loup a eu pitié de la jument! Il a laissé les sabots, la selle et la crinière.