27/08/2009

Caroline de Wattevillle, quand l'art ensoleille l'hôpital

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Cette gracile historienne d’art nous est arrivée des écoles exigeantes de Florence, où elle s’était spécialisée dans le maniérisme italien du XVIe siècle. Voilà plus de trois lustres que Caroline de Watteville est chargée des activités culturelles du CHUV. Une passion supplémentaire l’y accapare davantage: l’art contemporain, qu’elle favorise au plan local (lausannois, vaudois, suisse). Elle croit ferme aux gens talentueux de ce pays. Elle leur offre une surface d’accrochage de 200m2 – les cimaises du hall principal de l’hôpital. Et, en prime, une bouleversante expérience humaine.

L’art d’aujourd’hui se livre comme on sait à mille exubérances dans des foires bâloises, des biennales vénitiennes, etc. Il mérite mieux que la seule provocation sulfureuse, la glorification de ses auteurs, ou la course endiablée aux enchères. Il peut se revigorer sainement, en renouant avec sa vocation première qui fut de plaire tout simplement. Parfois d’étancher des larmes, de consoler des malades qui souffrent, pas seulement physiquement. Cette confrontation fondamentale est redevenue possible à Lausanne, où peintres, graphistes et autres designers, en exposant au CHUV, contribuent «à un idéal de démocratisation de la culture», écrit Caroline de Watteville dans un livre illustré, qui résume vingt-cinq ans d’une activité pionnière. Dans le sillage d’une activité similaire à Aarau, celle de Lausanne, inaugurée en 1983 par Alberto Crespo, demeure un modèle. Elle est encouragée par l’Unesco. Les Parisiens en sont un peu jaloux.

Auteur déjà d’une quinzaine de publications universitaires, l’actuelle Madame Culture du CHUV a conçu cette nouvelle plaquette avec un souci de bienfacture tout à fait remarquable*. L’univers hospitalier qu’elle décrit est un champ de bataille, un Solferino où l’on secourt les blessés avec la force poétique qui émane des œuvres. Quelques artistes qu’elle a exposés – dont Daniel Frank et Jean-Claude Schauenberg – expriment leur émotion de s’être aventurés hors de leur biotope, leur dialogue avec la souffrance humaine. «Je leur suis reconnaissante de ces témoignages: face à la fragilité des malades, ils se sont compris utiles. Là, on n’est pas dans l’arrogance.»

Une Florence Nightingale au pays des arts et des douleurs? Caroline de Watteville est une trop belle personne pour ne pas se moquer d’elle-même. Elle élude les questions sur le prestige international de son patronyme, ou sur de lointains cousins officiers qui firent florès jusqu’à à Versailles. Mais elle reste la fille du grand théologien Jean de Watteville (1925-1990), qui, durant vingt ans, fut pasteur à la cathédrale de Lausanne. Elle est née en Hollande, un paysage sablonneux de libertés enfantines qu’elle n’oublie point. Son corps en a conservé une grâce «tulipienne».

Caroline découvre Lausanne à ses 13ans, après un séjour terne à Paris: pour elle, la véritable Ville Lumière sera Florence. Elle y débarque à 20ans pour étudier l’histoire de l’art. L’air délicatement vicié de la Città radiosissima des Médicis, où elle vivra et travaillera durant seizeans, stimule d’emblée son épanouissement intellectuel. Sentimental aussi: «Mais j’ai préféré ne pas me marier et je suis célibataire.»

Au bord de l’Arno, elle étudie, enseigne (en italien), trime en free-lance durant deux ans pour un guide exhaustif de la fameuse collection Thyssen-Bornemisza. Elle consacre sa thèse de doctorat à Mirabello Cavalori, un peintre employé à la décoration du Studiolo de François de Médicis. «Cette époque du XVIe siècle toscan fut une période de remise en question, de détournements, de créativité affranchie. L’art contemporain que j’essaie de promouvoir aujourd’hui à Lausanne n’est pas dissemblable. Les grands artistes du maniérisme continuent à être présents dans l’art contemporain.» Au CHUV règne donc un esprit d’émulation. «Pour défendre les artistes, je deviens une militante!» Et ses prunelles sombres de luire en citant Cesare Pavese: «L’art est la preuve que la vie ne suffit pas.»  

 

* L’art et la culture au CHUV, 172 pages.

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03/07/2009

Jean-Pierre Althaus, clown-titan en sa chrysalide

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Il est furieusement photogénique, et il le sait. Il connaît lexpressivité de ses mains, le charme de son zézaiement nuancé, tous ses muscles faciaux, et il en joue. Car le directeur de lOctogone, qui célébrera à la rentrée les trente ans de ce théâtre quil dirige depuis sa fondation, a dabord été un comédien. Et il lest resté. 

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De stature titanesque mais élastique, Jean-Pierre Althaus a surtout gardé, à 60 ans, un beau rire convulsif de lycéen.  Quelquun lui avait dit jadis: «Tu fais penser à un Michel Simon jeune.» Ce mammouth du cinéma avait démarré sa carrière en faisant des pantomimes à Paris. Or les rôles de clown ont aussi tenté Althaus dès son adolescence. Aux cours dart dramatique de Carouge, son maître Philippe Mentha ly avait fortement encouragé. Puis un jour, Max van Embden, qui avait été le partenaire du grand Grock, lui expliqua que le métier était harassant: «Il faut une heure pour te grimer, et une demi-heure pour te démaquiller»  Il y viendra quand même, mais en 2004, dans une création avec Michel Grobéty, Paradis Lapin, alors quil est directeur de lOctogone depuis déjà 25 ans et celui des affaires culturelles de Pully depuis trois lustres.  «Apercevoir Mentha dans la salle fut une des plus fortes émotions de ma vie.»

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Pour les festivités pulliéranes du trentenaire, Jean-Pierre Althaus jouera dès le 25 septembre sur sa propre scène un one-man-show de son cru quil a intitulé Le clou du spectacle est dans la boîte à outils. «Un hommage aux techniciens, mes si précieux collaborateurs, mais aussi à mon grand-père  paternel.» Etonnante personnalité, ce Marc Althaus, qui régna sur les coulisses du grand-Théâtre de Genève jusquà lincendie dévastateur de 1951, puis sur celles de la Comédie où il laissait folâtrer son petit-fils. «Personne dautre nosait entrer dans sa régie, pas même Robert Hossein quil terrorisait! Grand-papa travaillait en robe de chambre à langlaise. Il me fit côtoyer les plus grands acteurs du moment.»

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Lenfance de Jean-Pierre Althaus se déroula dans le quartier populaire des Grottes, mais son père était carrossier à Carouge. «Gamin, je connus ainsi leuphorie de rouler en ces puissantes bagnoles américaines des années soixante devenues pièces de collection: des Pontiac, des Chevrolet, des Cadillac roses. Quand mon père en garait au pied de notre modeste immeuble, ça faisait un drôle deffet dans lenvironnement ouvrier.» A la mort de ce père bien aimé en 1998, il fut ému de redécouvrir lappartement de son enfance. Il ny était jamais retourné: «Ma chambre à coucher, à jouer, avait tellement rétréci. Je men souvenais comme dun palais!» Précision: le directeur de lOctogone mesure 1 m 91.

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Se confronter aux premières années de sa vie nest pas quune épreuve quand on a une fibre nostalgique: souvenirs amusés dune grand-mère maternelle qui avait été pianiste aux armées et martelait du jazz avec des doigts costauds, tout comme les siens. «Elle, lartiste, me déconseilla de me lancer dans le théâtre au lieu de devenir carrossier comme mon père. Ou alors, il fallait que je fasse des études. Ce que je fis – par correspondance – parallèlement à ma formation et à ma carrière de comédien. Cette seule condition fut demandée aussi par mes parents. Je leur suis reconnaissant: mes diplômes universitaires mont permis daccéder à ladministration du théâtre principal de la commune de Pully et à celui de sa vie artistique. Un travail exigeant, à plein temps, et qui me captive autant que mes activités annexes de comédien et décrivain – que jai la possibilité dexercer aussi .» Tout est affaire dorganisation. Jean-Pierre Althaus  sait gérer non seulement le budget culturel dune ville importante, mais aussi sa solitude. «Jai été marié, je nai pas denfants. Pourtant jadore les enfants, ils maiment en retour. Mon côté clown naturel, peut-être. Une profession vers laquelle je machemine. La fascination que je lui porte est fellinienne, viscérale. Elle fait un peu peur. Ma retraite, cest dans deux ans.»

 

Le trac nest-il pas le dopage favori préféré des comédiens?

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www.theatre-octogone.ch

 

Redécouvrez son blog:

http://althaus.blog.24heures.ch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

1949

Naît à Genève. Père dorigine bernoise, mère Valaisanne. Partage sa jeunesse entre les Grottes et Carouge.

 

1971

Après des cours dart dramatique chez Mentha, il est engagé par François Simon (fils du Michel) comme acteur et assistant. Suivent neuf ans dactivités intenses: tournées théâtrales - aussi avec la Compagnie Renaud-Barrault, et Laurent Terzieff -  téléfilms, études universitaires par correspondance.

 

1979

Création de lOctogone. Il en devient le directeur. Neuf ans après, il est chef des affaires culturelles de Pully. Journalisme -  culturel et sportif.

 

2002

Tout en écrivant pour la scène, il publie un roman fantastique et théologique: Le mystère de Sétépen-Rê.

 

2005

Crée un spectacle de clowns avec Michel Grobéty.

 

 

 

 

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30/05/2009

Claude Hagège, don juan des langues et des mots

 

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En albanais ça se dit bie shi («tombe pluie»), en russe dodz’idjot («pluie va»), en hongrois esik az esö («tombe la tombante»)… Bref, il pleut. Il suffit de comparer les structures syntaxiques étrangères d’une locution aussi banale pour fixer le vertige de la diversité des langues vivantes. «Passe-moi le sel» avait disparu de l’hébreu après la destruction du second temple de Jérusalem par Titus pour ressusciter 2000 ans plus tard avec Israël. Durant ce laps de temps, l’idiome des grands prophètes avait perduré en écritures liturgiques, rabbiniques, d’étude théologique. On n’y se passait pas le sel, on n’y disait pas non plus «je t’aime». Or c’est redevenu possible! D’où l’enchantement que cette langue opère sur Claude Hagège, outre le fait qu’elle soit celle de ses ancêtres, des juifs de Tunisie dont la dispersion remonte au VIe siècle avant J.-C. A l’instar du chinois classique, elle aurait peu perdu de sa morphologie millénaire. «Un enfant israélien, aujourd’hui, peut lire les livres bibliques d’Esther et de Jonas, sans avoir recours à un dictionnaire.»

Mais toutes les langues du monde séduisent le titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France. Et à 73 ans, lui-même séduit les jolies femmes. Drague à l’ancienne, amusée, inoffensive. Hagège est un homme aux yeux doux: jolie tête de renard, sourcils et zygomatiques expressifs, voix flûtée à la Guitry, élocution impeccable, volubile, qui claque au vent. Il joue de son charme avec autodérision: s’il arrête une belle, c’est pour découvrir qu’elle est d’origine hongroise. Alors il lui cause en magyar, une langue qu’il chérit et maîtrise, parmi une dizaine d’autres - il en parle aisément une cinquantaine. Mais il reste fidèle à la dédicataire de son dernier ouvrage paru, et dont le titre sonne comme une offrande: Le dictionnaire amoureux des langues. Septiani Wulandari, sa très jeune nouvelle amie, est une Indonésienne avec laquelle il ne supportait plus de converser en anglais. Hagège ne méprise pas l’anglais - qu’il articule d’ailleurs avec l’accent d’Oxford, prouesse rare chez un Parisien… Il s’insurge contre l’hégémonisme de l’anglo-américain, auquel «s’attache une connotation de puissance», qui reste «une menace redoutable contre la diversité des langues et des cultures.» Aussi, pour sa compagne. s’est-il mis à étudier l’indonésien. En retour affectueux, elle étudie le français, à Paris.

 

Paris est le port d’attache de Claude Hagège le nomade. «Nomade par profession, car linguiste de terrain». Au Cameroun, il a exploré les dialectes muindang, tuburi et guguiza. Dans le Caucase septentrional, le tcherkesse abszakh. Au Mexique, le chinantec. Il a décortiqué le guarani paraguayen, le navajo de l’Arizona ou l’odyssée du peul «toucouleur», sur lequels il revient dans son dico amoureux. Celui-ci s’annonce non pas comme une encyclopédie des langues et des idiomes, mais «une promenade sentimentale». Un itinéraire gourmand au pays des mots, des prononciations, ou des régions à particularités, telle la Suisse alémanique soumise à une diglossie: en l’occurrence à la pratique du Hochdeutsch en même temps qu’au schwytzertütsch. (Un dialecte que, selon lui, tout Romand devrait apprendre avant l’anglais…)

 

Dans la centaine de chapitres du Dictionnaire amoureux des langues, il en est où Hagège épanche librement sa nostalgie. Chatoyantes évocations de sa terre natale, où ses plus lointains aïeux furent victimes de la République romaine au dénouement des guerres puniques. Dans le quartier de son enfance, des voisins italiens le hélaient: «Vieni Bambino! Des Russes blancs le mêlaient à leurs festins lyriques où leur belle langue carillonnait.

«Dans ce port de mer cosmopolite, propice au lyrisme comme le fut Alexandrie, j’étais ainsi prédisposé à apprendre plusieurs langues: le français, l’arabe, l’italien, l’hébreu. Puis le russe, le grec. Plus tard, le chinois. Car jusqu’à ses onze ans, l’oreille de tout enfant est avidement perméable aux langues. Comme à la musique. Mes parents adoraient la musique de chambre.» Car Claude Hagège joue aussi du violon!

 

 

 

Dictionnaire amoureux des langues. Ed. Plon/Odile Jacob, 734 pages.

 

Son site personnel:

http://claude.hagege.free.fr

 

 

BIO

 

 

1936

Naît à Carthage. Etudes secondaires au Lycée Carnot de Tunis.

 

1953

Etudes supérieures à Paris. Hypokhâgne à Louis-le-Grand. Ecole normale. Il est l’élève de linguistes éminents, dont Emile Benveniste, André Martinet et, en 1969 à Harvard, de Roman Jakobson.

 

1956

Jusqu’en 1970, une brochette de licences et diplômes: français classique, arabe, hébreu, chinois, russe, linguistique générale…

 

1966

Dès cette année, il prospecte linguistiquement le Cameroun, Haïti, le Caucase, la Chine, le Canada, le Mexique, la Micronésie, etc.

 

1982

Titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France.

 

1986

Grand prix de l’Essai, puis celui de l’Académie française pour L’homme de paroles.

 

2006

Parution de Combat pour le français, au nom de la diversité des langues et des cultures.

 

 

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