04/03/2009

Les songes asiatiques de Jacques Roman

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Le repli cutané de ses yeux et ses pommettes saillantes frappent même les Chinois et les Nippons. Après s’être produit dans un spectacle de nô à Genève, il reçut de la part de la consule du Japon le plus flatteur des éloges: «Monsieur Jacques Roman, vous êtes un samouraï!» Enfant, on le surnommait Foujita, pour ses yeux bridés, et des cheveux alors coupés au bol. Une enfance française, tragique, dont il parle peu mais qui nourrit sourdement ses écritures épiphaniques et fragmentaires. Ses métiers de scène aussi: «Lire intégralement les Chants de Maldoror en douze heures est aussi un travail sur mon souffle. L’enfant qui attend sa mort, garde son souffle; l’enfant battu - qui suffoque – s’efforce de le contrôler.» Une discipline personnelle. Quand il joue avec d’autres acteurs, comme actuellement dans Le Retour de Pinter, par Mentha, il mesure sa respiration à l’aune de celle des autres comédiens. Quand il écrit, il est seul, mais la confronte à une voix intérieure qui lui dicte les mots. «Pour les 69 haïkus de mon nouveau livre*, par exemple, dédié au grand surréaliste Hans Bellmer, je me suis immergé dans la contemplation de ses peintures, puis j’ai fermé les paupières,  les revoyant en moi, avant de reprendre le stylo pour révéler la brûlure qu’elles m’ont faite.  Là encore, la question du souffle prédomine, comme dans la calligraphie japonaise.»

Passé le cap de la soixantaine, Jacques Roman a la jouissive impression d’être rattrapé par ces féeries asiatiques, ingénues et caricaturales, de ses cinq ans. Années cruelles dont il conjurait la douleur en proclamant: « Quand je serai grand, je me marierai avec une Chinoise!»… Or entre deux, sa destinée l’a beaucoup cahoté vers d’autres rêves: «Je voulais devenir artiste-peintre – essayé mais pas pu. J’aurais pu être archéologue, spéléologue, ou, qui sait? thérapeute…»

Et quand il s’aventure à quinze ans à Paris, ce n’est pas l’Extrême-Orient qui est au rendez-vous, à ce dernier étage d’un immeuble du VIIIe arrondissement, rue de Washington, La chambre de bonne où il a dégoté une chambre de bonne. Des voisins raffinés, originaires du Dahomey - aujourd’hui le Bénin-, lui insufflent leur passion du jazz, mais celle aussi des livres de Camus, Sartre, Boris Vian.

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A dix-huit ans, il vit une période à la fois trop émotive (il a retrouvé sa mère), et très effervescente intellectuellement: il s’enflamme pour les surréalistes, les anarchistes, ou pour Georges Perros qui, en 1957 déjà, écrivit cette parole prophétique: «L’Europe est saturée d’une culture qu’elle n’a pas.» Ce mot culture énerve aujourd’hui encore Jacques Roman – mais quand même pas au point de sortir un revolver… «Je ne le comprends pas dans les contextes actuels. Je continue à l’associer aux activités rurales dune famille auvergnate qui m’avait adopté quand j’étais petit. Et mes premières années parisiennes m’ont plongé d’emblée dans ce que les intellectuels y appelaient la contre-culture: la beat-generation, le retour à Bakounine et Proudhon, etc. Mais à l’avènement de Mai 68, je n’ai pas eu envie de militer. »  La fameuse militance politico-sexuelle ne fit aucun effet sur cet élégant roseau solitaire, de plus en plus appelé par l’introspection, par un repli sur soi presque autistiques. Mais où, pense-t-il, il puise des forces pour aller vers l’autre, et réaliser son seul rêve d’humain blessé à la racine: l’ouverture. A laquelle il rattache aussi des convictions politiques. L’égotisme de Montaigne n’est pas loin.

Deux ans après ce Grand soir, dont il ne fut pas vraiment, Jacques Roman découvre cette Suisse romande où il collaborera avec un André Steiger, un Benno Besson. Il s’y est acclimaté, avec une suractivité qu’il compare à une fièvre inquiétante, plus qu’à une vocation heureuse. Sa désespérance initiale ne l’abandonne pas. Mais un jour, il sait qu’il la quittera, pour cette Asie lointaine, de moins en moins irréelle à cause de la violence accélérée de l’histoire. Et qui le hante à nouveau: «Mourrai-je sur une rive du Mékong?»

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BIO

 

 

1948.

 Naît à Dieulefit, dans la Drôme, d’une famille vite absente de sa vie. Enfance près de Clermont-Ferrand.

 

1963

Paris. A quinze ans il vit en communauté avec des Africains stimulants. Il court galeries et musées. Il peint, mais détruit ses huiles. Tentatives de suicide à 18 ans.

 

1970

Après un début de carrière prometteuse en France, débarque à Lausanne, «un peu par hasard». Depuis, il est comédien, metteur en scène et en ondes, lecteur de grands textes classiques, et auteur d’une quinzaine de livres de poésie et de prose.

 

1989

 Participe durant deux ans aux spectacles de Matthias Langhoff, au Théâtre de Vidy.

 

2000

Reçoit le Prix Edouard-Rod, pour L’ouvrage de l’insomnie.

 

2009

*Parution d’Ecrits dans le regard de Hans Bellmer, Editions Notari.

 

(Article paru dans 24 Heures, le 3 mars 2009)

 

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10/02/2009

Kaenel prolonge la vie des objets

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L’archéologie, comme toutes les sciences du passé, a le vent en poupe. Et ce n’est pas seulement à cause d’Indiana Jones. «Sans patrimoine, on est déraciné. A Saint-Denis, dans la banlieue parisienne, j’ai vu des habitants d’origine subsaharienne affluer par centaines sur un chantier de fouilles médiévales, même un dimanche matin! Ils ont besoin de se rapproprier un passé.» Gilbert Kaenel observe des phénomènes similaires en Suisse. Voilà vingt-quatre ans qu’au palais de Rumine, il s’emploie – avec une douzaine de collaborateurs qualifiés – à répondre au vœu légitime du contribuable vaudois: une meilleure lecture de son passé. Et celle-ci passe par les objets.

La fonction du Musée d’archéologie et d’histoire de Lausanne n’est pas que de mettre en vitrine des amphores, des tessons, des outils ou des crânes millénaires. Elle est surtout de les stocker et les analyser, servant ainsi de relais aux recherches commandées par l’Archéologie cantonale. Depuis une quarantaine d’années, de plus en plus de fouilles sont favorisées par des développements ferroviaires et autoroutiers. Les objets affluent par centaines de milliers. La découverte, il y a deux ans, d’un important gisement de bronzes et de céramiques celtes au Mormont a réjoui les historiens, puis fourni à Kaenel et son équipe un long et minutieux travail  d’étude et de restauration. De conservation aussi. La «soute aux soins intensifs du paquebot Rumine», comme il l’appelle, serait aujourd’hui insuffisante sans l’aménagement en 1997 du DABC de Lucens, le dépôt des biens culturels du canton.

Ainsi, l’espace visitable du musée n’est que la partie visible d’un iceberg: «Notre but est de prolonger la vie de ces témoignages du passé. De préparer aussi une base de recherche échantillonnée complète, pour les analystes de demain. Ils seront techniquement mieux outillés qu’à présent et les verront encore différemment. Voyez le progrès du regard archéologique depuis la découverte de l’ADN, ou la reconstitution par l’électronique d’un temple en 3D…»

 

 

Gilbert Kaenel, que ses amis d’uni ou de bistrot surnomment «Auguste», est une majestueuse armoire d’un mètre nonante, avec une barbe jupitérienne noire et des dents éclatantes. Enfant de protestants - son père, Jean-Louis Kaenel, a été conservateur de l’Abbatiale de Payerne - il étudie chez les catholiques de Saint-Michel, à Fribourg. A quinze ans, il s’enflamme pour le latin. Il rêve aussi d’Egypte antique (où plus tard il se rendra en explorateur de monastères coptes). « Mais aux pierres égyptiennes, j’ai fini par préférer celles de l’Europe et de la Suisse, en participant très jeunes aux fouilles d’Ogens et de Baulmes, des sites qui remontent à 7000 ans avant J.-C.»

Quand il s’inscrit en 1967 à la Faculté des lettres de Lausanne, on n’y parle pas encore d’ADN et les cours d’histoire sont donnés dans le bâtiment de l’Ancienne académie, où l’archéologie n’est encore qu’une option. «En ce temps-là, il n’y avait presque pas d’archéologues en Suisse». Gilbert Kaenel s’y spécialisera d’abord en prospection de vestiges romains à Avenches, puis, plus passionnément, dans l’étude de la civilisation celtique de la Tène, liée au deuxième âge du fer, celle qui débute vers l’an 450 avant notre ère. Devenu boursier du Fonds national de la recherche, il se perfectionne à Tübingen et Marbourg, en Allemagne, après quoi il parcourt toute l’Europe d’«avant la chute du mur de Berlin». Depuis, la carte politique de l’Europe a pas mal changé, mais pas celle de son histoire antique.

Parallèlement à sa besogne muséale, Gilbert Kaenel continue de voyager: conférences à Prague, Stuttgart, Rennes, Dijon, au Collège de France, et jusqu’en Australie. Auteur de publications innombrables, il a été professeur à Berne, il l’est actuellement à l’Université de Genève.  

Et il trouve quand même le temps de fréquenter les plus belles pintes et auberges de Lausanne! Car sa notion de patrimoine s’élargit à celles des saveurs et de la convivialité.

www.mcah.ch

 

 

 

BIO

 

1949

Naît à Payerne. Son père a été conservateur de l’Abbatiale. Son frère Philippe deviendra historien d’art.

 

1967

 Après une scolarité au Collège Saint-Michel, de Fribourg, étudie l’archéologie à Lausanne.

 

1972

 Son mémoire de licence porte sur les céramiques romaines d’Avenches.

 

1978

Reçoit une bourse du Fonds national de la recherche: durant trois, il arpente les universités, sites et musées de toute l’Europe, pour des recherches sur les sépultures de la période de La Tène en Suisse occidentale. Objet de sa thèse de doctorat.

 

1981

Sa compagne Vreni met au monde sa fille Céline. Florian verra le jour en 1984.

 

1985

Nommé directeur du Musée d’archéologie et d’histoire.

 

2001

Devient président du Centre archéologique européen de Bibracte.

 

 

(Cet article a paru dans 24 heures, le vendredi 30 janvier 2009.)

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09/01/2009

Daniel Marguerat, narrateur limpide du sacré

 

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En ce jour d’Epiphanie, il expliquerait que les Rois mages évoqués par saint Matthieu n’auraient été que des astrologues, mais que toute légende dorée – même mensongère – a été nécessaire. Car Daniel Marguerat est un historien du Nouveau Testament trop sérieux pour mésestimer la part d’imagination qui moire les saintes écritures. Jeune retraité barbu au regard clair, il se sent «enfin un homme libre» depuis mai 2008: en devenant professeur honoraire de l’UNIL, après vingt-quatre ans d’ordinariat, il consacrera plus de temps aux passions qui ont façonné sa vie: la recherche scientifique la plus pointue et la pédagogie la plus ouverte. Donc voilà en perspective encore plus de tournées de conférencier - en Belgique, au Canada, aux Etats-Unis, en Italie, en France… En Egypte aussi, où son livre sur la vie Jésus (L’homme qui venait de Nazareth, 1995) sera traduit en arabe par des Coptes. Cette version écourtée d’un livre destiné aux chercheurs existait déjà en allemand, en tchèque, en espagnol. «Au Caire, elle ne coûtera que l’équivalent d’un euro pour être à la portée des démunis. Ça m’émeut.» Spécialiste mondialement reconnu de l’historicité des enseignements de Matthieu, Paul, Luc (les Actes des Apôtres), Daniel Marguerat est un orateur disert, apprécié des médias. Il est un des intervenants de la série à succès d’Arte sur la vie du Christ, inspirée des travaux de Prieur et Mordillat. «J’éprouve le besoin de descendre au plus profond des textes pour les analyser, et en réémerger pour les expliquer.» Gymnastique intellectuelle délicate, qui oblige à réduire à l’essentiel des kilomètres de phraséologies antiques, qu’il ne faut pas dénaturer. A dire simplement la complexité des choses. «La vulgarisation devient une trahison si elle laisse croire qu’une théorie est simple. Aux auditeurs qui me posent des questions vraies, répondre devient un exercice fascinant. Ils ont ma gratitude.» Mais Daniel Marguerat est un pasteur protestant vaudois, nourri d’expériences locales. Fils d’un maître de maths au Gymnase de la Cité, sa vocation religieuse ne l’a pas foudroyé du jour au lendemain. «Adolescent, j’aspirais à un métier qui me rendît utile aux autres. Médecin? J’étais trop émotif.» Dans les années soixante, la Faculté de théologie de Lausanne est encore à l’enseigne de l’Eglise libre. Daniel Marguerat s’y inscrit «juste pour voir», puis se laisse pénétrer «tranquillement» par la lecture de la Bible, jusqu’au jour où le choix professionnel s’imposera. De 1972 à 1976, il est le pasteur d’une importante paroisse urbaine: celle d’Ouchy, en amont des Jordils. Quatre ans après, le voici, par choix, responsable d’une petite paroisse de campagne dans la Broye: à Syens, près de Moudon, il découvre la richesse des mentalités rurales. «Ce fut mon premier face-à-face avec la mort, à cause des veillées funèbres. Dieu est-il vraiment le grand ordonnateur des trépas?» Des livres théologiques naîtront de cette interrogation (Résurrection, 2003). Parallèlement, c’est à la Faculté catholique de Fribourg qu’il s’initie à l’enseignement universitaire, en y intervenant en protestant. «J’y ai appris que les frontières religieuses n’étaient pas interconfessionnelles. Qu’elles se situaient entre la théologie qui permet à un individu de s’épanouir, et celle qui lui assène des vérités absolues.» Début des années nonante: Daniel Marguerat s’ouvre à une lecture plurielle, telle qu’on la pratique en Californie. Il sera un des premiers à la développer en Europe: «Ma préférence va à une articulation de l’analyse narrative et de la critique historique.» L’analyse narrative explore l’architecture cachée des textes, elle fait appel à l’imagination du lecteur. Quand ses filles étaient petites, il transformait les rares heures qu’il pouvait leur consacrer en instants magiques. Chaque soir, il leur racontait une histoire de son invention qui était adaptée à elles, à leurs émotions, craintes ou rêveries respectives. Saint Luc – auquel consacre un commentaire en deux volumes - fit probablement de même en rédigeant les Actes des apôtres…

www.unil.ch/theol/page14561.html

(Article paru le 6 décembre 2009 dans 24 Heures)

BIO

 

1943 Naissance, enfance et scolarité à Lausanne. Son père est professeur de mathématiques au Gymnase de la Cité.

1967

Epouse Claire Diserens. Ils auront deux filles: Isabelle Maud, née en 1971, Laurence, née en 1973, et quatre petits-enfants. 1968 Licence en théologie, après des études à Lausanne et Göttingen.

1981

Thèse de doctorat: Le jugement dans l’Evangile de Matthieu, (Prix de la Société académique vaudoise)

1984

Professeur ordinaire de Nouveau Testament à l’UNIL, jusqu’en 2008. 1992 Inaugure en théologie l’analyse narrative alliée à la recherche historique. 1993 Découvre son auditoire québécois, «doué d’une grande capacité d’imagination». 2007 Parution du premier volume d’un commentaire sur les Actes des Apôtres. 2008 Professeur honoraire de Nouveau Testament.

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