16/10/2008

Cossard et trimeur, Laurent Flutsch

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Son patronyme romanche retentit chaque dimanche sur la Première comme un sifflet, un nom de titi polisson: Quick, Flupke… Et pourtant, cet orfèvre de sketches satiriques de la Soupe – depuis janvier 2000, il a en a signé plus de 1400 – est un lointain disciple distingué du comte de Caylus et de Johann Winckelmann, les pères de l’archéologie moderne. Une science sérieuse, mais dont Laurent Flutsch apprécie aussi les jeux de piste, les enjeux ludiques, festifs qu’il dit.

Durant huit ans, il l’a servie consciencieusement, en tant que directeur de section au Musée national suisse de Zurich. Depuis huit autres, il s’ingénie à la rendre attrayante et populaire au Musée romain de Lausanne, dont il est le conservateur attitré.

.Entouré d’une douzaine de collaborateurs de même composition hédonistique et imaginative, Laurent Flutsch a convié les Romands à  reconcevoir par exemple une visite de pyramide d’Egypte, à comparer les objets futiles du présent et ceux du passé. A reconsidérer les civilisations anciennes à la lumière de l’actualité la plus fraîche. A s’interroger sur les joies ataviques du vin, sur l’origine des mots, ou même des graffitis. Car les graffiteurs-tagueurs d’aujourd’hui ont eu des ancêtres truculents. C’est l’objet d’une expo en cours à Vidy*. La suivante, à fin novembre, s’intitulera T’as trouvé? Un jeu de l’oie qui s’achèvera par un bingo sonore. Encore un jeu! S’instruire mieux en jouant…

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Avant  l’arrivée de Flutsch, le musée romain était plus axé sur la civilisation gallo-romaine et ses collections. «Dans une ville comme Lausanne qui a vingt musées, et dans une Suisse où les sites romains sont nombreux, il fallait se démarquer, rester aussi dans la mouvance d’un Jacques Hainard, de sa conception muséologique -  où la relation ne peut se départir de l’actualité. »

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Fils d’un buraliste postal qui se déplace souvent, Laurent Flutch vit sa jeunesse à Rolle, puis à Ballaigues. Ce n’est pas au déboulé des ravines jurassiques - où les pierres pour jouer se ramassent à la pelle – qu’il se découvre cette vocation de fouisseur des limons, des âges et des mentalités. «Non, au début de mes études de lettres, l’archéologie n’était qu’une branche auxiliaire. Elle ne s’est imposée qu’après une première expérience de fouille en plein air, à Châtillon-sur-Glâne (FR), en 1980. Etudiants inexpérimentés, nous nous salissions les mains et les genoux à différencier des tessons de l’Age de Fer de simples cailloux. Nous étions nuls, mais il y avait de l’émotion, de l’humour.»

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Et déjà le péché mignon, et glorieux, de la bombance. La saveur des grands vins, l’ébriété des poètes qui offrent des ailes à l’esprit. Car creuser longtemps la terre, ça ouvre la soif et ça ouvre l’appétit: l’œil féroce de Flutsch redevient tendre dès il évoque le bœuf à la broche qui présida à sa décision de quitter par exemple la Romandie pour Zurich. Ou la fondue exquise autour de laquelle son pote Auguste, Gilbert Kaenel, le conservateur du Musée d’archéologie de Rumine, lui proposa, en 1997, de participer avec lui à une émission estivale de la RSR intitulée Galop romain. Elle consista à suivre, à cheval ou en roulotte, les traces de la grande Histoire à travers la Suisse romande.

Ce fut pour Laurent Flutsch l’occasion d’entrer dans l’univers de la radio, d’y nouer des relations nouvelles. Ivan Frésard le convie dans La Soupe est pleine, qui deviendra bientôt la Soupe tout court. Il s’y acoquine pour la vie avec Thierry Meury et Yann Lambiel, avec lesquels il crée aussi des spectacles hors-ondes. «C’est un privilège de pouvoir rire, d’exprimer ses rognes personnelles en étant payé pour ça. C’est plus gratifiant que faire de la politique.» Flutsch écrit aussi des textes pour des revues théâtrales, des billets dans des journaux. Son temps est élastique à souhait, ou est-il un bûcheur forcené?

«Je bosse trop, c’est vrai, et je m’éparpille. Je suis un cossard, mais au moins, je fais ce qui me plaît.» Le travail est la rançon de son épicurisme.

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www.lausanne.ch/mrv

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BIO

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1961. Naît à Lausanne. Jeunesse dans le quartier de Montelly, à Rolle, puis Ballaigues.

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1986. Mémoire de licence, à l’UNIL,  consacré à la villa gallo-romaine d’Orbe-Boscéaz. Il voyagera beaucoup: Egypte, Malawi, Pérou, Ile de Pâques, Norvège, Irlande, etc.

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1987. Il est un des fondateurs d’Archéodonum, à Gollion: investigations archéologiques en milieu urbain, fouilles autoroutières, etc.

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1991. Dirige jusqu’en 1999 la section d’archéologie du Musée national suisse, à Zurich.

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1999. Codirige l’élaboration d’une publication sur les monuments funéraires romains d’Avenches. Une somme monumentale, de très longue haleine, et qui paraîtra en deux consistants volumes l’année prochaine.

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2000. Il est conservateur du Musée romain de Vidy. La même année démarre l’émission La soupe est pleine, qui deviendra La soupe.

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2005. Entrée dans sa vie de célibataire du chat Katzoune, alias Incarnation du ronron cosmique.

 

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08/10/2008

Le nouveau film de Jacqueline Veuve

A la mi-août passée, la réalisatrice documentariste vaudoise Jacqueline Veuve avait dévoilé son dernier opus au Festival de Locarno: Un petit coin de paradis. Une projection d’avant-première aura lieu le dimanche 11 octobre au Cinéma Royal de Sainte-Croix, à 11 heures.

Ci-dessous, une présentation du film par la cinéaste; puis un article que je lui avais consacré en février 2007 alors qu’il était en chantier.

 

 

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UN PETIT COIN DE PARADIS

C'est l'histoire de la seconde vie d'Ossona, un hameau valaisan situé dans le Val d'Hérens en Suisse, abandonné dans les années soixante et qui devient le projet-pilote d'un site agro-touristique.
De 2005 à 2008, nous avons suivi la réhabilitation de ce lieu classé zone de développement durable et ses acteurs.
Les uns ont entre 14 et 16 ans. Ils sont nés en Haïti, au Maroc ou à Sion. Ils fréquentent une institution pour adolescents en difficultés. Le labeur montagnard peut-il transformer l'esprit? Une fois par semaine, entre chantiers et travaux agricoles, ils s'investissent dans la remise en état de ce hameau fantôme.
Les autres ont entre 75 et 90 ans. Ils ont vécu leur enfance en autarcie à Ossona, qu'ils ont quitté à l'ère des barrages, pour connaître la vie "moderne". En témoins, ils reviennent, observent et racontent...
Que peuvent donc partager ces représentants des anciens de la vallée et de cette jeunesse multiculturelle? Qu'ont-ils à se dire, que peuvent-ils se transmettre?
Le film retrace cette aventure jusqu'à la fin d'une première étape avec des gîtes ruraux et une auberge, mais aussi la course d'obstacles financiers, administratifs, politiques et écologiques auxquels se confrontent la commune de St-Martin et le paysan exploitant.

 

PORTRAIT DE JACQUELINE VEUVE

 

 

. veuve2.jpgToilette élégante, la septantaine allègre, elle soigne sa blondeur céréalière sans chercher à faire un sort à ses rides, qui sur son beau visage anguleux dessinent une histoire en miroir. Celle d’une femme qui se voue à l’histoire des autres, de son pays, de ses habitants, de ses institutions – dont l’armée! Jacqueline Veuve se reconnaît comme «un petit rouage de la mémoire de la Suisse».
Documentariste de renommée internationale, elle ne s’y intéresse qu’à partir de l’âge de quarante ans, qui est celui du début de l’autocritique. Avant cela, la mentalité protestante de sa famille, l’atmosphère paysanne de sa Broye natale, la silhouette mythique de l’abbatiale de Payerne, elle les avait un chouia méprisées. A l’instar d’autres intellectuels de sa génération, elle avait été happée par l’air du grand large.
«Il a fallu que je m’éloigne beaucoup de mes racines pour que je me rende compte de leur importance.»
Tandis que le grand cinéaste ethnographe français Jean Rouch (1917-2004), qu’elle a assisté au Musée de l’homme, à Paris, consacre la plupart de ses travaux au tiers monde, elle crée en 1966 son premier documentaire sur un paysan vaudois qui fait boucherie (Le panier à viande, en collaboration avec Yves Yersin). «Un ethnologue n’a pas besoin d’aller en Afrique, dit-elle, pour voir comment les sociétés fonctionnent».

En 1978, au retour d’un séjour instructif à Boston, elle signe son premier long métrage La mort du grand-père. Un documentaire sur sa propre famille. La personnalité puissante, séductrice, presque ténébreuse du «vieux juste», demeurera dans les annales du cinéma suisse (tous genres confondus) comme un archétype du patriarcat dans les foyers traditionnels. Car la méthode de Jacqueline Veuve est intuitive et inductive. Elle extrapole, et c’est là son art.

Vingt-sept années, et une soixantaine de films plus tard (dont deux de fiction), elle confère en 2005 une popularité similaire à un autre personnage réel: Lucienne Schnegg, petite exploitante de l’archaïque Cinéma Capitole, à Lausanne, dont elle narre le combat contre des distributeurs de films et de gros exploitants de salles multiplex. Là encore, le film documentaire - quand il est porté par une foi durable – peut mettre en relief, en lumière, une vie qu’on avait crue ordinaire.

Des leitmotivs jalonnent et consolident la trajectoire de Jacqueline Veuve: les gestes humbles de l’artisan soucieux du «travail bien fait»; le décryptage à froid d’un patrimoine qui se délite. La nostalgie d’un âge d’or. Parfois elle s’en étonne: «Pour mon actuel projet de documentaire, tourné dans en Valais, j’ai interrogé de vieilles dames qui ont habité il y a cinquante ans le hameau d’Ossona – futur site agro-touristique retenu par le Développement durable. Elles évoquent ce temps tel un paradis perdu, mais elles y ont souffert. Peut-être qu’elles n’avaient pas de point de comparaison.»

La comparaison, c’est Jacqueline Veuve, avec son goût des puzzles, qui l’apportera en confrontant ces aïeuls valaisans à des immigrés marocains ou haïtiens, plus jeunes, et qui campent dans les environs. Aux témoignages éculés des premiers, les seconds répondent avec candeur: «Dans nos villages à nous, ça se passe encore comme ça!»

Nul besoin d’aller dans le tiers monde pour être ethnologue. Cette fois, n’est-ce pas le tiers monde qui arrive en Suisse ? Les yeux verts de Jacqueline acquiescent: elle l’y attendait depuis longtemps.

Gilbert Salem

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BIO

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1930. Elle naît à Payerne, près de l’abbatiale.
1955. Collaboration avec Jean Rouch, au Musée de l’homme, à Paris, après une formation de bibliothécaire à Genève.
1973 - 1977. Séjour aux Etats-Unis.
1978. La mort du grand-père, ou le sommeil du juste est sélectionné au Festival de Locarno.
1982. Parti sans laisser d’adresse, premier long-métrage de fiction.
1997. Journal de Rivesaltes, 1941-1942.
1999. Chronique vigneronne.
2005. La petite dame du Capitole.

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24/09/2008

Le vrai Monsieur M2, c’est Marc Badoux

 

 

 

 

 

Dans cette quasi mythologique épopée du M2, il est resté le plus discret des Argonautes. Marc Badoux est pourtant l’ingénieur principal, le chef du projet. De même qu’on sait maintenant que ce n’est pas Louis XIV qui a bâti Versailles mais son architecte Louis Le Vaud, les Lausannois de l’avenir retiendront peut-être mieux le nom de cet homme aux sourcils noirs, qui n’aimait pas beaucoup les journalistes. «C’est faux, j’aurais même rêvé d’en être un. J’ai leur curiosité! » Après un peu de réticence, notre homme sait tenir son crachoir, mais c’est pour parler des autres. «Il serait indécent que l’on me mette en avant dans cette fantastique expérience professionnelle. Le projet du M2 fut rassembleur. Nous sommes une bonne vingtaine à l’avoir monté de toutes pièces : des ingénieurs, des techniciens, des informaticiens, des secrétaires, des Vaudois de l’EPFL, des Alémaniques, quelques Français. Parmi ces acteurs, il y a de jeunes ambitieux, et des aînés qui ont trouvé une belle manière d’achever leur carrière. Toute cette équipe est sur le point de se disséminer…»  Leur chef – qui accédera en octobre au poste de directeur adjoint des Transports publics lausannois – en éprouve une nostalgie authentique, un zeste de chagrin. Mais ses grandes prunelles peuvent être matoises. C’est que tout va très vite dans la solide caboche de Marc Badoux, dont le grand front est déjà paré de ridules à 47 ans. Si la pensée est expéditive, la parole est mesurée à la vaudoise. Le lancement du m2 fait entrer Lausanne de plain-pied dans le IIIe millénaire? On ne s’en glorifie pas. On attend pour voir. Il ne dit pas ça comme ça, le Badoux: «Mes racines rurales m’ont enseigné la prudence et l’humilité. Les usagers de ce métro en jugeront… dans dix ans.» En en dirigeant le chantier, il avait l’impression dit-il de remonter sa chère Venoge  - il vit actuellement à Préverenges: «Un sentiment d’ascension. On en connaît le but, la destination, mais pas le chemin ni ses méandres, ni ses imprévus techniques.» Qu’est-ce qui l’a conduit aux métiers de l’ingénierie? «Un rêve adolescent. Celui assez courant de vouloir changer le monde, de contribuer à l’améliorer, mais en ayant prise sur le réel.» Lorsque, frais émoulu de l’EPFZ, il s’établit au Texas pour peaufiner sa spécialité en recherches parasismiques, il a 23 ans. Il s’éprend viscéralement de cet Etat, contre lequel souvent le Vieux-Monde se récrie, puisque George W. en fut naguère le gouverneur, et qu’on y applique  la peine de mort aussi régulièrement qu’en Chine. «C’est l’Etat le plus vaudois des Etats-Unis, le seul où il y ait un esprit cantonal!» C’est d’ailleurs dans sa capitale, au bord du Colorado,  qu’il se marie avec une autochtone originaire du Nouveau-Mexique. A l’instar de toutes les universités américaines, celle d’Austin est un melting-pot fertile de cultures cosmopolites. Au passage, il y devine que sa vocation première, celle de contribuer à changer le monde, ne pourra s’épanouir vraiment que par la pluridisciplinarité. C’est pourquoi, six ans après sa nomination à l’EPFL, il agrémentera avantageusement sa formation d’ingénieur civil par un MBA (Master of business administration) à l’IMD de Lausanne, une des écoles internationales de commerce les mieux cotées au monde. Un rendez-vous planétaire de ce qu’on appelle le leadership. «Une des forces de la Suisse est d’offrir cette possibilité de formations complémentaires.»

Quand Marc Badoux  le texanisé dit qu’il aime et admire son pays, il ne fait pas du charre. Il est sincère. Mais la corde qui le fait vibrer le plus est moins patriotique que prénatale, comme disait notre grand poète Schlunegger. Elle a une arrière-saveur de petit lait, de tomme et de pain frais. Elle s’accompagne des sonnailles de Forel-sur-Lucens.  Le petit citadin retrouvait là les fragrances immortelles du cellier de ses grands-parents. La maison paysanne réunissait chaque week-end une famille nombreuse, très soudée.

«On faisait les foins. A la ferme, j’ai appris à traire les vaches.»

BIO

1961. Naît à Berne. Aîné de quatre enfants, il grandit à Lausanne dans le quartier de La Blécherette. Son père est l’ingénieur  Jean-Claude Badoux, ancien président de l’EPFL.

1979. Etudie le génie civil à l’EPFZ, Zurich.

1984. Long séjour à Austin, Texas. Thèse de doctorat sur le renforcement parasismique des structures existantes. Il y enseigne, il y épouse une Texane. Il sera père de cinq enfants.

1997. Après avoir travaillé dans des bureaux entre Zurich et les Etats-Unis, il est nommé professeur assistant à l’Institut des structures de l’EPFL.

2003. Il complète sa formation technique par un MBA à l’IMD de Lausanne, avant de rejoindre les TL pour réaliser la nouvelle ligne de métro.

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