05/09/2008

Le binôme Kaeser & Felley

 

 

 

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Ils ne se  ressemblent pas physiquement, mais ils n’ont pas besoin d’échanger des regards pour vous répondre d’une même voix. En nommant Olivier Kaeser et Jean-Paul Felley à la direction, dès le 1er octobre, du Centre culturel suisse de Paris, Pro Helvetia a opté pour une formule bicéphale, peu répandue dans les institutions du même genre. «Nous formons un binôme, mais nous l’avons été avant, on n’est pas un duo fait pour l’occasion. Nous savons que un plus un ne font pas deux, mais davantage. Mais il ne faut pas que le projet de l’un dépasse le regard de l’autre. »

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La  dualité de ces jeunes quadras s’est forgée il y a plus de vingt ans sur un même banc de l’Université de Genève. «Nous nous étions trouvés, pas cherchés.» Etudes de l’histoire de l’art. Goût de la discussion endiablée, et du retour de balle. (Le pingpong est leur délassement préféré). C’est en travaillant, souvent de nuit, au montage d’expositions pour le Centre d’art contemporain  qu’ils caressent  l’idée de créer leur propre centre au service de projets artistiques qui leur soient communs.

Elle devient réalité en 1994 à Chêne-Bougeries: leur espace Attitudes - qui a déménagé depuis dans le quartier de Saint-Jean, dans une ancienne menuiserie – devient pour eux un poste de «pilotage», d’où ils choisissent librement les créateurs qu’ils mettent en lumière. Des peintres, des designers, des architectes, des vidéastes. Un phénomène de capillarité les ouvre aux arts du spectacle, des happenings, des performances, etc. Ils mettent en confrontation (en « tension ») des œuvres d’artistes dissemblables mais qui se rejoignent dans leur engagement.

 

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Et surtout, nos deux historiens d’art se révèlent d’excellents gestionnaires. «Personne ne nous avait demandé il y a  quatorze ans de créer notre structure personnelle, dit Olivier Kaeser. Nous avons toujours trouvé des neuf dixièmes de notre budget en dehors des subventions.  Cette aptitude-là  a peut-être pesé dans la décision de Pro Helvetia. Les deux millions de francs qui nous seront alloués dès l’automne paraissent généreux en regard des moyens qui font tourner Attitudes. Mais à Paris, il y aura des frais de fonction, une masse salariale énorme. Il ne restera que 600 000 francs dans l’enveloppe des activités culturelles. Nous trouverons des fonds privés, mais le privé ne doit pas supplanter le public dans le cas du Centre culturel. Il doit rester complémentaire.»

 

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La diversité de leurs sources d’argent sera une gageure importante. Mais pas autant que celle de leur programme culturel de l’année 2009, sur lequel ils planchent déjà et dont ils ont esquissé les bases. Ils révéleront au public parisien des plasticiens alémaniques de premier plan: Andres Lutz et Anders Guggisberg, qui amèneront dans leur sillage des artistes de leur choix, de leur famille intellectuelle, mais s’exprimant aussi dans d’autres arts – musique, vidéo, spectacle. «Ainsi chaque créateur débarquera avec sa propre pluralité », dit Felley. Elle sera complétée par un éventail de productions que nous aurons nous-mêmes glanées en Suisse romande, par exemple. C’est un travail de mixture que nous connaissons bien, que nous aimons concocter comme un minestrone. Nous fournissons les épices de base, après on verra. C’est passionnant.

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L’assonance alémanique de son patronyme mise à part, Olivier Kaeser  se reconnaît comme un pur Genevois de Genève, enfant de voyageurs qui couraient tous les musées du monde, et les sites historiques. Enfant, cette routine parentale l’ennuyait, mais elle a fini par le vaincre. Jean-Paul Felley est lui d’origine valaisanne comme un bon quart de la population genevoise... Sa mère a dirigé à Martigny la Fondation Louis-Moret. Lui-même a fait ses premières armes dans celle d’à côté, chez Gianadda.

 

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Que deviendront les magnifiques locaux genevois d’Attitudes? Une exposition de Tobias Putrih y sera inaugurée demain 6 septembre; elle durera jusqu’à fin novembre. Après quoi Kaeser & Felley entendent conserver à la même adresse un bureau qui leur servira d’antenne romande.

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Tobia Putrih, Cinéma attitudes.

www.attitudes.ch

 

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BIO

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1963

Naissance d’Olivier Kaeser à Genève. Son compère Jean-Paul Felley naîtra trois ans après à Martigny.

1989

Leur première expo a lieu à la Fondation Louis-Moret, Martigny, dirigée par la mère de ce dernier. Elle est consacrée à Mario Botta.

1994

Création d’Attitudes – espace d’arts contemporains à Chêne-Bougeries.

1997

Déménagement de leurs locaux aux Eaux-Vives, en 2001 ils s’installent dans le quartier de Saint-Jean.

2000

Avec Pulsions, ils sont les hôtes du Centre culturel suisse de Paris.

2003

Présence importante au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, de Madrid. Et au MAMbA de Buenos Aires.

2008. En avril, ils sont nommés à la direction du Centre culturel suisse de Paris.

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03/09/2008

Oscar le sulfureux, Wilde le flamboyant

Demain, jeudi 4 septembre, le procès d’Oscar Wilde se joue sur scène lors d’un événement exceptionnel organisé au Tribunal de Montbenon, à Lausanne, par la Faculté de droit et des sciences criminelles de l’UNIL. Une lecture dramatique exceptionnelle, donnée pour la première fois en français par le petit-fils de l’auteur du Portrait de Dorian Gray. (www.cddm.ch  et   http://www.unil.ch/unicom )

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Adulé au mitan de sa vie pour ses pièces de théâtre de satire sociale («Un mari idéal», « L’éventail de Lady Windermere»), toujours apprécié, et dans toutes les langues, pour ses aphorismes cyniques et pince-sans-rire, le prince des dandys de la littérature anglo-saxonne eut une fin de vie piteuse, victime qu’il fut d’une bonne société britannique inintelligente que son insolence éblouissait trop. Son unique petit-fils, Merlin Holland – qu’Oscar Wilde n’a jamais connu – eut la chance de découvrir il y a cinq ans, par le plus grand des hasards, un vieux sac contenant les sténographies de son procès qui s’était soldé en 1895 par une condamnation aux travaux forcés. Cela fait l’objet d’un énième livre sur une affaire qui continue de sentir et le soufre et la myrrhe baroque de l’auteur du « Déclin du mensonge.»

Dans la galerie des monstres littéraires, Oscar Wilde est un des plus intéressants, ne serait-ce que pour le regard sophistiqué qu’il portait sur lui-même, sur sa vie dans laquelle il aspirait à «mettre tout son génie». Une espèce de narcissisme à double foyer – un réel, un virtuel – où l’image sans cesse réfractée, renvoyée à elle-même, finit par se déliter, devenir illusoire, puis somptueusement dérisoire. Telle est un peu la leçon philosophique de son unique roman, le fameux «Portrait de Dorian Gray» (1890-1891), où, suite à un pacte mystérieux, le héros, esthète dénué de sens moral mais doté d’une beauté physique éclatante, conserve sa jeunesse tandis que ses traits reproduits dans un tableau se dégradent avec l’âge et la perpétuation du vice qui le ronge. Cela jusqu’au coup de poignard fatidique dans la toile qui restituera à l’homme sa décrépitude réelle, méritée, et à l’œuvre d’art sa beauté imputrescible.

Véritable chef-d’œuvre de prose stylisée et moirée, le «Portrait» fut considérée par certains contemporains comme source de scandale: en cette période où le puritanisme victorien poussait la pudibonderie des salonards jusqu’à habiller de velours les pieds indécents des pianos, l’immoralité proclamée de Dorian, sa quête des plaisirs, ne pouvaient que choquer (et en même temps fasciner !) quand bien même elles se soldaient, dans le tragique récit, par la punition du péché. On se demande encore si ce n’était pas surtout l’écriture de Wilde, subtile, baroque à l’extrême, imprévisible et endiamantée, qui effarouchait les esprits censeurs. Mais le panache aristocratique de l’auteur (pourtant  roturier de Dublin, fils d’un médecin irlandais et d’une poétesse), sa renommée de poète et dramaturge qui se répercuta jusqu’aux Etats-Unis, sa célébration par des écrivains français de haut vol, tel André Gide, faisaient de lui un intouchable. Jusqu’au jour de sa rencontre avec «Bosie», surnom du beau Lord Alfred Bruce Douglas, fils du huitième marquis de Queensberry, son cadet de 16 ans. Ce sera un coup de foudre pour l’écrivain, parvenu au sommet d’une gloire littéraire et sociale : et, en même temps, l’occasion inespérée pour ses ennemis d’attaquer. 

Voyant Oscar Wilde, alors marié et père de famille, s’afficher sans vergogne dans les salons avec son fils «Bosie», le marquis de Queensbury lui expédia un bristol ainsi libellé: « Pour Oscar Wilde, qui pose au sodomite». L’écrivain eut-il le tort de réagir promptement en assignant le père de son amant pour diffamation ? Toujours est-il que c’est lui qui se retrouva au banc des accusés, la partie adverse ayant fourni au tribunal des passages de ses écrits visant à prouver qu’il était un «sodomite pratiquant». La réponse du poète fut trop flamboyante pour être comprise et retenue par les juges: «Le but n’est pas de faire le bien ou le mal, mais d’essayer de créer quelque chose qui sera contenu par de la beauté, de l’intelligence et de l’émotion.» 

Aux questions de Me E. H. Carson, qui était à la fois l’avocat du marquis de Queensbury et celui de la Couronne (donc le représentant du Parquet), il répondait avec la grâce d’un philosophe de la beauté mystique et éternelle… Il était certes plus habile à manier les mots qu’à défendre sa cause, et il eut le tort de se croire capable d’affronter un public d’hommes de loi, de «passer du théâtre au prétoire.» Cela dit, son procès fut un des plus retentissants de l’histoire pénale britannique ; et il fit trembler de nombreux gentlemen dans les sphères les plus proches de l’establishment. Aujourd’hui, il peut être relu comme un procès de l’hypocrisie ambiante dans les dernières décennies du règne de Victoria.

Accusé d’actes répréhensibles contre la morale qui tombaient sous le coup du Criminal Law Amendment Act, Oscar Wilde fut arrêté, déclaré coupable et condamné à deux ans d’emprisonnement assortis de hard labour (travaux forcés). Malgré des démarches entreprises par ses amis et protecteurs, il dut accomplir entièrement sa peine d’emprisonnement pour n’être libéré qu’en mai 1897. Il franchit alors la manche et ne remit jamais les pieds en Angleterre, passant un premier été à Berneval (alors en Seine-Inférieure). C’est là qu’il devait composer la «Ballade de la geôle de Reading», signée de son chiffre de forçat : C.3.3, et dont la traduction française parut peu après. Suivirent de courts séjours en Corse, en Sicile, à Naples, à Rome. De retour à Paris, il se faisait connaître sous le nom de Sebastian Melmoth, habitant divers petits hôtels et maisons meublées. Il mourut d’une méningite le 30 novembre 1900 à l’Hôtel d’Alsace, rue des Beaux-Arts.

Dans sa préface au livre sur le procès de son grand-père, Merlin Holland écrit: « Mr Wilde a été cordialement haï par tous les petits et les mesquins, ceux-là même qui pensaient se grandir en le rabaissant (…). En relisant le dossier, je ne fus pas étonné de constater combien les choses ont peu changé en un siècle.»

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27/08/2008

Jérémie Kisling, le plaisir des mots

 

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Il a le menton, les sourcils et regard de Laurent de Médicis peint par le Bronzino. En moins ténébreux quand même: l’ambre fin des yeux de Jérémie Kisling est en osmose avec son timbre de ténorino subtilement fragilisé, et si sincère! Toutes ses admiratrices amoureuses vous le diront. Et si au physique il fend les cœurs, c’est qu’il s’est un peu identifié avec le Ours, protagoniste éponyme de son deuxième album, paru il y a trois ans pour un succès durable. Un nounours qui n’a rien de minaudier. Qui n’est pas sérieux non plus: «L’enfance y est présente, mais avec une manière ludique de se tourner vers elle.» Dans son prochain double CD qui sort cet automne, elle revient en force et le chanteur vaudois lui pose cette fois des questions plus importantes. Ce sera une confrontation. «De toute manière, quand on fait un métier créatif, je ne crois pas qu’on puisse se couper de l’enfance.»

 La sienne a fleuri dans l’arrière-pays morgien. Dans la maison de Reverolle, son père architecte  y joue le soir de la guitare, on écoute des disques de Félix Leclerc et de Georges Brassens. Ce foyer - où règne aussi une maman charismatique au cœur de yogi - est un giron  de belles mélodies et de poésie vigoureuse: la versification la plus juste est dans l’air, le génie du rythme aussi. Kisling s’y forge une sensibilité littéraire et musicale. A neuf ans, il découvre les notes sur le piano paternel. A dix-sept, il a sa première guitare, mais il ne chante pas. Il déteste chanter – surtout en public, à l’école –, et cette réticence ligaturera ses cordes vocales jusqu’à passé vingt ans! «Avant que j’en eus vingt-cinq, je ne m’autorisais pas de croire qu’un jour je ferais de la musique. Je n’ai jamais aimé les études.» Premières écoles à Apples, puis au Collège de Morges. «Je remercie mes profs de cinquième de ne pas m’avoir orienté vers des classes scientifiques ou économiques. Mais vers une instruction gréco-latine au Gymnase des Chamblandes, à Pully, où l’apprentissage de la scansion a formé mon ouïe». Pour rappel, la scansion est un exercice de voltige qui consiste à un énoncer un vers, grec ou latin, en le rythmant. En marquant l’alternance des longues et des brèves, et en insistant sur les temps forts. On est à la fois chez Sophocle, Virgile et Brassens… Les Anciens y apprenaient à libérer leur esprit des contraintes du corps par la maîtrise de la cadence et du souffle. Jérémie Kisling aussi - le yoga maternel n’est pas loin.

 

Pourtant les études de lettres à l’UNIL ne l’emballeront pas, même s’il aime Albert Cohen, pour son humanisme et son écriture, s’il se régale de Boris Vian pour sa liberté, sa fantaisie. Et même s’il écrit lui-même beaucoup, «sans barrières mais pour le plaisir des mots». Des lettres à des amis notamment, ses premiers, ses meilleurs lecteurs, puis auditeurs. Kisling a une vision élevée de l’amitié – d’ailleurs il en parle peu. Certains achèvent leurs études, lui les sèche. Mais ce n’est pas du tout une sinécure: « Je m’angoissais de me voir sans avenir professionnel. Je ne dormais plus, je ne parlais de ça à personne, j’étais agressif, négatif en tout.» Puis, en 1997, il y a comme un déclic, favorisé par une ouverture vers la spiritualité et les conseils d’un kinésiologue qui lui suggère de se lancer quand même dans la chanson. Pour avoir travaillé dans le bureau de son père, il a mis de l’argent de côté, ce qui lui permet en 2002 de fabriquer et enregistrer de toute pièce un disque. Une bouteille qu’il a le courage de lancer dans la mer des médias et le marigot du showbiz. Elle lui revient triomphalement: pleines pages dans les journaux sur Monsieur Obsolète, qui sera repris en 2003 par Naïve, à Paris, où Carla Bruni, qui est de la maison, l’accueille avec effusion. Elle n’est pas la seule du sérail. Mais autant ses potes de Reverolle ou de Colombier-sur-Morges tressaillissent de joie, autant le Kisling reste grisounet. Comme aux jours de sa mélancolie. «Je ne suis pas un désabusé. Ce doit être de la retenue, de la réserve, de la pudeur. Mais j’avais été très content de faire plaisir à ma mère. »

 www.myspace.com/therealjeremiekisling

Prochain concert : samedi 30 août, Festival Terre des Hommes, Massongex.

 

www.tdh-valais.ch

BIO

1976. Naît à Lausanne, enfance à Revereolle. Il vit chez ses parents jusqu’à 22 ans.

2002. Son premier disque: Monsieur Obsolete. Une autoproduction.

2003. Monsieur Obsolete est repris par Naive, à Paris.

2004. Grande année des premières tournées de Jérémie Kisling en France. Il se produit en première partie d’un récital de Carla Bruni, qui l’apprécie. Deux ans plus tard, il est adulé é la Cigale ( Paris, 2006)

2005. Sortie de son deuxième album, Le Ours.

2008. Son double CD, riche d’une vingtaine de nouvelles chanson, paraîtra en automne sous le titre Antimatière.

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