20/08/2008

Yves Dana expose à Assens

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Le très actif Espace culturel d’Assens, dont le parcours des Sens en tous les sens a connu un franc succès cet été, expose à partir de samedi 20 août un des plus grands sculpteurs vivants de Suisse romande, Yves Dana. Nous reproduisons une longue interview qu’il nous avait accordée en 2005, avant qu’une de ses œuvres monumentales ne fut érigée au centre Paul Klee, Berne.

 

Artiste de renommée mondiale, Yves Dana occupe depuis dix-huit ans l'Orangerie de Mon-Repos. Une de ses sculptures géantes sera exposée dans un parc public attenant au nouveau Zentrum Paul Klee, à Berne.

— Vous serez présent lundi à l'ouverture du Zentrum Paul Klee, à Berne, notamment parce que les visiteurs pourront y admirer une de vos sculptures monumentales: Stèle XVI.

— C'est une stèle en bronze, haute de 4 m 60, que j'ai réalisée en 1997. Le professeur Maurice E. Müller et sa femme, Martha Müller-L üthi — qui, avec la famille Klee, sont les mécènes de ce nouveau centre culturel —, me l'avaient achetée pour l'installer en 1999 dans leur propriété privée, dans un coin de parc qui désormais appartient au musée et devient zone publique. Les Müller font partie de ma clientèle fidèle depuis treize ans. Ils possèdent de moi une dizaine d'autres sculptures.

— On trouve de vos œuvres en d'autres endroits publics: au siège central de la BCV, au Casino de Montbenon, dans la ville de Martigny, à l'Université de Tel-Aviv, à la Fondation Botero de Bogota, chez Serono à Boston … Des œuvres en fer ou en bronze. Or voilà quatre ans que vous sculptez surtout de la pierre ?

— Oui. On peut même dire que j'ai maintenant complètement abandonné la sculpture sur métal pour la sculpture en pierre. Des démarches diamétralement opposées. Dans la première vous construisez en assemblant, en frappant le fer, en combattant le feu. Il y a un côté Vulcain. Quand j'ai commencé à le faire en délaissant la peinture, j'étais jeune, j'avais quelque chose à prouver. C'est comme si je me déguisais … Passé la quarantaine, j'ai découvert un métier très différent avec la pierre. Là vous n'assemblez pas, vous taillez, vous construisez en enlevant. Vous avez affaire à une matière inerte et fragile, qui peut se casser mais offrir aussi de la plénitude. Je repars presque à zéro avec un travail plus calme, plus méditatif.

— Comment s'est passée la reconversion ?

— Mes séjours en Egypte, mon pays natal, y sont certainement pour quelque chose: la découverte de la pierre travaillée, monolithique, l'obélisque, la stèle. La poussière sablonneuse, si différente de la poussière ferrugineuse, ça reste de la poussière, notre lot humain … J'ai abandonné le métal progressivement, mais quitte à troubler au début mon entourage, qui ne me voyait qu'en Vulcain mais m'a suivi dans ce nouveau défi. Il y a là, dans mon atelier de l'Orangerie, un ensemble de trois sculptures en fer de 3 m 40: Conversations secrètes que j'ai réalisées ici. Pour moi, cela symbolise mon adieu au métal. Maintenant je ne pense plus que pierre, ce qui implique davantage d'intériorité.

— Vous travaillez seul ?

— Je travaille étroitement avec le tailleur de pierre Alain Vos. Si mes dessins et maquettes sont élaborés à Mon-Repos, c'est chez lui, à Valeyres-sous-Rances, au pied du Mont-Suchet, que mes grandes pièces sont achevées. C'est Vos qui fait venir la pierre des carrières, et j'adore l'accompagner, car c'est très impressionnant. Certaines se trouvent dans des paysages rocheux qui évoquent la planète Mars, surtout celles où l'on extrait du basalte, le basalte de Suède mon préféré. Où se trouvent ces carrières ? Je ne le vous dirai pas ; c'est un secret de chercheur d'or, de champignonneur. Mais c'est très difficile à trouver, une carrière où les infrastructures permettent de débiter des blocs importants comme j'en ai besoin et qui font plus de 3 m 50 de haut, même si vous mettez le prix. Les petits morceaux se vendent plus vite. Outre le basalte, nous faisons extraire des segments de pierre de Tavel, dans le Gard, le pays du fameux rosé. Couleur blanc crème, elle contient de l'oxyde de fer qui lui donne une teinte ivoire. J'utilise aussi la pierre de Lunel, qu'on trouve dans le Pas-de-Calais. Alain Vos se charge donc du gros débitage ; suit le travail de polisseurs professionnels. Enfin, c'est moi qui interviens. J'aime cette équipe, car au milieu d'elle je me sens à la fois accompagné et seul. Oui, au bout du compte, je suis seul à l'œuvre. Comme à l'Orangerie de Mon-Repos, où je sculpte les pièces qui ne dépassent pas les 2 m et où j'ai aménagé un atelier complet pour la taille de pierre.

— Vous êtes actuellement un des rares artistes à sculpter des pièces monolithiques et vous êtes condamné à emboîter des blocs de pierre pour dépasser le cap des 5 mètres. Où et quand envisagez-vous d'exposer les prochaines ?

— En janvier 2006, chez Simon Studer, rue de la Muse à Genève. On y trouvera huit grandes sculptures en pierre. (A l'arrivée, les blocs pèsent entre 10 et 15 tonnes ... n. d. l. r.) D'ici là, une de mes œuvres importantes sera présentée l'automne prochain au Musée Guggenheim de Bilbao. Ce sera dans une exposition collective en hommage au maître espagnol Eduardo Chillida, dont l'exemple a été déterminant dans ma décision de devenir sculpteur. Y figureront des œuvres d'une quarantaine d'artistes internationaux, dont Tapiès, Kapoor, Kiefer …

— Vous y serez le seul Suisse, comme souvent lors d'expositions collectives. Que ressentez vous en représentant ainsi votre pays à l'étranger ?

— J'éprouve évidemment du contentement. Mais en même temps le sentiment salutaire et revivifiant d'être présenté dans un pays où l'on me connaît moins. Car en Suisse, où sont achetées 60 % de mes œuvres, on a tendance à trop caresser dans le sens du poil les artistes « confirmés ». A l'étranger, on ne se repose pas sur des lauriers, il faut recommencer à donner des preuves.

— Que vous inspire l'affaire Hirschhorn au Centre culturel suisse de Paris, ou celle de Ben Vautier à l'Exposition universelle de Séville ? (Ces deux artistes ayant soulevé le scandale en dénigrant par leurs œuvres le pays qui les subventionnait n. d. r. l.

— Rien de particulier. Pour ma part, se moquer des bourgeois n'est pas dans ma morphologie, j'ai bien autre chose à faire. Si je peux être fier d'une chose, c'est d'avoir toujours travaillé en indépendant et sans subventions. Je ne participe plus aux concours. Tout ce que je gagne vient de mon propre poignet, et de l'enthousiasme de ceux qui suivent mon travail: amis ou clients.

— Que se passe-t-il en vous lorsque vous achevez une sculpture ?

— Je ne l'ai pas encore terminée que je pense déjà à la suivante. On n'achève jamais une œuvre. Et, dans la tradition juive qui est la mienne, le sentiment de l'inachevé n'est jamais celui d'une défaite, puisqu'il y a toujours une lumière en perspective.

 

Le plus bel atelier d'artiste de Lausanne

 

danaphoto.jpgYves Dana a la chance de plus en plus méritée de travailler depuis dix-huit ans, entre le parc du Tribunal fédéral et celui de Mon-Repos, dans un bâtiment fastueux taillé dans la pierre de Hauterive, construit par Vincent Perdonnet au début du XIXe siècle pour des aristocrates et qui figure à l'inventaire du patrimoine. Pour pouvoir y rester encore de nombreuses années, le sculpteur a passé un contrat original avec la Ville de Lausanne, au printemps 2003, en s'engageant à rénover l'édifice en prenant tous les frais à sa charge. C'est désormais chose faite depuis 2004. Les travaux ont été conduits à la perfection en suivant strictement les normes indiquées par les Monuments historiques: réfection du chauffage, de l'électricité, nettoyage des murs et du plafond, réinstallation discrète mais ingénieuse d'une indispensable mezzanine, prolongement jusqu'à 30 m du télésiège nécessaire au déplacement des pièces géantes. En abattant un mur mitoyen, Yves Dana a remis en lumière un charmant double escalier qui surplombe une fontaine rococo à bassinet. En recrépissant les caves, il a pu aménager une nouvelle salle d'exposition, très impressionnante, qui sera dévolue aux sculptures en métal. Le principal de l'Orangerie étant reconverti maintenant en temple de la pierre … Il y règne une lumière pure et juste, digne de l'art qu'elle inspire et de l'artiste qui lui a rendu ses droits. « J'aime encore plus ce bâtiment, dit-il, depuis que j'en connais le moindre recoin. Jusqu'au passage de l'araignée. » * Jusqu’au 28 septembre. L’Espace culturel d’Assens expose également des travaux de Jean-Michel Jaquet.

www.espace-culturel.ch

 

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24/07/2008

Abdallah & Hannibal

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Si vous avez entre 7 et 77 ans, vous ne pouvez pas ne pas connaître le personnage d’Abdallah. Un sale petit garnement, espiègle et adorable, qu’Hergé fait apparaître pour la première fois dans Tintin au pays de l’Or noir et, trois albums plus tard, dans Coke en Stock. C’est le fils et l’héritier de Ben-Kalish Ezab, qui règne sur le Khémed. Il a six ans, et on lui passe tous ses caprices: il abuse de poudre à éternuer et de poil à gratter; il fourre de pétards les havanes de son père et de ses ministres. Ils suspend des seaux d’eau au sommet des portes du château de Moulinsart, il ligote le majordome Nestor sur une chaise et le coiffe d’un plumeau de ménage. Il ne supporte aucune contradiction, il trépigne, mord les poignets, et son émir de papa laisse faire, sans jamais réprimander.  

Les foucades les plus absurdes de son enfant gâté doivent être respectées à la lettre non seulement par l’entourage direct et la domesticité, mais par des partenaires commerciaux importants de son royaume. C’est ainsi qu’une révolution puis une guerre seront déclenchées après qu’une compagnie aérienne eut refusé d’improviser un looping en avion de ligne, pour répondre à un désir de la très jeune Altesse…

Or Abdallah est un héros de papier, et qui n’a pas encore l’âge de raison dans les aventures de Tintin. Aujourd’hui, il a passé la trentaine, il se fait appeler Hannibal; il est fait de chair, d’os, peut-être aussi d’intelligence. Sa petite voiture rouge du palais de Wadesdah est devenue un bolide qui fonce à 140 km à l’heure sur les Champs-Elysées.

 Il ne taquine plus Nestor, les Dupondt, Haddock ou Tournesol. Abdallah/Hannibal s’est échappé de l’univers impuni de la bande dessinée pour maltraiter au réel des domestiques tunisiens ou marocains - dans un hôtel de Genève. Une République où l’on applique la loi, un mot qui lui reste étranger, barbare.

L’âge n’a guère tempéré son goût infantile des extravagances, ni son goût puérilissime de la rancune. Et son père continue de lui donner raison envers et contre tous. Quitte à déclencher derechef une guerre pour laver son honneur buté. Mais une guerre moderne cette fois, tricotée de chantages diplomatiques, de rétorsions économiques, de menaces énigmatiques.

C’est kif-kif. Sauf que ce papa-gâteau n’est pas émir d’un royaume fictif, mais le chef de la République de Libye. Un certain Muammar al-Kadhafi. Un monsieur qui accorde beaucoup d’importance à la dignité de sa famille, mais tout autant aux vicissitudes actuelles du prix du pétrole.

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14/06/2008

Pietro Sarto dans l'oeil d'un poisson

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Il est né un 13 juin, et en 1930, cela tombait aussi sur un vendredi. Cette superstition amuse d’autant plus Pietro Sarto qu’il est un esprit fort, au sens où l’entendaient jadis les contempteurs de l’insoumission. A 78 ans, la chevelure de notre flamboyant artiste saint-preyard est toujours celle d’un anar. Elle s’est joyeusement blanchie, mais son regard noir s’est adouci au feu de l’amitié: «Créer ne consiste pas seulement à faire des tableaux, mais à créer des liens.» Ainsi l’importante rétrospective qui lui est consacrée cet été à l’Abbatiale de Payerne (lire l’article de Françoise Jaunin dans 24 heures du29 mai) ne récapitule pas seulement soixante ans de peinture et de gravure. Elle est le fruit d’un demi-siècle d’amitié entre trois créateurs de ce pays, aux tempéraments pareillement vifs, aux idées politiques éparses mais qu’une même conception exigeante du beau soude indéfectiblement: Jacques Chessex, Freddy Buache, et ce vieux frère d’arme Pietro dont ils se sont jurés de replacer l’œuvre dans la reconnaissance lumineuse qui lui est due. Les deux premiers président l’association qui a été fondée en  février 2007 pour la promouvoir en organisant des expositions, dont la payernoise. Les textes qu’ils signent conjointement dans le catalogue réjouit infiniment leur destinataire: «Celui de Freddy est des plus ardus comme je les aime… Lui je le connais depuis ma fascination pour le 7e Art, quand à Paris, je fréquentais Henri Langlois et la Cinémathèque française. Jacques a été le premier éditeur de mes gravures pour la revue Pays du lac, et voici que, tant d’années après, son fils Jean Chessex réalise un film sur moi (un portrait qui passera en boucle dans le cadre de l’expo et sera diffusé par le 15 juin par la TSR, n.d.l.r.). Oui, à trois nous formons un trio assez cohérent. Ceux qui ne comprennent pas cette connivence ancienne nous tiennent peut-être pour des galapiats!»

Galapiat - ou polisson, impertinent: Pietro Sarto l’avait été déjà en son enfance à Neuchâtel, au début de la Guerre. Son accent tessinois suscitant des moqueries xénophobes, il défia tout le monde en se faisant sauvageon. Il a toujours été toujours inapte aux études, mais l’école buissonnière l’a rendu autodidacte: «J’ai appris tout seul le français en lisant les livres universitaires de mes deux frères qui étaient beaucoup âgés que moi. Je n’allais plus en classe mais je passais quand même  les examens; je n’ai jamais redoublé.» A vrai dire, l’élève avait un caractère tellement insupportable que les instituteurs neuchâtelois acceptèrent sotto voce ce curieux compromis. Moins accommodants, ceux de l’Ecole de commerce de Lausanne l’expulseront en 1948 pour indiscipline.  Avec les profs obséquieux de l’Ecole des Beaux-arts de la même ville, ce fut pire: «Ils n’ont pas supporté que je proclame ma préférence pour les peintures de Raphaël par rapport à l’art contemporain…»

Cela ne l’empêchera aucunement de devenir le disciple de Marcel Poncet, de Rodolphe Bosshard, et d’Albert Yersin, maître du cuivre, qui l’enverra à Paris à la rencontre d’un Gaston Bachelard, et d’un autre savant, Albert Flocon, artiste, poète et génie en mathématiques: «Il m’a initié à la théorie des perspectives curvilignes. On reconsidère le monde en courbes plutôt qu’en rectangles. Si on photographie le ciel à partir du fond d’une cuvette, on obtient une image grand angle appelée œil de poisson. En architecture, cela donne la Géode, au parc de la Villette. Sur la toile, un cercle universel qui nous permet d’être non pas devant un tableau mais dedans.» D’où la sensation de vertige qu’on éprouve en admirant les peintures et les gravures de Sarto, avant de faire le pas…

Mais en artiste artisan, il préfère l’art au langage de l’art. Il se méfie de la posture intellectualisante de l’artiste. Et de paraphraser un Jean Cocteau parlant de l’amour: «Les mots de la culture ne signifient plus rien, ils sont usés; il ne reste que des preuves de la culture.»

Pietro Sarto, 60 ans de peinture, abbatiale et Musée de Payerne, jusqu’au 14 septembre,

 

www. payerne.ch

BIO

1930. Pietro Schneider naît à Chiasso, d’une mère Tessinoise, d’un père d’origine bernoise, ennemi du mussolinisme. Quand il a neuf ans, ils émigrent à Neuchâtel.

1948. Etabli depuis trois ans à Lausanne, il est renvoyé de l’Ecole de commerce, puis des Beaux-Arts.

1950. S’installe pour une dizaine d’années à Paris. Il y rencontre des maîtres à penser: Langlois, Bachelard, Flocon…

1960. Monte à Pully un atelier de taille-douce et de lithographie pour le compte de l’éditeur Pierre Cailler.

1968. Avec Luce Voruz, il crée ses propres ateliers à Villette. Elles déménageront à Saint-Prex en 1971.

1977. Création de la Fondation William Cuendet & Ateliers de Saint-Prex, qui hérite d’estampes de Dürer et Rembrandt.

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