01/05/2011

Romain Bovy, un Tatar à Chexbres

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Sous la voûte du cellier qui sent bon la futaille, il vous domine d’une tête avec le charme d’un grand-duc russe en tournée. Mais en ce caveau «Au Cœur d’Or» des vignerons de Chexbres, le tout premier de la région (patente octroyée en 1964 lors de l’Expo nationale), Romain Bovy n’est plus en vadrouille: en reprenant il y a vingt mois ce local de dégustation délaissé pour y créer aussi un espace de manifestations musicales, ce petit-fils d’un des plus fameux d’entre eux, Maurice Bovy, se fait à 39 ans sédentaire. Finies les navettes entre Moscou et une scène de tournage au Tadjikistan, où il fut le scénariste de Bakhtiar Khudojnazarov, pour le film Luna-Papa, primé à Locarno. Ou entre l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et l’Académie d’architecture de Mendrisio, au Tessin. Ou encore entre une école de langues en Toscane et une autre à Madrid. «Cet endroit très local et mythique est devenu le prolongement de moi-même. Ou serait-ce l’inverse?» Le nouveau gérant travaille seul, sans subventions, dans des murs que la commune lui loue. Pour les frais d’infrastructure, il y a les vins du cru. Pour ceux de sa programmation qu’il diversifie à souhait (soirées jazz, impro, tango, rock acoustique, chorales patoisantes, chanson francophone, one-man-shows, musiques d’ailleurs), il fait passer le chapeau. L’entrée est libre et doit le rester. Aussi a-t-il créé une association qui lui permettrait d’avoir les coudées plus franches*. «Je connais ce caveau depuis mon adolescence, grâce à grand-papa: Maurice Bovy avait des dons artistiques. J’ai conservé les dessins qu’il y avait accrochés et des peintures sur tonneau: des copies fidèles de toiles d’Anker mais où les visages ont été modifiés pour évoquer les gens d’ici.» Entre un pressoir sculpté en 1712 et un bar-comptoir que Romain a lui même façonné, des tables en bois de douve peuvent rassembler une centaine de dégustateurs-spectateurs mélomanes, sous un tamisage de lumière original. Il a été conçu par le grand éclairagiste du Théâtre de Vidy Christophe Kehrli: des bouteilles de Lavaux contenant des ampoules. Elles sont suspendues au plafond par des fils. L’espace s’en est astucieusement amplifié, à l’étonnement des vieux Chexbriens. Ceux-ci ne reviennent que quand c’est un gars ou un groupe du voisinage qui jouent. Lorsqu’un vent musical d’ailleurs y souffle, un public plus bigarré et nombreux afflue au Cœur d’Or. Il en vient de Vevey, Lausanne, Genève, de Haute-Savoie.

Voilà Romain Bovy à l’école des microcosmes. En se déchaussant de ses bottes de sept lieues, il découvre qu’elle est plus complexe qu’il ne l’aurait crue. Pourtant son ambition et sa hardiesse sont intactes. Sous son duvet sourcilier châtain, les paupières sont étirées comme chez les Asiates des steppes: Romain Bovy est par sa mère originaire de la province de Stavropol, au pied du Caucase. Une région de Russie où la politique migratoire de Catherine II avait entremêlé des ethnies hétérogènes, aux sangs pas forcément compatibles. Un des plus anciens de ces sangs-là est le sang tatar. Celui-là même qui fait battre le pouls de ce garçon de 39 ans «bien de chez nous», et dont Lavaux, comme on l’a vu, est une des patries. Il naît à Genève, dans le quartier des Délices. Son père, linguiste et traducteur, a épousé sa mère caucasienne encore soviétique à Moscou, au Palais des Mariages, non loin de l’ambassade de Suisse où, 30 ans plus tard, leur premier né sera employé comme «homme à tout faire» culturel. A Romain, tout comme à son frère Maxime et à ses sœurs Natacha et Sophie (une des neuf espiègles Colombines de la Fête des vignerons de 1999), les Bovy imposent le russe comme première langue maternelle. Le français ne suivra qu’après un séjour mémorable à Montréal.

Depuis qu’il n’y a plus d’URSS et qu’il devient stratégiquement important de dialoguer avec la Russie, la brillante fratrie Bovy est sollicitée souvent par plusieurs instances culturelles et diplomatiques. Ces beaux hybrides aux yeux bridés sont plus que bilingues: ils pensent en russe, aussi vite et bien qu’en la langue de Voltaire. Or voici que leur aîné, Romain, doit réapprendre à penser en chexbrien.

Un beau défi!

 

 

 

 

 

 

 

Le Cœur d’Or, rue du Bourg 22, sous le Cinéma de Chexbres. www.coeurdor.ch

 

Carte d’identité

 

Né le 15 novembre 1972, à Genève.

 

Quatre dates importantes

 

1995 Débarque un 1er mai en gare de Biélorussie, à Moscou.

 

1998 Il est l’auteur du script de «Luna-Papa», du réalisateur Bakhtiar Khudojnazarov.

 

2001 Attaché culturel à l’ambassade Suisse de Moscou.

 

2009 Reprend l’ancien caveau de Chexbres.

 

 

08/04/2011

Yves Laplace, sarcasme et «repentirs»

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Il n’a que 19 ans quand paraît Le Garrot, en 1977, chez Lattès, à Paris. Ce premier roman d’Yves Laplace a été écrit deux années plus tôt, mais un éditeur vaudois y avait renoncé. Depuis, l’écrivain genevois a publié une vingtaine d’ouvrages au Seuil et chez Stock. En Suisse aussi: chez Zoé, à l’Aire, prochainement chez Bernard Campiche. Il est également l’auteur très engagé d’essais politiques courageux – notamment sur les guerres de la fin du XXe siècle dans les Balkans. Grand, la cinquantaine bien découplée, plutôt gracieux dans sa gestuelle, Laplace a les pupilles noir et or d’un Yukio Mishima et la volubilité de Fabrice Lucchini. Une diction d’homme de théâtre. Et pour cause: s’il n’est pas comédien, voilà trente ans qu’il en fréquente la fascinante engeance, ainsi que de bons metteurs en scène: François Rochaix, André Steiger et puis surtout Hervé Loichemol – qui lui commandera des œuvres scéniques. Il fraya avec eux d’abord en chroniqueur théâtral à La Voix ouvrière - un journal fondé en 1944 à Genève par Léon Nicole; ancêtre de Gauchebdo – puis, très vite en dramaturge de plume vigoureuse et de fine lame. Ses pièces seront jouées sur les grandes scènes de Genève et de Carouge, de Paris aussi: au Petit Odéon, au Théâtre de la Colline, à Montreuil, etc. Cinq d’entre elles, plus une inédite, seront rassemblées en avril sous le titre Guerre et Lumières dans la collection de poche de Campiche.

 

Cette parution est précédée par une double réédition à l’Aire Bleue pour le moins originale: en 1996, Yves Laplace avait écrit La Réfutation et son frère puîné Serge - qui signe Benoît Damon - Le Cœur pincé. Deux récits différents mais que sous-tend un même thème autobiographique: vingt mois plus tôt la maladie de leur père, frappé par une encéphalite, les bouleversa, les renvoyant tous deux à leurs enfances respectives et partagées. Seize ans après, voilà que leurs livres reparaissent simultanément, mais retravaillés, ornés de saisissantes images d’époque en noir blanc de leur mère (photographe de formation), augmentés de post-scriptum inédits. Et de préfaces croisées: Benoît présente Yves et Yves présente Benoît.

 

Préjugé de béotien: un auteur qui réécrit un de ses livres n’est-il pas soupçonné de remâchage? Réponse sereine d’Yves Laplace: «Un écrivain a l’autorité de revisiter ses œuvres, de continuer à les accomplir, car rien n’est écrit dans le marbre. Moi j’ai le souci de revenir sur les choses, avec celui aussi de ne pas effacer leur origine. En littérature, le temps est traversé d’une manière paradoxale.»

 

La prose très maîtrisée d’Yves Laplace est ainsi douée d’une mouvance interne et régénérative. A l’instar du peintre devant son chevalet, il ose modifier à souhait ses travaux par des repeints immédiats, et, plus tard, par des repentirs – soit des corrections à l’huile et à la térébenthine - plus incisives.

Son enfance à Genève, dans le quartier de Vermont et des Cropettes qui est en amont de Cornavin, il l’a consignée, peut-être aussi retouchée, dans les pages de La Réfutation, seconde mouture. Une narration à la fois tragique et amusée, rougie de sarcasme, pimentée d’énigmatiques autodérisions.

A cinq ans, Yves Laplace se levait à l’aube chaque dimanche pour aller chercher pour ses parents un exemplaire de La Suisse dans une inoubliable caissette en fer-blanc. Lui instilla-t-elle la saveur ferrugineuse de l’actualité locale ou mondiale? «A douze ans, je lisais le Monde diplomatique (…). Je suivis la campagne électorale – française ndlr – à la télévision. J’étais partagé entre Rocard et Krivine.» Dans ce havre familial électrisé par les chansons de Ferré, Brel, Brassens et Barbara, il pouvait plus librement exprimer ses opinions politiques (de gauche déjà) que dans les couloirs du Collège Rousseau.

Dès l’âge de cinq ans, son père l’a souvent emmené au stade de La Fontenette pour y soutenir Etoile Carouge. Quel beau legs! En 1984, Yves Laplace deviendra arbitre de football. Il a «sévi» 17 ans en 2e ligue. Une expérience heureuse qui se poursuit en appoint subtil à ses hautes stratégies et défis littéraires.

 

 

 

BIO

Né le 23 mai 1958 à Genève

1984 Parution d’Un homme exemplaire au Seuil et création de Sarcasme au Petit Odéon.

1997 Premier voyage en Bosnie, relaté dans Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica (Seuil).

2001 Rejoint les Editions Stock avec L’Inséminateur.

2009 Sa pièce Candide, théâtre, à Carouge et Montreuil, attire 20 mille spectateurs.

 

 

13/02/2011

Chérif Vanly, Lausannois pur sucre et pur Kurde

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A l’approche de ses nonante ans, il est fringant comme un gardon et la malice de son regard est celle d’un adolescent au cœur révolté. Celui qu’il fut dans un quartier pittoresque du Vieux-Damas, en Syrie, où son père qu’il perdit tôt avait été un militaire influent. La voûte sourcilière qui en accentue l’expression – pour fustiger ses adversaires ou les brocarder – est floconneuse comme neige. Or Chérif Vanly s’amuse des idéaux forcenés de sa jeunesse autant que des épisodes tragiques qui ont jalonné son long combat pour les droits du peuple kurde. Le 7 octobre 1976 notamment, il fut victime d’une tentative d’assassinat à Lausanne, chemin du Levant: des sicaires à la solde de Saddam Hussein (alors vice-président de l’Irak) lui logèrent deux balles dans le cou. Il survécut et actionna en justice le commanditaire du crime. Le futur tyran de Bagdad fut défendu par l’avocat Christian Grobet, lui-même futur membre du Conseil d’Etat genevois! Les tribunaux vaudois conclurent l’affaire par un non-lieu, puis la classèrent après qu’un paiement pour tort moral fut concédé par les autorités irakiennes à leur hôte kurde en exil.

Le train de vie de Vanly est pourtant resté modeste, même s’il vit désormais dans un autre quartier de sa ville d’adoption, et sous une identité d’emprunt. Il ne reproche rien à nos instances judiciaires et se dit très attaché à sa terre d’accueil. Il y a étudié le droit, puis les sciences-po. Durant 16 ans, il a été greffier au Tribunal de district de Lausanne («un gagne-pain»). Même si la condition du peuple kurde semble s’améliorer au Moyen-Orient, il n’y retournerait pas durablement: «Je suis trop âgé, je ne pourrais plus vivre à l’orientale, je suis d’ici maintenant». Preuve de son intégration, c’est à la Bibliothèque cantonale universitaire de la Riponne qu’il vient de léguer toutes ses archives. Un fonds de 3500 documents, consultables en français, anglais, allemand, russe, arabe, turc, et en kurde - une langue indo-européenne, parlée par 30 millions d’âmes, qui se ramifie en deux dialectes principaux: le sorani et le kurmandji.

Ce nouvel enrichissement de la BCU offre un champ d’investigations inédites aux historiens que le Kurdistan intéresse. Depuis son antiquité glorieuse, quand son peuple était apparenté aux Mèdes, jusqu’à son déchirement actuel, cette nation fantôme est écartelée, comme on sait, entre la Turquie, le nord de la Syrie, le nord de l’Irak et l’Iran occidental. Un rêve d’unification et d’autodétermination s’était ébauché au début du XXe siècle autour de tables diplomatiques européennes, helvétiques aussi, où des Kurdes exilés furent invités en négociateurs à part entière. Patatras! le fameux Traité de Lausanne, signé en 1923 par la Turquie, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, fit voler cet idéal en éclats. «En débarquant en Suisse à 25 ans, j’étais une tête brûlée: je ne réclamais rien moins que l’invalidation dudit traité!» Quelques mois après, il fonde avec Noureddine Zaza, décédé en 1988, l’Association des étudiants kurdes en Europe. Suivent des décennies de militance très engagée et tentaculaire: Vanly voyage constamment, en tant que porte-parole à l’étranger du général Mustafa Barzani 1903-1979, le légendaire leader du mouvement nationaliste kurde d’Irak, avec lequel il entretient une correspondance d’importance historique. «Elle constitue probablement le joyau du fonds remis à la BCU», souligne le journaliste Ihsan Kurt, président d’une association créée récemment pour veiller à l’enrichissement de ce dernier*.

Vanly se déplace se rend plusieurs fois à Moscou, en Turquie, à Téhéran, il rencontre les dignitaires du shah, puis Khomeiny. A Paris, il s’exprime en Sorbonne. A Rome, il s’entretient avec Jean-Paul II. Homme d’action, plus que théoricien, il n’en est pas moins l’auteur d’articles et de livres qui marqueront l’histoire de son peuple. Son encre vitriolée éreinte quelques chefs de file, dont certains furent ses amis: «Ils sont actuellement au pouvoir en Irak, et ils me boudent. Je les boude aussi.»

Association pour le fonds kurde d’Ismet Chérif Vanly.

Afkiv@bluewin.ch



Carte d’identité

Né le 21 novembre 1924, à Damas.

Quatre dates importantes

1949 Son arrivée en terre vaudoise.

1953 Epouse Carmen, une Tessinoise. Leur fils Syamend, naîtra en 1957.

1967 Devient greffier au Tribunal de district de Lausanne.

1989 Paris et Londres reconnaissent une Déclaration des droits du peuple kurde, qu’il a initiée.