21/12/2007

Jean Malaurie, chaman des glaces

   

Le lustre de sa chevelure chenue évoque bien sûr les blancheurs emblématiques de son royaume arctique, mais c’est au mage Merlin qu’on songe dès qu’il se lève pour vous serrer la main. A 85 ans, Jean Malaurie reste impressionnant autant par stature bien conservée d’athlète que par sa courtoisie irréprochable, tellement vieille France, qu’on y devine un zeste de parodie. Ce conquérant du Pôle Nord, qui milite désormais pour la reconnaissance par l’UNESCO d’une vaste zone arctique protégée, qui va de la banquise canadienne jusqu’à l’Extrême-Orient sibérien, n’est plus retourné chez ses amis les Inuits depuis dix ans, mais c’est en leur nom, et pour la reconnaissance de leur culture en péril qu’il court les grandes capitales du monde. En mars dernier, pour l’inauguration de l’Année polaire internationale 2007-2008, il a obtenu le soutien inconditionnel du prince Albert II de Monaco, mais aussi l’appui de la présidence française (Sarkozy n’a pas désavoué Chirac), et des autorités russes, très accommodantes, malgré la question délicate de leurs visées sur le contrôle du pôle, et le délabrement écologique de la Sibérie septentrionale.

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«Pour preuve, à l’Académie polaire d’Etat de Saint-Pétersbourg, dont je suis président à vie, la deuxième langue obligatoire est le français. Car nous fallait une langue de travail subtile. Depuis qu’il s’est mondialisé, l’anglais ne vaut plus rien au plan scientifique.» Bref, ils sont bien ces Russes… Mais pour qu’un traité en bonne et due forme soit reconnu en janvier, il faudra encore les signatures d’Ottawa et de Washington. «Les négociations sont difficiles. Il y a des intérêts pétroliers, gaziers, de shipping aussi. Mon travail consiste à faire comprendre aux nations que l’océan glacial est le berceau des climats. Et je compte beaucoup sur la Suisse pour m’aider à les convaincre.» A l’occasion d’une conférence que Jean Malaurie a donnée en novembre au Musée d’ethnographie de Genève, il a discuté fructueusement, dit-il, avec des délégués suisses à l’UNESCO.

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Un orateur ensorcelant, Malaurie, dès qu’il s’agit de sensibiliser un public de tous âges à la cause des civilisations du froid, et aux désastres qu’elles encourent depuis que le réchauffement planétaire a cessé d’être un secret de polichinelle. Tous les scientifiques conviennent que la banquise se rétrécit chaque année d’une superficie d’un million de km2, soit deux fois la France, vingt-six fois la Suisse, etc. Pourtant, tout savant qu’il soit, lui ne s’embarrasse pas de graphiques ou de statistiques. Il met en scène son charme de conteur animiste – qui avait si bien opéré il y a cinquante ans dans son livre à succès Les derniers rois de Thulé. Il dépeint la beauté des habitants de l’Arctique, leur sagesse rentrée, leur rapport immédiat avec leur environnement, avec la Nature. Une leçon que toute l’humanité devra bientôt retenir, si elle tient à survivre.

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 «Après ma conférence genevoise, deux très jeunes gens sont venus me voir. Pas pour me parler, seulement pout me serrer la main, me transmettre par leurs yeux leur émotion. C’étaient un Vaudois et un Hongrois, je ne les oublierai pas.»

Sous les flammèches argentées de ses sourcils époustouflants, Jean Malaurie garde ses yeux fermés, mais dès qu’il les rentrouvre ce sont des braises. Deux prunelles bleu électrique.

«Dans le grand Nord aussi, l’essentiel se dit par les yeux, par les mains. Ses hommes n’aiment pas les mots. Les mots sont dangereux, et je suis d’accord avec eux. Chez moi, dans le pays cauchois, au nord-est de la Normandie (par ma grand-mère, je suis un cousin de Maupassant), on dit: «Celui qui parle a déjà tort.» C’est très inuit ça, c’est cauchois, cela doit être aussi vaudois, n’est-ce pas? Car le mot congèle la sensation. C’est tellement plus important de se mettre à l’écoute d’une pierre, d’un caillou. Vous savez, c’est comme en amour, dès qu’on se met à parler, c’est déjà foutu. La parole tue. L’avenir des hommes est au silence, à l’humilité.»

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BIO

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1922. Naît à Mayence, en Allemagne, d’un père français originaire de Fécamp, sur la Manche, et d’une mère Ecossaise. L’un meurt quand il a 17 ans, la seconde à ses 21 ans.

 

1943. Etudiant à Paris, il entre dans la Résistance. Après la Guerre, il consacre 14 années à la préparation de thèses en géomorphologie et en ethnohistoire.

 

1948. Expéditions au Groenland (auprès d’un Paul-Emile Victor, dont il se détachera pour adhérer au CNRS), dans le Hoggar, puis derechef au Groenland, dont il redessine la cartographie tout. Vit chez les Inuits.

 

1951. Premier Français à atteindre le pôle géomagnétique nord en traîneau.

 

1954. Parution de son best-seller Les derniers rois de Thulé, traduit en plusieurs langues, qui dénonce une «néocolonisation» funeste des peuples arctiques. L’année suivante, il crée chez Plon, à Paris la célèbre collection Terre humaine.

 

1994. Directeur émérite au CNRS, il est cofondateur, en Russie, d’une Académie polaire d’Etat.

 

2006. Rassemble, avec l’appoint de l’Institut national de l’audiovisuel, 14 films en 4 épisodes narrant, par l’image et le commentaire, la Saga des Inuits.

 

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27/11/2007

Jean-Jacques Gauer, doge du Lausanne-Palace

 

Jean-Jacques Gauer n’a pas attendu Luminis pour festonner son établissement d’une parure de Noël. Dès son accession officielle à la direction du Lausanne Palace, ce réinventeur de palais enchantés a créé la surprise au centre-ville en faisant emballer le somptueux bâtiment de 1915 d’une résille de lampions rouges et blancs. En novembre 2002, ses décorateurs ont ajouté audacieusement sur la façade une gigantesque faveur chatoyante, délicieusement kitsch, «tape-à-l’œil mais juste ce qu’il faut», aux dires du badaud vaudois moyen, un peu bousculé dans ses ataviques austérités. 
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L’idée fit mouche, au grand plaisir de Gauer, qui souhaitait que le cœur de sa ville d’adoption s’égaie pour les fêtes, à l’instar de Gstaad, ou de Flims, aux Grisons. «Les autres commerçants du quartier du Grand Chêne s’y sont mis à leur tour; suivis par plusieurs, au point que la Municipalité nous a exprimé sa gratitude en réduisant un tantinet (et la première fois) notre facture d’électricité. Mais cette année, pour changer, la façade de l’hôtel est tendue de rideaux lumineux et de couronnes torsadées. Après trois ans de loyaux services, notre gros ruban est à vendre!»
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Tel est l’esprit vif  (scintillant lui aussi) de cet enfant de prestigieux hôteliers bernois, qui lui-même a codirigé le Schweizerhof familial durant 17 ans avant de renflouer le cinq-étoiles lausannois en 1996 pour en tripler le chiffre d’affaires en une décennie. Avec un même sérieux,  mâtiné de badinerie, il accorde de l’importance à des détails de décoration éphémère. Parce qu’elle est bien plus qu’un signe extérieur d’opulence : un lien moral, quasiment viscéral avec Lausanne. «C’est une ville qui a pour atours principaux non seulement  le Léman, qui m’est très cher depuis mes années de formation à l’Ecole hôtelière, mais elle est latine. Elle a le charme, la douceur de vivre des pays où l’on n’est pas obligé de se prendre au sérieux, ou, comme en Suisse alémanique, d’entasser des tomates carrées dans des cageots.»
Lors de ses fréquents voyages à l’étranger, en tant que président d’un réseau tentaculaire d’hôtels de luxe, Gauer affriande sa clientèle étrangère en faisant valoir ce génie latin et solaire qui caractérise la capitale vaudoise. Il vante le panorama lémanique, mais aussi les grandes écoles, l’excellence des hôpitaux, la proximité de l’aéroport de Genève… « Je leur dis aussi que si Genève est une cité où l’on apprécie de vivre durant trois ou quatre ans, Lausanne, elle, est une ville où l’on reste.»
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Onze ans après qu’il eut repris le timon du Lausanne-Palace, pour le déséchouer non seulement d’un marasme financier, d’une désorientation économique mais de ce qu’il appelle une «difficile situation humaine», Jean-Jacques Gauer a doublé le nombre de ses employés. Car il a fallu entretemps embaucher du personnel spécialisé : 230 âmes (contre 96 en 1996) ne sont pas de trop pour assurer le service de six restaurants, un centre de bien-être cinq-étoiles – lui aussi pionnier en Romandie, et sur le point d’être modernisé. Et la gestion d’ établissements annexes tels que l’Hôtel des Trois-Couronnes, à Vevey ou, dès juin 2008, celui du Château d’Ouchy, loué à la Loterie romande – «ce sera un établissement de charme, avec bar lounge, piscine et transats».
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Gauer prend à tâche d’administrer toute cette famille en la ralliant, dit-il, à une même vision. Après avoir eu une expérience regrettable avec des clandestins équatoriens, il s’efforce d’intégrer du personnel étranger qualifié, notamment pour un bar à sushis qui s’est ouvert dernièrement: mais leur obtenir un permis en bonne et due forme est parfois une gageure. «Je ne vais quand même pas confier la gastronomie japonaise à un cuisinier uranais!»
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Vous saurez enfin que  Jean-Jacques Gauer est lui-même un gastronome. Il aime mitonner pour ses amis des rougets grillés ou un  beau gigot d’agneau. Un épicurien qui apprécie de joyeuses libations avec son client fidèle et ami, Jacques Dutronc. «Lorsque Jacques débarque à Lausanne, il dit que c’est pour une cure d’intoxication… »
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BIO
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1953. Naît à Berne dans une famille de cinq enfants, une dynastie d’«aubergistes» qui gère le prestigieux Schweizerhof de la capitale fédérale depuis 1937. Perd son père à 14 ans.

 

1972. Entre à l’Ecole hôtelière de Lausanne, après une scolarité au Rosey, à Rolle, et une matu à Neuchâtel. Stages dans divers pays.

 

1978. Se marie. Il aura «trois fils» : l’aîné a fait HEC, le puîné se tâte dans l’hôtellerie, le cadet est un chien – un labrador de 14 ans…

 

1990. Quitte Berne, où depuis 17 ans il coadministre l’entreprise familiale du Schweizerhof, pour s’établir en Romandie et y restructurer le Lausanne-Palace. La même année, il devient président de The Leading Hotels of the World. Depuis, il est réélu régulièrement à ce poste qui chapeaute un réseau de 420 hôtels luxueux répartis dans le monde.

 

2007. Le Lausanne-Palace & Spa a triplé son chiffre d’affaires, doublé le nombre de ses employés. Trois après qu’il a repris la gestion des Trois-Couronnes, à Vevey, il obtient le droit d’exploiter l’Hôtel du Château d’Ouchy dès juin 2008.

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16/11/2007

Emilienne Farny et la laideur des villes

Son tour de main et sa technique picturale Son impeccables sont des invectives, ses toiles bien léchées sont des brûlots. Tout comme son sourire d’adolescente et son humour de soi. «Je ne me suis pas mise dans la bonne ville pour faire apprécier ce que je peins, dit Emilienne Farny, en parlant de Lausanne. Les gens d’ici n’aiment pas qu’on leur jette des choses à la figure, ou alors il leur faut un mode d’emploi. De toute façon, j’y passe toujours pour une scandaleuse, tant par ce que je fais que par ce que je suis.» Or cette mise au ban artistique et intellectuelle dans laquelle elle a fini par presque se délecter dure depuis trente-cinq ans.

 

Depuis l’année de son retour de Paris, et de sa série d’acryliques intitulée Le bonheur suisse: champs de colza tirés au cordeau, bitume autoroutiers et symphonies de béton urbain sous des ciels trop nets, trop purs pour être heureux. C’était un temps, né de la mouvance soixante-huitarde, où il fallait être courageux pour brocarder le propre-en-ordre des héritiers de Guillaume Tell. Les travaux de cette jeune adepte du pop art anglo-américain furent accueillis ici comme un manifeste incongru. Ils engouèrent pourtant quelques collectionneurs qui lui resteront toujours fidèles. Puis, le succès s’élargissant, ils ont été tous vendus. «Il faut dire que j’étais folle à cette époque», dit-elle d’un ton sous-entendant qu’elle n’a pas cessé de l’être. En tout cas, elle n’a jamais dérogé à sa première revendication artistique et intellectuelle: être rebelle aux consécrations locales, porter un regard distant, sociologique, sur l’évolution de l’environnement humain. Et faire comprendre aux prétendus humains que nous sommes que le monde est devenu dangereux.

Quelle peigne des paysages de chantiers ou qu’elle réalise des sculptures par assemblage (« je ramasse tout ce que je peux, dans les décharges, les réserves abandonnées… »), telle cette collection de vingt-cinq «bonshommes» qu’elle expose ces jours-ci à Renens*, elle reste résolument dans le sillage subversif d’un Andy Warhol, d’un Roy Lichtenstein, d’un Edward Hopper. Ces monstres du pop art, elle les a découverts à 18 ans, lors d’une première virée à Paris. Elle était accompagnée de quelques amis élèves comme elle des Beaux-Arts de Lausanne qui, eux préféraient l’Ecole française. «Nous en sommes arrivés aux mains. Oui, j’ai dû cogner…»

Cinquante ans après, elle cogne encore, mais avec le savoir-faire d’une grande artiste qui préfère l’efficacité des artilleries picturales, graphiques ou plastiques. On lui reproche quelquefois de ne peindre que de choses moches : «Je suis fascinée par la laideur de cette ville. Ma peinture essaie d’en faire de la beauté, c’est aussi simple que ça.»

Elle est grande, l’Emilienne, sous une puissante tignasse blonde, avec une voix ronde, un regard bleu franc incapable de quitter le vôtre. Elle fait semblant de jurer comme un charretier, collectionne ses blousons en cuir craquelé de motarde, ainsi que des cailloux au poli soyeux qu’elle prélève délicatement comme des talismans dans les sentiers vicinaux pour les offrir à des amis. Car cette walkyrie flamboyante a le cœur pétri d’intentions raffinées et sincères.

La politique la passionne, mais elle se garde bien de s’y lancer: «Je ne suis pas assez diplomate… Mais j’ai pleuré en apprenant le succès électoral de l’UDC. La culture de notre pays en prendra un coup. Sans parler de ce qu’on réserve aux étrangers!» Autour de son atelier, dans le quartier de la Borde, vivent  beaucoup de requérants. Et les murs des rues sont peinturlurés de graffitis, de tags, la plupart d’un style fier et sauvage. On les efface, mais il en revient. Ils sont en perpétuelle ébullition.

 Désormais, Emilienne Farny les guette, les photographie avec son petit Kodak automatique et s’en inspire pour ses tableaux: «Il m’arrive de les préférer à ce qui se fait aujourd’hui dans ce qu’on appelle l’art moderne.»

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Emilienne Farny: Autre chose. Du 3 novembre au 1er décembre 2007. Galerie du Château, Renens, ave. du Château 16.

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BIO

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1938. Naît à Neuchâtel dans une famille «très bourgeoise».

 

1956. Après une scolarité dans une pension de Davos, «où il n’y avait que des enfants de dictateurs», elle étudie les Beaux-Arts à Lausanne. Cours de Jaques Berger.

 

1962. S’installe dans le XIVe, à Paris. Premières œuvres importantes.

 

1971. Naissance de sa fille Melody. (« Ce prénom était un hommage à Gainsbourg»).

 

1972. Retour à Lausanne. Son Bonheur suisse déclenche un tollé. Expo décisive à Rumine. Suivront une trentaine d’autres en Suisse, à Paris.

 

1989. Parution de son catalogue Paysage après meurtre - textes d’Alain Jouffroy, Roland Jaccard, Jacques Chessex, Bertil Galland, Christophe Gallaz, Michel Thévoz (compagnon d’Emilienne, depuis des décennies).

 

2000. Commence à créer aussi des sculptures par assemblage.

 

 

 

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