11/10/2007

Pascal Auberson, nouvel envol

           

Il pose pour les photographes en homme de scène accompli: mimant une liane torsadée dans sa course à la lumière, se cambrant comme un cheval peint par Dali, surveillant le mouvement de la main gauche - celle du percussionniste - en toute indépendance de la droite qui, elle, pense et écrit. «Cette dislocation des gestes trouve son origine dans le partage du cerveau», dit Pascal Auberson, qui est peut-être avant tout un danseur. Soit un homme de musique, de voix, de poésie, d’images et de figures qui a toujours conjugué ses forces expressives à partir de son corps. Du creux de ce ventre dont ont lui a retiré le 21 avril 2006, le jour de ses 54 ans, un long bout d’intestin pour le sauver du cancer.

Il a frôlé la mort, mais de cette secouée il nous est revenu plus souple, lianesque et chevalin que jamais, éperonné par un humour noir libérateur qui lui fait entonner Brassens de travers - «Moi, mon côlon, celle que je préfère, c’est celle de 14-18». C’est parce qu’il a recouvré une puissante tendresse pour l’humanité et la vie que le Pascal nous émeut quand il pose pour Odile Meylan en levant ses yeux vers la clarté solaire.

Nous l’aimons tout autant photographié par Mario del Curto, pour l’affiche de son nouveau spectacle Kélomès: l’artiste y ferme ses yeux, abaisse son visage, le lovant dans une paume, avec un sourire aveuglé, repu de lumière. Il y a quinze ans, il avait créé pour le Conservatoire de Lausanne une œuvre intitulée Icare des ailes pour la nuit.

«J’ai été très proche de la mort, c’est vrai, mais en même temps de l’amour: oh! la main d’une infirmière de garde qui vient vous rassurer! On se sent alors lié aux humains, on appartient à un humus.» A ce village de Penthéréaz où, lors d’une émission du Kiosque à musique, il entend des enfants chanter en chœur une de ses anciennes chansons. Euphorie: «Ça sentait la campagne, le pays de mes grands-parents, je voyais voleter des hirondelles.» Oui, l’humus vaudois, la terre odorante du pays de Gilles auquel d’ailleurs Pascal décerne des ailes d’ange dans son nouveau CD et sur la scène de Vidy*. «Mais si je crois à mes racines, c’est pour y être un arbre, en ouvrant mes ramures le plus possible vers l’extérieur, et au-delà des frontières. J’ai aussi du sang gitan.» Ne lui demandez pas d’expliciter sa métaphore en termes politiques, car Pascal vous pulvérisera les argumentations de l’UDC avec sa rage légendaire et toute l’élégance des poètes. Signe heureux que ses accus sont bien rechargés…

Plus importants, plus urgents sont les défis artistiques auxquels cette énergie retrouvée, différente, l’attelle désormais. Pour commencer, la parution chez Frédy Henry, des partitions musicales d’Aubersong: la retranscription minutieuse, et enfin disponible au public, de 33 chansons qu’Irène Hausamann et Gaspard Glaus, sont parvenus à exhumer du grand fatras de ses souvenirs. «J’écrivais trop vite. Je jetais mes textes, mes notes, je ne gardais rien. A présent, grâce à ce livre et grâce à ces deux amis qui l’ont fait, je sais que la chanson reprend place au centre de mes préoccupations.»

Mais ce livre n’est pas un sarcophage: les douze nouvelles chansons composées pour Kélomès sont autant d’envols icariens dans un univers sonore stratifié inédit, concocté par d’autres complices, Pierre Audétat et Christophe Calpini. Le free-jazz s’accompagne de vibrations électropops; on fait irruption au pays des robots. «La chanson a changé, dit Pascal qui a appris à aimer le groove. Si tu crois que c’était mieux avant, là tu es mort!» Et de s’imiter lui-même dans ses transes déclamatoires d’antan, et ses nasonnements mélodramatiques. Il a appris à ne plus s’époumoner, à laisser le flux de sa poésie se mêler plus librement aux nouvelles vibrations de ce monde qui l’a repris. Comme si la vie en valait tellement la peine, qu’il fallait non plus la hâter, mais la ralentir, la savourer en la décélérant.

www.vidy.ch

www.pascalauberson.ch

 

 

 

 

BIO

 

1952. Naît à Lausanne. Son père est le chef d’orchestre Jean-Marie Auberson.

 

1972. Etudie la percussion avec Kenny Clark, à Paris. Formation classique au Conservatoire de Genève. Trois ans à l’OSR. Il jouera aussi du piano, du tuba.

 

1974. Commence à enregistrer des albums, concerts aussi à l’étranger; vit à Paris jusqu’en 1980.

 

1983. Début de collaboration avec sa compagne chorégraphe Diane Decker, qui sera la maman de ses deux fils César et Louis.

 

1988. Succès d’«Ange rebelle», album, et spectacle repris jusqu’en 1992.

 

1990. Piano Seven, avec François Lindemann; trois ans après Border Line, avec Francioli et Bourquin.

 

2002. Incarne le personnage d’Ulysse dans le spectacle d’ouverture d’Expo O2.

 

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03/10/2007

Ivan Frésard, l'enfance de l'art

Ce portrait a paru dans 24 Heures, le mardi 2 octobre.

 

 

 En franchissant le cap de la quarantaine, Ivan Frésard semble avoir encore rajeuni. Oh! ses instructives injections de Botox testées en direct sur Rouge FM en 2006, n’y sont pour rien: deux rides de plus ou de moins, ça ne vous change pas un personnage. (Il a toujours son regard de loups des Abruzzes.) Sa coquetterie se loge ailleurs: dans l’entretien du feu de la jeunesse qui perpétuellement bout en lui. On devrait parler plutôt de juvénilité – ce qui est plus poli qu’infantilité. Ivan n’en disconvient pas: «Je crois bien que je suis resté un vrai gosse.» A l’instar de nombreux post-ados d’aujourd’hui, rompus à toutes les astuces du multimédia, à tous les bidouillages de logiciels, il a gardé le goût du bricolage. De l’invention sauvage.
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Le voilà donc en phase avec ceux qui collaborent à son rituel radiophonique de midi Les Patriotes, et qui le rejoindront cet hiver à la Télévision romande pour une nouvelle mouture du talk-show Le Labo. «Comme moi, quand j’avais 16 ans, ils sont en train d’apprendre le métier sur le tas, en donnant libre cours à leur imagination technique et à leur créativité naturelle. A présent, le système D, permet de réaliser avec les ordis et la vidéo des choses presque plus importantes qu’avec une grosse machine. Et il est pris plus au sérieux qu’autrefois. Surtout par la TSR, qui a eu l’audace de mettre à notre disposition le rendez-vous du Labo, le bien-nommé: c’est un vivier.»
Au printemps dernier, l’émission avait fait un flop: «Elle était programmée à une mauvaise heure d’audience; elle avait des longueurs. Mon tort a été surtout de recruter une équipe avant de lui garantir une plateforme. Nous allons remettre ça dans les meilleures conditions, après la rentrée, pour la grille des fêtes.»
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S’il mise beaucoup sur l’enthousiasme de ses jeunes poulains, il sait la réfréner. Un apanage de l’âge quand même, et de l’expérience: «Celle-ci m’a pourvu d’une base intellectuelle, elle m’a appris à conduire de front sur l’antenne des sujets légers, drolatiques, et des thèmes graves comme le racisme, les dérives de l’UDC, la drogue, etc. Je ne me laisse plus piéger. Je sais maintenant quand on peut arrêter de rire, devenir sérieux, puis quand on peut recommencer à délirer. Pour moi, une émission à la radio, à la télé, ça se déroule comme la vraie vie.»
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Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie tout au commencement?  Cette méditation de Victor Hugo pourrait servir de grigri aux nouveaux défis d’Ivan Frésard, un des rares hommes de communication romands capables de rajeunir les audiences médiatiques, puisqu’il connaît mieux que d’autres le langage des jeunes et les aspirations de l’enfance. Or curieusement, il n’est pas disposé à narrer la sienne.
.Autant il peut déployer son charme – qu’il sait cultiver admirablement-, se livrer tout cru aux indiscrétions de la presse people sur sa vie privée actuelle, autant il se montre désabusé quand on lui cherche une fibre proustienne. On saura tout au plus qu’il est né à Neuchâtel, que le filiforme délié qu’il est devenu a été gros… Que son père enseignait l’économie à l’Université. Lui-même n’était pas studieux pour un sou, les disciplines scolaires l’ennuyaient.
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Mais vraisemblablement pas l’analyse combinatoire: car il se révéla d’emblée un champion du cube de Rubik, ou Rubik’s cube, dès que ce jouet multicolore fut commercialisé au début des années quatre-vingts. Ivan avait 14 ans. Instinctivement, il sut manipuler comme un simple hochet ce casse-tête géométrique à trois dimensions, sur lequel les adultes, plus lents, se torturaient les méninges. Ces mêmes doigts d’or lui apprendront plus tard à s’amuser avec d’autres techniques, et à saisir habilement le pouls du temps, et des générations.
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www.dailymotion.com/lelabo
www.fresard.ch
www.multimania.com/contreloubli
www.rougefm
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BIO
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1966. Naît le 24 novembre 1966 à Neuchâtel, de parents originaires de Saignelégier (JU).

 

1983. Débute à RCM, à Massongex, une radio libre qui émet depuis un camping au-dessus d’Evian. Plus tard, il se produira sur deux autres à Annemasse.

 

1987. Démarre à la TSR. S’ensuivent des allers et retours : durant 15 ans, il lancera ou animera une septantaine d’émissions radiophoniques ou télévisuelles.

 

1989. Devient père avec la naissance de Lolita. D’une autre mère, Alicia naîtra en 1996.

 

1998. Reçoit le Prix Goretta pour une interview du plus jeune déporté d’Auschwitz.  (Le journaliste Frésard a aussi  réalisé des reportages au Pérou, au Cameroun, en Egypte, etc.)

 

2000. Crée sur la Première l’émission dominicale La soupe est pleine. Délibérément, il l’abandonne en 2004, alors qu’elle est sommet de sa popularité. Depuis, elle s’appelle La soupe.

 

2004. Lancement des Patriotes, sur Rouge FM.

 

2007. Production du talk-show Le Labo, sur TSR2.

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26/09/2007

L'Europe balnéaire de Michail Maiatsky

Ce portrait a paru hier, mardi 25 septembre, dans 24heures.

 

 

Prof à l’UNIL, ce philosophe d’origine russe dépeint dans un essai une Europe qui recouvrerait sa suprématie d’antan en se bornant à cultiver son patrimoine culturel. En devenant le paradis des villégiatures.

Né en 1960 à Stavropol, au nord du Caucase, Michail Maiatsky est un universitaire russe qui s’est rapidement acclimaté aux tours d’esprit des Occidentaux et à la douce torpeur de nos almas maters romandes. Après avoir profité d’un temps de stage dans celle de Fribourg (une cité où il a obtenu la naturalisation suisse il y a trois ans), le voici, depuis un an, maître assistant à la Faculté des lettres de Dorigny. Cet énigmatique personnage aux iris clairs et au sourire rare enseigne le russe, mais il est avant tout philosophe: sa thèse de doctorat, en français, a pour titre Platon, penseur du visuel.

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Accessoirement, il a été journaliste, ou plutôt un correspondant intellectuel de haute volée comme en réclament de plus en plus certains médias de sa première patrie – des journaux en ligne, notamment, qui veulent se démarquer de la presse russe ordinaire, désormais trop tentée par la futilité. C’est à leur intention que Maiatsky avait rédigé une série de billets, analytiques et méditatifs, lors d’un séjour à Paris, dans le quartier de Belleville. De novembre 2005 à avril 2006, ce fut une période d’émeutes, de manifestations, de «tsunamis sociaux», comme il dit avec une pointe d’ironie.

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Or du regroupement de ces textes traduits en français par son épouse, et qui a paru cette année à Paris*, notre philosophe extrait une réflexion qui dépasse ces événements parisiens, et même la France. Elle englobe le destin d’un continent entier: «L’Europe est, en un demi-siècle, devenue une civilisation du temps libre, tout en continuant à se présenter comme une civilisation du travail,» écrit-il.

Résumons : et si, dans ce maelström globalisé, de plus en plus vertigineux des compétitions économiques et politiques, cette vieille Europe jetait l’éponge? Imaginons qu’elle renonce à rivaliser avec les Etats-Unis, ou avec l’Asie émergente pour se reposer sur les lauriers qui faisaient jadis toute sa grandeur: sa culture diverse, ses musées, ses paysages contrastés, son irrésistible désuétude qui attire déjà des millions de touristes…

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Mais la mordacité lucide de Maiatsky n’oublie pas les petites scories socio-économiques qui ourlent cette vision idéale. En évoquant «la récente conversion européenne d’une civilisation de la contrainte à celle du plaisir», il rappelle que «l’individualisme et la conscience grandissante des droits de l’homme ont rendu l’exploitation effective définitivement incompatible avec la dignité de l’être humain. Ce qui a inéluctablement conduit à délocaliser le travail industriel dans des pays où le consumérisme est jeune, vigoureux et encore capable de promettre (…) le salut en échange de la sueur.»

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Cela sonne un peu comme l’annonce d’une nouvelle forme de colonisation.

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Voilà en vrac, très grossièrement faufilé, le propos subtil, moqueur – jamais méchant – de son essai au titre bien suggestif Europe-les-Bains. On y apprécie une saveur de gageure, d’ invraisemblable. Un humour britannique pimenté d’un pessimisme foncier qui invoque Gogol. Suggestive, l’illustration de la couverture l’est davantage: on y reconnaît une célèbre fresque crétoise représentant le taureau jupitérien enlevant la petite Phénicienne mythologique qui allait donner son nom au Vieux-Continent. Mais ici, elle n’est pas effarouchée. Vêtue d’un bikini, elle plonge dans une Méditerranée bleue.

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«Or l’idée de rassembler ces chroniques m’est venue en visitant les Alpes vaudoises…», avoue Michail Maiatsky.

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Europe-les-Bains, éditions Michalon, 160 pages.

 

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