25/09/2007

Mady Vinciguerra du Petit Larousse

Cet article a paru dans 24heures hier lundi.

 

 

 

Elle a des cheveux bouclés et blancs, d’un blanc moiré qui évoque la fleur de l’amandier. On se gardera donc de l’appeler Madame Larousse, quand bien même Mady Vinciguerra est la  meilleure ambassadrice de ce dictionnaire qui fait partie de notre univers familier et dont elle a dirigé la complexe fabrication.

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A l’orée de chaque automne, elle débarque en Romandie pour le présenter elle-même, ravie d’annoncer l’homologation de nouveaux helvétismes. Dans le millésime de 2008 -  dont 25 000 exemplaires sont déjà distribués dans nos librairies – on relèvera relâches pour vacances scolaires, l’expression sous toit pour dire qu’un projet a été discuté en détail, puis musique d’avenir qu’on croyait très français, mais non. En même temps, trois Helvètes ont fait leur entrée dans le secteur des noms propres: l’écrivain d’expression allemande Paul Nizon qui vit à Paris, le dramaturge et peintre genevois Valère Novarina et un certain Roger Federer... Mady Vinciguerra a pleinement conscience que le Petit Larousse doit concerner ses usagers de toutes les parties du monde. Un produit francophone universel. Or elle trouve le mot produit inapproprié pour un dictionnaire, même si celui-ci est en vente parfois, dans un magasin de province, entre les appareils ménagers et le rayon d’alimentation. Le voisinage lui sied mieux. Un dico, c’est nourrissant, les mots sont une matière vivante : cette profession de foi accompagne la directrice éditoriale du Petit Larousse depuis sa petite enfance.

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Elle a d’ailleurs conservé son tout premier exemplaire personnel, qu’elle compulsait dans la maison de ses parents à Bastia. Il est bien amoché, mais il garde toute la saveur des premiers émerveillements devant les lettrines et les planches.

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A dix-huit ans, Mady quitte sa Corse natale pour des études universitaires à Nice.  «Je me destinais à l’enseignement de l’histoire lorsque j’appris que Larousse recherchait justement une historienne, qui en plus maîtrisait l’italien. » C’est ainsi qu’elle entre dans la grande maison de la rue du Montparnasse, à Paris et participe à l’élaboration de l’index des encyclopédies. «Les éditions occupaient les mêmes locaux qu’aujourd’hui. Depuis, ils ont été réaménagés, cloisonnés, mais je n’oublierai pas mes émotions du premier jour, en 1973, en entrant dans la grande salle de rédaction. C’était poussiéreux, imposant comme une cathédrale. Je me sentais toute petite. J’étais impressionnée par tous ces savants qui allaient devenir mes collaborateurs.»

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Trois ans après, elle quitte l’index pour la mise à jour des noms propres. Ceux des encyclopédies, mais également ceux du Petit Larousse. Un travail captivant: elle épluche attentivement  les journaux du jour, pour suivre l’évolution des personnalités, aviser l’émergence de nouvelles notoriétés. Après les noms propres, elle mettra à jour les noms communs. Réécrire leurs définitions est une sacrée gageure, une délicate responsabilité. «J’ai eu la chance de pouvoir graviter tous les échelons de mon métier à mon propre rythme. Ce n’est peut-être plus possible maintenant. »

A présent que Mady Vinciguerra occupe le poste directorial, elle a un sentiment de plénitude (celui de connaître son dictionnaire depuis l’intérieur), mais elle ne se départit pas pour autant de son inquiétude initiale: le doute, l’incertitude, qui sont d’indispensables ferments.

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D’ailleurs elle bûche comme tout le monde. Entourée de 160 collaborateurs, elle préside aussi  un observatoire qui est constamment à l’affût de la langue française. Qui ratifie ou nom l’irruption d’un  terme en usage dans les parlers quotidiens, scientifiques, techniques ou argotiques, inventés ou importés.

Une refonte du petit Larousse est un exercice délicat et de longue haleine. Elle a lieu tous les dix ou douze ans. Et Mady Vinciguerra, dont le patronyme corse signifie « gagner la guerre », annonce la prochaine pour 2011.

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1968. Débarquant à 18 ans de sa Corse natale à l’Université de Nice, elle devient historienne et envisage une carrière d’enseignante.

 

1973.  Rejoint l’équipe du Larousse à Paris.

 

1976. Après avoir travaillé à l’index des dictionnaires et des encyclopédies, elle est chargée de la mise à jour des noms propres ; plus tard aussi des noms communs.

 

19… Elle est nommée directrice administrative du Petit Larousse.

 

2006. Une fierté: un an après le centenaire du Petit Larousse, elle en confie l’ «aération » à des artistes de BD, dont Moebius.

 

2007. Elle en inaugure le millésime 2008, enrichi d’une centaine de nouveaux mots, sens et locutions.

 

09:20 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (5)

11/09/2007

Le livre selon Pascal Vandenberghe

(Ce portrait a paru hier lundi 10 septembre dans 24heures)

 

 

 

En quatre ans, le nouveau directeur de Payot  est devenu une personnalité très remarquée dans le microcosme culturel romand. Crinière blanche et or, élocution vivace, yeux clairs qui ne se défilent jamais -  «un regard d’allumé» qui peut intimider ses interlocuteurs. D’autant plus que Pascal Vandenberghe aime marteler ses convictions. Et des convictions, il en a plein son sac à malices dès qu’il s’agit de défendre la cause de la librairie, son avenir nécessaire, son éthique. Ou du livre sous toutes ses formes: le week-end passé, il a sponsorisé les deux manifestations phares du festival BD-FIL de Lausanne: l’expo sur Cosey, et celle sur Pratt.* Des talents dont il apprécie surtout la vigueur narrative. «En BD, j’ai besoin d’un équilibre entre l’illustration et l’histoire. Plus généralement, je suis un homme de récits.»

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Ce sont probablement des lectures à rebondissements qui lui font quitter à 16 ans son Doubs natal pour un parcours irrégulier et picaresque: séjours allemands, brésiliens, jobs de fortune, jusqu’à une adhésion quasi sacerdotale à l’univers du livre. Finie la bourlingue: «J’ai préféré découvrir le monde en le lisant. Sur un bouquin on est un peu replié, mais c’est une fenêtre ouverte.» Intellectuel autodidacte, le Pascal ne se confine plus à la philosophie de Sartre, son premier mentor. Il dévore tous les genres. Il a 23 ans quand la FNAC de Metz l’embauche comme apprenti libraire. En ce temps-là, cette fédération nationale possède déjà des succursales dans toute la France, mais qui ressemblent à des librairies, pas encore à des supermarchés… Avant de s’en séparer, après dix années d’ascension professionnelle, il est directeur à l’imposante FNAC de Lille.

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Il parvient à changer de métier sans quitter le livre: durant une seconde décennie, Vandenberghe évolue cette fois dans le monde de l’édition, à Paris. Et c’est en tant que représentant commercial des Editions La Découverte qu’il entre un beau matin dans le magasin lausannois de Payot, lui trouve «quelque chose d’unique en Europe», et vire derechef sa cuti pour ses premières amours. «Depuis que j’ai été nommé directeur de Payot Libraire, je ne retourne à Paris que pour des rendez-vous professionnels. Mes congés, je les passe désormais en famille dans ma maison de Vallorbe. La nuit, on y aperçoit les étoiles l’œil nu.»

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Voilà pour la fibre romanesque du nouveau timonier de la première librairie francophone de Suisse. Frappé par le goût de la lecture de ses habitants («ils dépensent 70% de plus en livres que les Français!»), Pascal Vandenberghe reste conscient que son paquebot vogue sur une mare exiguë où d’autres librairies flottent malaisément comme des esquifs. Que, Payot, avec ses 150 d’âge, ses 260 collaborateurs, sa quinzaine de vitrines -  une récente à Zurich, une prochaine à Berne et, depuis février 2006, une cyberlibrairie sur internet – est devenu  un géant étranger: il appartient au  très puissant groupe français Hachette. Les seuls concurrents de taille de son patron seraient ses anciens collaborateurs de la FNAC, des Français eux aussi. «Non, eux commercialisent divers produits, ils font leurs métiers. Payot a le sien, qui est au singulier: le livre. »

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Cette même antienne est chantée en chœur par d’autres libraires pur laine, mais moins bien lotis: pour eux Payot reste un suppôt du libéralisme sauvage, un casseur de prix, un opposant à une politique de régulation qui permettrait aux petits indépendants de survivre. Depuis l’an 2000, 51 librairies romandes ont dû déposer leur bilan.

Réponse de l’ogre Vandenberghe: pour des raisons de taxes, de diffusion et de tabelles, la vie économique du livre en Suisse est un casse-tête singulier. Le prix unique n’est pas une solution: en France aussi les petites librairies disparaissent.

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«Le livre n’est certainement pas un produit comme les autres. Il est à la fois culturel et commercial. Ces deux composantes ne s’excluent pas. Pourquoi faut-il être toujours manichéen? Et il n’y a pas de honte à vendre un livre.»

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Vvv.payot.ch

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Les lueurs du monde, et Sur les traces des Scorpions du désert. Les deux expositions dureront jusqu’au 30 septembre.

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BIO

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1960. Naît dans le département du Doubs. Famille ouvrière.

 

1976. Découvre Sartre, quitte l’école avec un CAP de mécanicien. Vit une année au Brésil, trois ans en Allemagne.

 

1983. Débute comme libraire à la FNAC. D’abord à celle de Metz, puis dans les succursales de Rennes, Colmar, Toulon et enfin Lille, où il accède à un poste directorial.

 

1985. Naissance de sa fille aînée. Il en aura une seconde ainsi que trois garçons.

 

1994. Durant dix ans, il est directeur commercial dans des maisons d’édition parisiennes : Complexe et, surtout, La Découverte.

 

2004. S’installe en Romandie et devient directeur de la chaîne de Payot Libraire.

 

2006. Paraît à la Découverte sa traduction (de l’allemand) des nouvelles de B. Traven  «Le chagrin de saint Antoine». Du même auteur, il a aussi traduit «Rosa Blanca».

 

 

09:05 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (4)

30/08/2007

Alexandre Zeller, l'air des cimes

 (Ce portrait a paru aujourd'hui dans 24heures)

On peut être sans forfanterie et ne pas s’embarrasser du langage de la fausse modestie. Alexandre Zeller, jeune patron de la Banque Cantonale Vaudoise depuis bientôt cinq ans, reconnaît sans ambages que son parcours a été atypique. Il en est enchanté: «Se retrouver à la tête d’une entreprise de cette envergure dans la ville de son enfance, c’est assez extraordinaire comme impression! sourit-il en traversant à grands pas la place Saint-François. L’avoir aidée à recouvrer une bonne image aussi!»

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Car ce fut une sacrée gageure, en novembre 2002, de rehausser l’éclat d’une institution vieille d’un siècle et demi que les vicissitudes de la vie économique avaient dédorée. En tout cas, le PDG de la BCV est convaincu que celle-ci fait désormais meilleure figure aux yeux de ses 2000 employés, et à l’extérieur. Les résultats sont là, consultables sur Internet, mais notre propos n’est pas de les décortiquer ici: c’est l’homme Zeller qui nous intéresse, et il n’y a pas plus affable interlocuteur. Autant il reste indéfectiblement muet sur son jardin privé (la presse people n’est pas sa tasse de thé), autant il se montre attaché à ses souvenirs: enfance lausannoise à Chailly-Village, études au collège à Béthusy puis au gymnase (où il opta pour le latin). Etudes «très ordinaires» d’HEC à l’UNIL.

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Plus caractéristiques de son tempérament sont ses grands pas, ses bottes de sept lieues qui lui font traverser en coup de vent une petite place urbaine, mais aussi des milliers de kilomètres juste pour prendre le pouls d’une ultime filiale de la BCV en Espagne, par exemple. Tout va très vite dans la tête d’Alexandre Zeller, et dans sa vie: il a su brûler des étapes. «J’ai eu d’abord la chance de passer celle du Gymnase en deux ans au lieu de trois, d’avoir été embauché par Nestlé tout de suite après l’uni; ce qui m’a permis de perfectionner mon allemand à Munich, de faire des séjours instructifs à l’étranger (en Hollande, en Turquie..), d’y travailler en team. Trois années de vie trépidante…»

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Suivront trois lustres dans le giron du Crédit Suisse, où l’on ne lésine pas sur la formation des cadres quitte à les soumettre à des épreuves dures et décisives: à Zurich, le jeune Vaudois apprend à maîtriser le schwytzertütsch. Il est envoyé deux fois aux Etats-Unis, et en 1999 c’est pour un défi suprême: l’Executive MBA à Harvard; 12 semaines durant lesquelles les aspirants peuvent notamment «prendre du recul». Plusieurs changent de voie et d’entreprise. Zeller, lui, persévère. A son retour, il est nommé à la direction générale du Crédit Suisse Private Banking. Sa réussite n’étonne guère ses anciens collaborateurs, ceux qui l’ont suivi du CS à la BCV: «Alexandre, c’est le champion du monde…»

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Sa physionomie évoque plus un rappeur chic que la caricature d’un yuppie de Wall Street, et il est effectivement bâti comme un athlète. «Oh, je m’efforce de garder ma ligne, c’est important pour l’énergie au travail». De la tonicité, il en a à revendre, à donner: il ne la garde pas pour lui, c’est là un des secrets de son autorité naturelle. Il en est un second: la passion de la montagne. Depuis ses 15 ans, il pratique la varappe, la peau de phoque en Valais, en Italie. Il se réserve cinq vendredis par an pour de longues expéditions: la Dent-Blanche, le Cervin, le Weisshorn. «J’aime l’effort physique. On pense à mille choses, l’oxygénation du cerveau éclaircit les idées. La plupart de mes grandes décisions, je les prends lors d’une escalade.» Il y entraîne des amis qui sont parfois aussi des collaborateurs. Car l’effort qu’il préconise doit être collectif. «La haute montagne m’a donné le goût de la performance, mais avec un respect des règles et des limites pour arriver au bout de la course.»

Tous ses collègues de la BCV ont dû s’adapter à la cadence de cette métaphore.

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BIO:

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1961. Naissance à Saint-Cergue. Son père est le divisionnaire Philippe Zeller.

1984. Après ses études de HEC, travaille trois ans chez Nestlé- conseil de gestion.

1985. Entre au Crédit Suisse. Cinq années à Zurich, durant lesquelles il perfectionne son suisse allemand. Après quoi, il dirigera la succursale de Nyon.

1989. Le CS l’envoie pour un premier séjour de formation aux Etats-Unis.

1999. Executive MBA, à Harvard. A son retour, il dirige l’unité Private Banking Switzerland du CS.

2002. Succédant à Pierre Fischer, il devient président de la Direction générale de la BCV. Il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association suisse des banquiers, de l’Union des banques cantonales, de Kudelski, etc.

11:53 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (1)