15/06/2007

John Howe, seigneur de Saint-Ursanne

(Cet article a paru dans 24 heures le 13 juin)

 

Il aura cinquante ans le 21 août, celui qu’on surnomme désormais «le Seigneur des pinceaux». Tant de jeunes admirateurs de Tolkien, des films de Peter Jackson, mais aussi de son propre génie d’illustrateur voudraient le rencontrer pour lui tirailler sa  barbiche; et savoir s’il  n’est pas surnaturel, fantasmagorique comme les personnages qu’il dessine. Lui, John Howe, c’est grosso modo un bec d’épervier sur un corps délié, des yeux de braise sous une de barre de sourcils sombres. S’est-il jamais dessiné lui-même? «Oui, mais ce n’étaient pas des autoportraits. Je me sers de moi quand j’ai besoin d’un modèle. Dans mes illustrations on ne me reconnaît pas comme Hergé dans les siens.»

Ce très courtisé Vancouvérite de Neuchâtel sourit rarement, mais de sa grand-mère maternelle (une Anglaise pur sucre qui redessinait Chillon à partir de cartes postales), il a hérité d’un tour d’esprit ironique qui n’épargne rien, et tempère les enthousiasmes. Ainsi, son dragon géant, figurant la Vouivre du Jura, qui cet été serpentera sous les arches du pont Saint-Jean, à Saint-Ursanne, sera long de 21 m. Mensuration officielle, fournie par les organisateurs de cette expo qui, durant dix semaines, travestira la petite cité du Doubs en fresque tridimensionnelle surréelle, conçue à partir de croquis de Howe.

«Ah bon? fait le concerné. Je croyais que ce serait quelque chose comme 10 ou 15 m. Mais ce sont les artisans du coin qui le fabriquent – car j’aime faire appel à l’enthousiasme des habitants. Ce sera une sculpture en sagex autour d’un squelette métallique, le tout enduit de crépi armé et peint. Il y aura aussi des fougères hautes de cinq mètres.»

 Howe revenait d’un voyage professionnel au Japon quand l’association culturelle Ursinia lui a proposé ce grandiose projet local – avec expos annexes à sa gloire, projections de films sur son travail, etc. Il a accepté car il se plaît en Romandie. Il y est établi depuis juste vingt ans. Se passant de superlatifs, il en parle comme le ferait un lierre: «Je m’attache et me sens bien là où je vis. Ce pourrait être n’importe quelle autre région du monde. Sauf peut-être de grandes cités, New York, Los Angeles.»

Vancouver, son pays natal, est aussi une grande ville. La végétation y est autrement plus spectaculaire (les séquoias de Stanley Park) que celle de son jardinet neuchâtelois, où lui et son épouse iranienne Fataneh se contentent de cultiver des roses trémières et une vigne vierge grimpante. L’observation de l’univers végétal, avec ses lignes puissantes, ses contrastes lumineux, est pourtant un des constitutifs essentiels de l’art pictural de John Howe. Qui sait? celle minutieuse d’une humble tige de trèfle lui suffit maintenant pour donner le branle à son inspiration vertigineuse.

Or, qu’est-ce que l’inspiration? Cette question naïve et élémentaire lui a été posée si souvent, que Howe y répondra par écrit: le voici attelé à un livre album d’initiation au dessin de SF, aux techniques du paysage, aux couleurs expressives et changeantes du ciel. «Ce sera à la fois pédagogique et philosophique», annonce-t-il. Et cela paraîtra cet octobre à Londres, avec une préface du cinéaste Terry Gilliam. John Howe s’y interroge d’entrée: «D’où vient-elle, l’inspiration? Plus important est de comprendre où elle ira se loger une fois qu’on l’a trouvée.»

Celle de l’architecture médiévale joue comme on sait un rôle considérable dans la plupart de ses travaux. Il l’a découverte à vingt ans, en explorant la cathédrale de Strasbourg. «Chose impensable aujourd’hui: on m’en avait confié les clés, si bien que je pus en visiter des recoins désormais inaccessibles au public.»

John Howe, détenteur de tous les mystères…

 Saint-Ursanne la Fantastique, du 23 mai au 3 septembre

www.john-howe.com

 

BIO

1957. Naissance au Canada, à Vancouver - Colombie britannique.

1977. Découvre l’Europe et le Moyen âge en explorant la cathédrale de Strasbourg. Ecole supérieure des Arts décoratifs dans cette ville.

1982. Illustre La guerre du feu, de Rosny, pour les Editions Gallimard.

1987. S’établit à Neuchâtel.

1999. Recrée Bilbo le Hobbit, de Tolkien, pour Casterman.

2002. Début de la saga du Seigneur des Anneaux, de Peter Jackson, d’après Tolkien. Tournages en Nouvelle-Zélande. John Howe et Alan Lee, sont les directeurs artistiques de la trilogie cinématographique oscarisée.

2007. Elabore deux grands albums didactiques qui paraîtront prochainement à Londres.

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12/06/2007

Les réseaux d'Emmanuelle Antille

 

A 35 ans, cette gracile Lausannoise aux yeux Léman et aux sourcils circonflexes s’est déjà acclimatée aux vents du grand large: expos à New York, Paris, Berlin. Une galerie régulière à Zurich, une deuxième à Amsterdam, une troisième à Tokyo. Ce ne sont pas des toiles qu’on y montre, ni des objets, ni des films; mais un peu de tout ça combiné comme un circuit personnalisé. Car Emmanuelle Antille – quel beau patronyme caribéen, mais de lointaine origine valaisanne – est venue naturellement à une forme de création artistique où l’on n’expose pas à proprement parler: on installe.

Pour rappel, une installation est une œuvre d’art plus expansive que d’autres. On y exploite toutes les manipulations électroniques possibles de l'image: plusieurs écrans réunis dans un espace donné permettant d’introduire dans les arts plastiques le flux de la sacro-sainte «interactivité» moderne. La vogue s’est imposée outre-Atlantique avec les vidéastes Bill Viola, Gary Hill. En Suisse, elle s’est révélée avec une Pipilotti Rist, notamment. Et maintenant avec la Vaudoise Emmanuelle Antille, qui apporte une fraîcheur inattendue, une imagination faite de bric et de broc; de petites coutures à l’ancienne - le verbiage technologique, lui, est mis en sourdine…

Ses projets jaillissent de l’écriture, d’une sorte de journal intime. S’y associent des êtres qui lui sont naturellement proches, ou le deviennent: faire bourgeonner d’autres familles à partir de la sienne: voilà son moteur. Un script filmique s’enclenche, dans un halo où la réalité le dispute au rêve. Parents, cousins, copains, voisins accèdent à une dimension onirique. Elle y intervient aussi, mais sans visage. «La mode actuelle de Second Life – n.d.l.r. qui consiste à projeter son double dans un monde virtuel – est peu intéressante, fait-elle gravement de son timbre juvénile. Second Live, c’est du marketing. Or l’idée d’une vie parallèle me séduit: en 1998 déjà, je m’étais fabriqué une sœur de sang, «My Blood Sister». Elle était moi dans un film, mais vue de dos. Ce devait être de la timidité.»

Il est vrai qu’elle timide, la haute et mince Emmanuelle au front bombé et aux mèches coloriées. Surtout quand elle parle d’elle-même. Mais l’inhibition est l’apanage de gens enthousiastes, fraternels: à l’instant stratégique où elle cesse d’être diariste pour devenir vidéaste, peintre mobile, directrice de chantier, cette anti-diva exulte, ne terrorise personne; elle enflamme. Surtout ses potes musiciens: le groupe Ventura, qui a créé il y a trois ans la bande-son de Tornadoes of my Heart. Ou ceux de Honey for Petzi, associés à sa saga d’Angels Camp, qui lui avait valu d’être la représentante de la Suisse à la Biennale de Venise, en juin 2003. Un agencement poétique de textes, photos, objets, installations visuelles et sonores. Au cœur de l’installation, un long-métrage d’une heure vingt qui a plongé les visiteurs des jardins du Castello dans le paysage mordoré de la Broye avenchoise - le pays de sa tante maternelle bien-aimée, et de tant de week-ends ensoleillés… Un pays du Grand Meaulnes tout à elle, et que des critiques du monde entier ont adoré.

Emmanuelle Antille se déplace souvent. Au Caire, à Brooklyn, Londres ou Sarajevo, elle fraternise avec des artistes célèbres ou non, schmolize avec de nouveaux publics, et son réseau sentimental s’élargit encore.

Les bûcherons de Couvet, dans le Val-de-Travers, y ont toute leur place: elle leur a confié l’édification d’une maison de poupée à échelle humaine. Un projet que notre plasticienne signe avec Jean-Luc Manz, pour la manifestation Art en plein air, qui commence à Môtiers ce samedi 23 juin.

L’air du grand large et les fragrances du bercail vont si bien ensemble!

www.emmanuelleantille.com

www.myspace.com/emmanuelleantille

 

BIO

1972. Naît à Lausanne. Vacances enfantines près d’Avenches.

1989. Rencontre Marc Göhring, son compagnon depuis 18 ans. Son meilleur complice technique. Il dirige à Lausanne l’agence Electron Libre.

1997. Année importante de formation à la Rijksacademie d’Amsterdam. Elle y conçoit ses premières vidéos.

2003. L’Office fédéral de la culture la désigne pour représenter la Suisse, avec Angels Camp, à la 50e Biennale de Venise.

2004. Succès de son installation Tornadoes of my Heart, suivi deux ans après par celui de Cures & Comas.

2007. Expose, parmi 88 autres artistes, au Brooklyn Museum de New York. Cet automne, elle sera à l’honneur à Chicago.

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07/06/2007

Les rêves fous de J.-L. Porchet

(Ce portrait a paru dans 24 heures d’aujourd’hui)

Qu’on le questionne sur son enfance lausannoise, son père postier, ses années de bricolage, ou sur son quart de siècle au service du cinéma suisse, Porchet se marre. Il se moque de lui-même: «Je suis un très mauvais interlocuteur, je m’éparpille. Je dis trop choses à la fois.» Ce timide expansif de 58 ans, qui aime les cigares chers mais aussi le lait concentré en tube, appartient à la race des producteurs inquiets, qui ont le ventre noué à force  multiplier les projets. Tel le petit enfant qu’il a dû être, il se fait un cinoche intérieur, devenant  tour à tour scénariste, réalisateur, technicien, acteur vedette. Comme si sa propre vie n’était que prises de vues sauvages, pellicule en morceaux. Car la réalité du monde l’intéresse davantage. Il préfère vivre la sienne par procuration.

 

Malgré la trentaine de long-métrages qu’il a produits depuis l’orée des années septante -  dont certains sont signés Tanner, Reusser, Robbe-Grillet, Doillon, Chabrol –  Jean-Louis Porchet est incapable d’en tirer un sentiment de satisfaction générale. Bien sûr qu’il a jubilé à Venise en 1992, en récoltant un Lion d’Or pour Juliette Binoche et le film de Kieslowski Trois couleurs: bleu. Les succès internationaux de Merci pour le chocolat, avec Huppert et Dutronc, ou de Ma vie en rose, d’Alain Berliner, l’ont ravi (mais sans plus, à la vaudoise). Plus utile, car plus populaire, a été la série télé produite en 2006: Le Maître du Zodiaque. Une bonne carte de visite: elle l’introduit dans des milieux où l’on ne s’intéresse pas au cinéma d’auteur. Ou pire: régional. Ne mâchons pas les mots: suisse.

 

Après avoir caressé un projet qu’il aime, qui lui appartient, Porchet  le confie aux pros, à ceux qui «savent écrire, mettre en scène, filmer». Son job final n’est que de récolter des fonds pour que le rêve se réalise, se diffuse, se médiatise, remplisse des salles et séduise les petits écrans. Si la montagne accouche d’une souris; en gros, si c’est un fiasco, c’est lui qui écope, et prête le flanc aux récriminations. Sa force: il sait habilement ne pas disconvenir des échecs.
A contrario, s’il y a chef-d’œuvre et succès, il s’en ira sur la pointe des pieds, sans un seul sou vaillant dans les poches de son jean. Cela vous  paraît injuste? Lui ne s’en plaint pas: tout son style est là. Il se sent déjà appelé par d’autres idées.

Exemple récent: au siège de l’UNESCO, à Paris, avril 2007. La lettre de Carla, réalisée par Marcel Schüpbach, est très applaudie mais l’assistance est stupéfaite, car le producteur a décampé avec une grande et belle Chinoise… Passade sentimentale? Non, Porchet s’est trouvé une collaboratrice pour un projet tout à fait professionnel, qui vient de poindre sous la peau de son crâne, toute striée de V et de WW. Il s’agit d’un long métrage sur la Vallée de Joux, ses horlogers industrieux mais individualistes, ses sectes religieuses qui séparent, son Chœur du Brassus qui rassemble. Voilà trois ans qu’il est fasciné par cette terre retirée, mais dont les inventions sont jalousées partout dans le monde. Il savait qu’une idée en émergerait. La rencontre fortuite avec une collègue de Shanghaï l’a fait jaillir: ce serait une fiction. Une sorte de rififi chez les Combiers, cousu de zigzags d’espionnage économique, manipulé par des triades asiatiques et dominé par une figure souveraine et intimidante: celle du père historique de la Swatch, Nicolas Hayek (reconnaissable sous une autre identité), auquel Porchet réserve, en son script gribouillé, une mort glorieuse. Fictive heureusement!

Mais pourquoi Hayek ?

- Je voudrais lui rendre un hommage de reconnaissance, avec un grand film de fiction! Et de grands acteurs internationaux! J’attends son accord.

 

 

BIO EN DATES :

 

1949. Naît à Lausanne, d’un père postier qui le sensibilise à l’art choral vaudois, d’une mère Belge.

 

1968. Apprentissage de commerce. L’année suivante, collabore avec Marcel Ophüls pour Le chagrin et la pitié.

 

1970. Découvre le cinéma par hasard, en manipulant des marionnettes. Lance  le club nocturne du XIIIe siècle, à Lausanne.

 

1984. Avec Gérard Ruey,  fonde CAB Productions. Siège : la Blécherette. Premier film : Non Man’s Land, d’Alain Tanner.

 

2006. La Liste de Carla, documentaire sur la procureure internationale Del Ponte, réalisé par Marcel Schüpbach..

 

2007. Retour à Gorée, documentaire de P.-Y Borgeaud, avec Youssou Diouf. Projets de documentaires avec l’EPFL, et de films courts -  mobilisant des acteurs célèbres -  pour le championnat d’Euro 8.

 

 

 

 

 

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