05/06/2007

L'amitié selon Thierry Romanens

Je le tiens pour le plus sincère et le plus attachant des artistes actuels de la scène romande. Tant sur les tréteaux, en ses CD qu'à la radio, sa voix charme à cause de sa fine éraillure opaline. Un timbre qui ressemble à aucun autre, qu’il a su briser juste ce qu’il faut pour nous faire verser des larmes en nous amusant. Après Les saisons du paradis, CD sorti en 2004, c’est à Montréal que Thierry Romanens a enregistré son second album Le Doigt, qui a paru en Suisse en 2006. Il en rechantera le délicieux répertoire ce jeudi 7 juin, au Théâtre de l’Octogone, de Pully, dans le cadre du Festival Entre’2.

Dans un article que je lui consacrai il y a cinq ans dans 24 heures, il me parla avec ferveur de ses meilleurs amis:
Voguer entre rire, spleen et affection.
Dans un bel album de chansons paru il y a deux ans, Le sens idéal, Thierry Romanens s'avouait capable d'insomnies, de mélancolie et de doute de soi: «Non, tu ne mérites pas grand-chose, ni les lauriers ni les roses». Gageons que Jean Calvin, qui détestait les spectacles musicaux et la gaudriole, lui aurait tout de suite donné un ticket pour le paradis… Est-ce à dire que cet Alsacien d'origine fribourgeoise s'est tellement acclimaté à la Romandie - où il s'est installé en 1987 - qu'à présent il prend goût à se mortifier à la mode helvétique? Surtout lui, le resplendissant Romanens au pep incomparable de clown tendre, au minois malicieux qui fait dérider les gens les plus renfrognés? On ne le pense pas, lui non plus. Non, le Thierry ne s'est point converti au calvinisme pur et dur, car il est éloigné de tout intégrisme. Or, cette autodérision-là l'honore: elle le situe aux antipodes des fatuités crétines de hautes marionnettes du show-biz de Paris (où, cela dit, il se produira cet automne en première partie d'un récital de Kent, un chanteur parigot qui l'apprécie et sait le conseiller).
La situation psychologique et affective, donc artistique, de notre bien-aimé musicien-chanteur-comédien-dicodeur est plus nuancée. Elle est délicieusement paradoxale: «D'un côté», dit-il en gros, «je n'aime plus les pitreries, les spectacles qui cartonnent où tout le monde rit» (et c'est là que le Calvin lui ferait une bise barbue sur le front); «d'un autre côté, je me sens seul. Autant je m'enthousiasme à alimenter chez d'autres des progrès, autant je déplore de ne point en recevoir en retour. Ici, en Suisse, les gens ne savent pas se dire qu'ils s'aiment».
Trois amis
Romanens passe justement pour un modèle de sociabilité et de camaraderie. «J'ai tellement de copains, de collègues, de collaborateurs que j'admire. J'ai aussi des amis. Quels sont les meilleurs? J'en choisis trois au risque de blesser quelques autres. Incontestablement, il y eut Björn Fühler, un marionnettiste allemand que j'ai connu jeune en Alsace. Un bouddhiste. Il doit être bien vieux maintenant. Je ne l'ai pas revu depuis dix ans, mais je le tiens encore pour mon parrain dans le monde du spectacle. Puis, lors de mon séjour universitaire à l'Université Claude-Bernard, à Lyon, où j'ai fini par obtenir une licence de spécialiste en psychomotricité, je suis tombé sur un brillant et habile clinicien de la main, qui m'a invité à assister à ses opérations. Il s'appelle Aram Gazarian, c'est un Arménien de France. Quand j'étudiais à Lyon, il m'invitait à des fêtes familiales importantes. J'y étais accueilli par les siens comme un cousin. A présent, nous nous voyons peu, mais nous nous appelons régulièrement. Pour des choses essentielles. Si, à présent, je me trouve dans la mouise, c'est Aram que j'appelle tout de suite. Et les messages qu'il m'envoie ont toujours une résonance poétique. En Suisse, depuis que je m'y suis installé il y a quinze ans, j'ai fondé à ma façon une famille: j'ai une épouse qui me seconde brillamment depuis une dizaine d'années, et j'ai des enfants. J'ai beaucoup de copains, de collègues avec lesquels je m'entends très bien. Ne seraient-ce que les dicodeurs de La Première, Popol Lavanchy, mon contrebassiste préféré, ou alors Wally Veronesi, ou bien d'autres compagnons de musique, de théâtre ou de spectacle. A présent que je vis avec mon épouse à Yverdon - Brigitte Deville est l'actuelle directrice de l'Echandole - je ne vois qu'un seul ami suisse qui me soit aussi cher que Björn et Aram. C'est le chanteur, musicien et parolier Pascal Rinaldi. Un compagnon de route talentueux. Comme avec mes autres meilleurs amis, on se voit peu mais intensément.»
Né près de Colmar, en Alsace, Thierry Romanens a une mère qui adore le piano et a astreint son fiston à cet instrument durant sept années. A 17 ans, il découvre le blue-grass country. Papa est originaire de Sorens (FR), et il idéalise sa Suisse originelle, mais ne s'y établira jamais. En y débarquant à 24 ans, seul, sans sa parenté, Thierry prend le courage difficile d'y fonder une nouvelle famille. Puis d'y rayonner en s'éparpillant, en veux-tu en voilà, par de l'humour clownesque, de l'autodérision sérieuse et de la malice inquiète.
Tels sont peut-être les éléments existentiels qui composent le sel poétique de la vie.
Gilbert Salem – 24 heures, juillet 2002.

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28/05/2007

Le triomphe de Marjane Satrapi

Iranienne naturalisée française, cette bédéiste est la coqueluche des milieux intellectuels parisiens, tous partis confondus, pour son trait particulier, son refus des lois de la perspective, et surtout son art très oriental de raconter. « Persépolis», son autobiographie en BD, que Vincent Parronaud a porté sur le grand écran sous forme de film d’animation, vient de recevoir le Prix du Jury, à Cannes. Nous l’avions rencontrée il y a cinq ans, dans le quartier du Marais

(Article paru dans 24 heures, le 9 septembre 2002) :


 Son album Persépolis 3 vient d'être publié à Paris, après avoir paru en feuilleton dans Libé. Rencontre avec Marjane Satrapi, belle Iranienne qui se raconte par des cases en noir et blanc.
C'est parce que, à 14 ans déjà, elle avait la langue trop bien pendue et qu'elle envoyait paître les institutrices «entchadorées» et inféodées au régime islamique, que Marjane Satrapi, née en 1970, a dû quitter son pays, à la demande de ses parents. Deux Téhéranais très libéraux qui lui ont dit: «Vu ton caractère et l'éducation que tu as reçue, nous avons pensé qu'il serait préférable que tu quittes l'Iran. On t'aime tellement qu'on veut que tu partes.»
Châtaigniers et merlettes
Aujourd'hui, cette belle femme qui vit et travaille place des Vosges, à Paris, reconnaît qu'elle a eu beaucoup de chance, quand bien même le récit rocambolesque de sa vie (qu'elle narre avec humour, émotion et un trait de crayon audacieux, très noir, très tranché, dans trois albums de BD parus à L'Association*), est jalonné d'épisodes tragiques: le régime sanglant du shah, les scènes violentes de la Révolution de 1979, la nouvelle terreur instaurée par le khomeinisme, la séparation douloureuse d'avec ses parents, son séjour de fille paumée fumeuse de joints à Vienne dans une école de français - car avec le persan, c'est sa langue de prédilection depuis l'enfance - ses déconvenues amoureuses, puis son retour au pays natal les yeux cernés. Avec dans le coeur la honte d'avoir un peu «trahi» ses parents. Mais papa et maman l'accueilleront à bras ouverts, sans jamais lui poser de questions sur son séjour autrichien.
Plus tard, Marjane Satrapi reviendra en Europe, à Strasbourg étudier les Beaux-Arts, puis à Paris, où nous l'avons rencontrée cette semaine.
Les spécialistes de la bande dessinée, dont le magnifique David B. qui a préfacé son premier album Persépolis 1, reconnaissent à Marjane Satrapi trois qualités majeures: un indéniable talent narratif, un sens aigu de l'histoire contemporaine, celle avant tout de son pays, plus un trait de crayon décisif pour souligner des sentiments sur un visage. Sur le sien en premier - normal, on est dans une autobiographie!
Souvent elle s'est dessinée laide, parce qu'elle se sentait réellement comme ça lorsqu'elle était éconduite par de jeunes hommes autrichiens qui, croyait-elle, ado et candide, la courtisaient.
Or, en passant l'autre jour deux bonnes heures à converser avec elle sous les châtaigniers du square Louis XIII, à Paris, nous avons pu contempler la finesse de son visage de Persane, ses yeux d'ombre et d'ambre, ses sourcils en ailes de merlette, la grâce gestuelle de ces mains qui continuent de dessiner pour crier une rébellion contre le destin d'un très grand pays, de haute civilisation, et dont le peuple - qui a un coeur noble et généreux - subit depuis des millénaires la tyrannie politique, sous toutes ses formes. Y compris celle de ses ancêtres maternels, les rois Kadjars, qui furent renversés en 1925 par le père de l'ex-shah. Y compris celle des Occidentaux paracolons: les Anglais et les Américains.
«Mais ce que j'aimerais surtout exprimer par mes albums, dit-elle, c'est que l'Iran ne se résume pas à l'histoire des shahs, à celle de Khomeiny ou au tchador imposé aux femmes persanes. J'aimerais surtout dire que ces dernières ne sont pas des mauviettes. Elles savent s'imposer.»
Bigarreau sur le gâteau
Les albums de Marjane Satrapi connaissent en France et ailleurs en Europe un succès phénoménal. Persépolis 1 en est à sa septième réédition, Persépolis 3 a été publié en bonnes feuilles durant tout l'été par notre confrère Libération et, cerise sur le gâteau (en Perse, le pays des fruits, la meilleure cerise, c'est le bigarreau), un contrat est en voie d'être signé avec Pantheon Books, un important éditeur américain. Aux Etats-Unis, la communauté iranienne est très nombreuse. Le surnom persan de Los Angeles est d'ailleurs Tehrangeles: les compatriotes de Marjane y seraient quelque 700 000.
«Dans cette histoire, fait-elle, ce qui me plaît le plus est que, au pays de George W. Bush, sera diffusé à grande échelle un album réalisé par la ressortissante d'un pays de ce que lui appelle l'Axe du Mal.»
Politiquement, la dessinatrice a des idées qui peuvent évoluer, pourvu qu'elles restent chevillées à son coeur de contestataire. Sa mère est une Iranienne féministe dont la photographie avait paru dans tous les journaux du monde au moment de la Révolution de 1979. Son père, et son oncle très aimé, assassinés sous le régime islamiste, ont été communistes.

«A présent, et ma mère, et mon père et moi-même avons abandonné toute doctrine révolutionnaire. Nous avons vu couler tellement de sang à la Révolution, puis pendant la guerre contre l'Irak qui a suivi, que nous aspirons à une période de tranquillité, de paix, de civilisation retrouvée.»


 

UTILE


 Marjane Satrapi: Persépolis1, Persépolis 2, Persépolis 3 . L'Association, Paris XIe. Chaque album a 92 planches.

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