14/10/2010

Anne Baecher, satire et pistes de Sioux

BAECCHER.jpg

Voilà 16 ans que son timbre de mezzo embrumé est familier aux auditeurs de la Radio suisse romande. Or depuis qu’elle donne le la à la chorale dominicale et satirique de La Soupe, Anne Baecher a appris à amplifier sa voix. Pour juguler en maîtresse d’école un Laurent Flutsch, un Vincent Koller, un Yann Lambiel dès qu’ils s’expriment en même temps. Ou pour rameuter le public du studio 15 du bâtiment de La Sallaz. Cette messe irrespectueuse fête cette année son 10e anniversaire, et son audience augmente. La nouvelle officiante – qui a succédé à Florence Farion à la fin août 2008 – s’est donné de la peine pour se mettre au diapason: «Journaliste RP depuis 6 ans, j’étais peu au fait de l’actualité politique suisse.» Elle s’y est initiée à pleins gaz. A l’humour aussi: «A la base je ne suis pas une drôlesse, une showgirl non plus!»

 

Son beau visage anguleux fait luire une denture éclatante. Ses prunelles amandines rient, tout en cachant une timidité invaincue et des mélancolies. Elle est certaine qu’entre son équipe et elle, un «alliage» particulier s’est concrétisé: «Avec ces gars, c’est le feu de Dieu, si je deviens narcissique, ils ne me rateront pas. On me reproche de rire souvent. Mais bon, c’est dans ma nature.»

Avec Sandrine Viglino la musicienne, et Valérie Paccaud, Anne Baecher se sent seule au milieu de cette brigade masculine. Son sexe, croit-elle, devrait être mieux représenté à la Soupe: «Il y a d’excellentes femmes humoristes en Romandie, mais rares sont celles qui aiment la satire politique suisse. Or celle-ci est inhérente à l’émission. On n’y coupe pas. Chez nous, il n’y a pas de débat, mais des échauffourées. Chaque dimanche est un happening. Comme dans un Boeing, les paramètres changent quand je me mets aux commandes.» Le fort tempérament d’un invité peut infléchir le cours des interventions. Sans parler des caractères individualistes des chroniqueurs:

«Quand les femmes disent que les hommes tous les mêmes, je reste pantoise. Je resonge à mes quatre frères. Nous batifolions dans le jardin de notre enfance à Mulhouse avec de vieux outils agraires, en y faisant le tour du monde avec notre maman. Elle fut, elle reste une vraie boule d’amour. Elle s’en occupait si bien.»

Pendant ce temps papa (le père d’Anne Baecher avait été ingénieur aux mines dans le Haut-Rhin) voyageait, lui, pour de vrai sur tous les continents et rapportait des récits envoûtants, ethnologiques et politiques. La passion actuelle de sa fille pour le journalisme y trouverait son origine.

Anne Baecher avait d’abord rêvé de devenir une infirmière. Trois années de formation en une école prestigieuse de Strasbourg. Dix autres de pratique en France puis en Suisse. Un souvenir puissant et durable: «Celui de l’hôpital, un univers où l’on vit, où l’on meurt.»

 

Mais pourquoi cette soignante alsacienne débarque-t-elle en Suisse, la terre de ses aïeux, en 1988, quelques mois à peine après avoir obtenu son diplôme? Elle avait espéré se rendre d’abord en Nouvelle-Calédonie, afin de vadrouiller comme son père. Mais le conflit entre Kanaks et Caldoches l’en empêcha. Une place à Moutier, en Jura bernois, se libérant, elle l’accepta. Elle fut suivie d’une autre en une clinique de Berne, où elle apprit le suisse allemand presque à perfection. Un atout langagier qui lui ouvrira bien des portes, y compris à la RSR: Anne Baecher reste une des rares dames de notre radio publique à piger le fin mot d’une tournure en schwytzertütsch.

Une fois installée à Fribourg – un canton, une mentalité auxquels elle reste attachée - c’est justement à Radio-Fribourg qu’elle entame son odyssée radiophonique, qui la conduira un jour à Lausanne, vers cette RSR qu’elle croyait inaccessible mais qui l’expédiera en reportage en Afrique du Sud, en Terre sainte, en Chine, ou à Bottofflens-les-Oies. En reprenant le flambeau de la Soupe, c’est comme si elle redécouvrait son métier:

 

«Plus je prends de l’âge, plus je m’éblouis de la diversité des gens en me ralliant à ce dicton ancien: «Il faut marcher dans les mocassins d’un Indien pendant un an pour prétendre commencer à le connaître.»

 

BIO

 

1964

Naît à Mulhouse, de parents de lointaine origine suisse (papa de Zurich, maman de Saint-Gall). Elle a 4 frères.

 

1985

Après 3 ans de formation à Strasbourg, obtient un diplôme d’infirmière. Métier qu’elle exercera durant 10 ans, dont 9 en Suisse – Moutier, Berne, puis Fribourg.

 

1989

Après des études de lettres à l’université de cette dernière ville, où elle vit désormais, anime durant 5 ans des émissions à Radio-Fribourg.

 

1994.

Embauchée par la RSR, tantôt pour la Première tantôt pour Espace 2. Animera parallèlement une émission protestante sur les TV locales.

 

1997

Naissance de ses jumeaux Hugo et Lou.

 

2002

Obtient sa carte de journaliste professionnelle. Ecrit régulièrement dans La Liberté.

 

2008

A fin août de cette année, succède à Florence Farion pour diriger La Soupe.

 

15:27 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (1)

12/10/2010

Maurice Zundel, le Poverello d’Ouchy

Zundel-S._Pilet.jpg

Le dimanche 10 août 1975, les Oscherins sont frappés de consternation: Monsieur le curé est mort. Sa secrétaire l’a trouvé en sa paroisse du Sacré-Cœur, souriant, en position assise et détendue. Le père Maurice Zundel (photo Suzi Pilet) y officiait depuis 29 ans, au retour d’un long et fébrile périple apostolique qui l’avait conduit de Rome à Paris, de l’Angleterre à Jérusalem la juive, et jusqu’en Egypte musulmane. A 78 ans, cet ancien baroudeur au cœur éminemment œcuménique était devenu un petit homme fragile à voix cassée, fumant beaucoup, carburant au café, ne mangeant jamais de viande. Se contentant seulement de patates au lait. Tout repas, pour ce théologien neuchâtelois de haut vol - qui avait tutoyé de grands savants, même le pape en exercice, mais aussi des affamés dans les faubourgs pauvres du Caire - était une perte de temps. Sa maladie du cœur qui l’emporta lui avait été annoncée par son médecin local, le Dr François Nicod. Or le fumant cacochyme fulminait d’être alité: il craignait moins de perdre la vie que sa voix. Menacé d’aphasie, comment répondre aux désespérés qui téléphonent en pleine nuit? Comment continuer de prêcher dans son église, mais aussi lors de symposiums internationaux où sa parole mystique, neuve, parfois discordante, est très écoutée et commentée (lire encadré). Comment ronchonner pour convaincre nos édiles de porter secours aux plus démunis de son quartier, auxquels lui-même distribuait tout son chiche argent, allant jusqu’à vendre son calice pour venir en aide à des clochards lausannois. Quand il les accueillait sur le perron du Sacré-cœur, il n’était plus ronchon, mais «gentillet». Et ils le prenaient d’abord pour le portier, ou un domestique, tant il leur ressemblait par sa dégaine bohémienne.

Ce ne fut qu’à l’ampleur médiatique qui suivit l’annonce de sa mort qu’ils apprennent que cet ecclésiastique pauvre, ami des pauvres (à l’instar du Poverello d’Assise) était une célébrité mondiale. Le pape Paul VI, qui l’avait rencontré en 1926 lors de sa nonciature à Paris et l’invitera plus tard pour un séminaire important au Vatican dira de Zundel: «C’est une sorte de génie, avec des fulgurations». En 1994, l’abbé Pierre révéla qu’il avait fait parfois le voyage de Paris à Lausanne pour se confesser au père Maurice: «Avec lui, on se trouvait en présence de quelqu’un, à mi-chemin entre Dieu et les hommes.»

Ces hommages prestigieux et appuyés tranchent un brin avec les vicissitudes que leur récipiendaire avait vécues au sein de l’institution romaine, dès le début de son apostolat à Genève, en 1925. Cette année-là, le jeune Maurice Zundel saisit l’occasion d’une assemblée de l’Œuvre du clergé pour se lancer dans une homélie sur le thème de la pauvreté, condition essentielle de toute vie spirituelle: «A quoi bon conserver de l’argent? A la fin de l’année, les caisses d’une église doivent être vides!» Cet appel est ressenti comme une effronterie et ne lui sera jamais pardonné. Quelques jours après, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg l’enjoint de se rendre chez les dominicains de l’Angelum, à Rome, pour y «refaire» sa théologie. C’est le début d’un exil qui durera vingt ans, dont Zundel ne comprend pas la sévérité jusqu’au jour où la vérité éclate: bien avant son homélie genevoise, il avait été trahi par un confesseur, auquel il avait avoué un péché d’orgueil…

Né en 1897 à Neuchâtel, d’un père catholique, il ne fit pas ses premières études chez des pères mais à l’école communale, fréquentée surtout par des protestants. D’ailleurs sa foi religieuse sera éveillée par une grand-mère maternelle, elle aussi protestante qui restera pour lui un modèle de charité et d’humilité. Aussi refusa-t-il toujours qu’on lui consacra une biographie: «Ce serait une profanation». Trente-trois ans après sa mort, en 2008, l’écrivain piémontais Claudio Dalla Costa a bravé cet interdit en publiant en italien un beau livre sur la vie de Maurice Zundel, qui connaît depuis un vif succès dans la Péninsule. Il vient d’être traduit en français*. A l’heure où l’Eglise romaine vit de terribles tribulations, les catholiques aiment se reconnaître dans la parole simple et libératrice d’un prêtre qui préférait la charité aux dogmes.

 

Claudio Dalla Costa: Maurice Zundel, un mystique contemporain, 222 p. Ed. Saint-Augustin, 1890, Saint-Maurice

http://mauricezundel.free.fr

 

 

 

La mystique zundélienne

 

La philosophie de Maurice Zundel est plus christique que chrétienne. «Je ne crois pas en Dieu, je le vis», déclarait cet admirateur à la fois de saint Augustin, et d’Albert Camus l’athée. Les théories de Darwin, toutes scientifiques et plausibles qu’elles furent, l’agaçaient un peu. Il croyait surtout que l’homme devait se libérer de son statut de créature biologique. Que sa foi en Dieu – qu’Il fût chrétien, juif, musulman, ou même absent – passait prioritairement par une foi en l’homme. A l’exemple du Christ, qui «s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.»

 

07/09/2010

Audrey H, une princesse tolochinoise

AUDREY.jpg

 

Au cimetière de Tolochenaz sa tombe est toujours fleurie, mais surtout par les gens du pays. Car 27 ans après la mort d’ Audrey Hepburn (1929-1983), cette modeste commune de La Côte ne ressemble plus à quelque pèlerinage lourdais, envahi de cars grouillants de pèlerins un rien épouérés. Depuis la fermeture, en 2002 par ses héritiers, d’un pavillon-musée qui racontait – en images, posters et vagues reliques - la destinée de cette icône internationale, une paix plus recueillie entoure la villa La Paisible où elle vécut trente ans.

Mais le mythe de cette actrice anglo-néerlando-étasunienne est resté universel: en juillet passé, une télé pennsylvanienne l’a désignée comme la plus belle femme du XXe siècle. La fragile Holly, qui entonne avec une bouille de chat de gouttière la chanson de Moon River dans «Diamants sur canapé», surclasserait Marilyn Monroe elle-même! Accessoirement, une Angelina Jolie - dont le patronyme n’est point une caution absolue.

Très candide, Audrey ignorait le pouvoir de ses charmes, de sa «vénusté atypique». A Hollywood, ses cinéastes en furent ensorcelés: une élégance de cygne héritée d’une mère aristocratique, une minceur éblouissante en un temps où triomphaient les féminités plantureuses et mamelues. Un regard juvénile, où l’expressivité vient de l’éclat de l’iris, des arabesques ciliaires, de sourcils naturellement fournis et bruns. Elle ne les rasait pas, pour les redessiner au crayon khôl et se doter d’une physionomie malléable. Pourquoi fallait-il qu’elle cessât de se ressembler?

Ecoutons, en vrac, ces cinéastes des années cinquante, époque où elle obtint l’oscar de la meilleure actrice pour «Vacances romaines» de William Wyler:

-     Une beauté inattendue, révolutionnaire.

-     Jadis ballerine classique, elle était sportivement attentive à ses formes. Or Audrey ne se regardait jamais dans les miroirs.

-     Elle envoûtait nos caméras sans les fixer, inconsciente qu’elle était une star.

Et quelle star! Quand elle rachète en 1966 La Paisible, une maison de maître du XVIIIe siècle, ses nouveaux concitoyens tolochinois se frottent les yeux: c’est bien My Fair Lady en personne qu’ils ont croisée à la pharmacie. Ou devant l’école de Lully, attendant en familiarité avec d’autres mamans venues chercher leur marmot, la sonnerie de la fin des cours. Le sien, Luca, est son benjamin. Le fruit d’un mariage à Morges avec un psychiatre italien. Elle l’accompagnera, avec d’autres parents, dans une excursion scolaire au Creux-du-Van. Son aîné, Sean, s’appelle Ferrer comme son père Mel, qui fut le partenaire d’Audrey dans «Guerre et Paix» de King Vidor (1956).

Les Tolochinoises lisent les magazines. Elles n’ignorent rien de la passion qui avait uni puis déchiré ces deux monstres sacrés, mais elles se retiennent d’en parler. Même entre elles. Pudeur noble et sincère, toute à l’exemple de leur princesse Audrey qui dépensera ses ultimes forces et ses plus beaux sourires au service de l’UNICEF: la famine des enfants africains la meurtrissait davantage que son cancer. Un mal qu’elle s’efforçait de ravaler avec élégance, en n’en montrant jamais rien, mais qui devait nous priver tous d’elle en un maudit mois de janvier 1983.

Ses sourcils circonflexes nous manquent.

18:37 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (7)