17/02/2018

Parlez vous english? Moi, je reviens de Venezia

Jadis, plusieurs communes romandes durent porter un nom germanique: sous l’occupation bernoise Yverdon s’appela Iferten, Moudon Milden, Payerne Peterlingen. Au temps où Neuchâtel était une principauté prussienne, les Berlinois la nommaient Neuenburg. Puis le vent de l’Histoire leur rendit leur appellation originelle, la francophone. Or dans le reste du monde, le même vent souffle désormais dans le sens inverse, par un effet de ressac «civilisationnel» disent les sociologues.
Dans la 32e édition de Passé simple*, le très instructif mensuel historique et archéologique romand qu’il a lancé il y a 4 ans déjà, notre confrère Justin Favrod s’inquiète pertinemment de ce qu’il appelle l’«agonie des noms français de villes étrangères». Ses parents (l’irremplaçable Charles-Henri et son épouse Marguerite) avaient visité durant l’après-guerre une Italie où, dans la langue de Molière, Brindisi s’appelait encore Brindes, Vercelli Verceil, Perugia Pérouse, et l’on en passe.
Plus d’un demi-siècle plus tard, on assiste à un chambard toponymique qui désarçonne tout le monde: les profs de géo, les globe-trotters, les voyagistes. On ne se rend plus en Birmanie mais au Myanmar. La Biélorussie a troqué son nom contre celui de Bélarus, et sa capitale Minsk désormais s’écrit Mensk. La miséreuse Moldavie s’étant étourdiment proclamée en 1994 République de Moldova, les Moldaves sont, du coup, devenus des Moldoves!
C’est l’usage qui fait évoluer, dans toutes les régions du monde, la graphie et l’assonance les noms de lieux, et c’est à lui que réfèrent les lexicographes les plus sourcilleux. Seuls les  Chinois en disconviennent. Ils s’échauffent quand des touristes persistent à désigner Beijing par Pékin, Xiānggang par Hong-Kong. En retour, la Suisse se dit «Ruishi» en mandarin, ou quelque chose comme «Eraishe». Telles sont les exigences unilatérales de notre bien-aimé Empire du Milieu, dont l’égocentrisme est incontesté. Pas forcément incontestable.
Bien plus irritante est la pédanterie du cousin Fernand, lorsqu’il revient à Mauborget après un périple de 15 jours seulement en Orient, et lorsqu'il se met à philosopher: «On ne doit plus dire Canton mais Guangzhou. A Ispahan on ne parle pas iranien, mais le farsi».
On lui rétorquera qu’en français le mot «farsi» se dit «persan». Qu’à Hambourg, on parle l’allemand, pas le Deutsch.

* http://www.passesimple.ch

04/02/2018

La toux est humiliante, l’éternuement salutaire

Les frimas de février épurent le ciel lémanique, le bleuissent davantage, surtout quand le brouillard s’est résorbé, rendant les rives de France moins fantomatiques, visibles, à portée de main. En errant un dimanche sous les platanes de la longue jetée de la CGN, entre Ouchy et Bellerive, on a croisé une jeune photographe embarrassée. Elle revenait de la pointe de la digue avec une caméra sans doute enrichie de clichés éblouis, et des yeux rêveurs. Mais son nez rougi la faisait tousser comme une cafetière en surchauffe.
La froidure peut conduire tout individu à des débordements incontrôlés et déshonorants. En public, il s’en culpabilise, quitte à réingurgiter ses microbes jusqu’à l’asphyxie. Comment ne pas s’émouvoir dans les trolleys lausannois - ou dans les rames du m2 entre Jordils et Lausanne-Flon - de ces employés de banque encravatés qui font atchoum devant tout le monde, non plus dans des mouchoirs insuffisants, mais dans un gant de fine laine et de marque…
Plus timidement, dans un coude de leur duffle-coat, le bras gauche replié. Merci à ces gens de la finance de ne point infecter les autres passagers d’une dispersion de germes saisonniers, communs à tout le monde. Ils font preuve de politesse civique, mais leur vie n’est pas en danger, tant qu’ils ne se pincent pas le nez! Selon une étude parue récemment de la revue londonienne BMJ Case Reports, il est décommandé de réprimer toute forme de quinte avec ses doigts. Ce geste provoquerait des déchirures dans notre gorge, et nous ferait enfler telle une outre emplie d’humeurs corrompues. Autant laisser la nature faire fluer librement nos sécrétions, même les inconvenantes.
Or là, il s’agit de maladies: toux sèches, dues à des irritations bénignes, ou toux grasses résultant de grippes dites «productives», de bronchites chroniques, etc.
Bien moins nocif que la toux, l’éternuement est une autre façon d’expectorer, qui ne nécessite pas de consultation médicale. C’est un mécanisme de défense qui nettoie le nez de ses impuretés en les expulsant, pour éviter qu'elles aillent dans les poumons.
Au temps des tabatières endiamantées du XVIIIe siècle, ça s’appelait joliment «sternutation ». Il n’était pas alors impoli d’éternuer en public. Et pour la grande joie les marchands de tabac à priser.
    

27/01/2018

Bobards d’autrefois, fake news d’aujourd’hui

«Mentir, c’est pas bien!», disait à Marion son grand-oncle Adrien de Ferlens. La blondinette refusait de goûter à la soupe aux pois: «C’est trop jaune, il y a une araignée dedans.» Oh, la menteuse! Or il y en avait bien une, mais en cellulose, comme on en vendait à la rue de Bourg, chez Franz Carl Weber. Et c’est elle qui l’avait placée dans l’assiette, afin de montrer qu’à 6 ans, on peut transformer la vérité sans la trahir. De cette anecdote d’il y a 30 ans, Marion se souvient, en mère de famille enjouée, comme d’une révolte idiote envers ses parents, qui n’étaient pas dupes. Le vieil Adrien s’en amusait en sa moustache chenue. "C’était un mensonge de gamine, inoffensif. Aujourd’hui, celui des adultes est méchant. Ils calomnient en lançant de fausses nouvelles sur les réseaux pour causer du mal à tout le monde.»
Ces  fausses nouvelles ne sont pas nées de la dernière pluie numérique. En 1969, elles avaient empoisonné la France gaullienne par une rumeur d’Orléans, aux relents antisémites et narrant des rapts de femmes dans des cabines d’essayage. Les informations circulaient alors «de bouche-à-oreille, en dehors de la presse, de l’affiche, même du tract ou du graffiti», explique le philosophe Edgar Morin. Quand elles étaient fallacieuses, on les appelait bobards, cancans, ragots, légendes malveillantes…
A présent, elles s’éparpillent un peu partout via nos ordis et smartphones, et troquent la langue de Voltaire contre celle d’un Steve Jobs... On ne parle plus de bobards - une tournure éculée qui fut souvent en usage dans la propagande vichyssoise. Mais de fake news un terme anglo-américain «à la sauce d’Emmanuel Macron». Cet audacieux président voudrait les bannir du tout-à-l’égout du Web. Le fulminant ex-banquier, devenu météore politique, maîtrise mieux le français que tous ses prédécesseurs élyséens. Mais on dit qu’il imposerait à ses proches collaborateurs un sabir pragmatique et futuriste, où le "digital" d’outre-Atlantique y supplante son synonyme francophone "numérique". Et aux vieux clochards et clochardes qui dorment sous des ponts de la Seine, en habits raides et sales et à cheveux argentés, il promettrait sans cynisme un programme salvateur appelé "The Silver Economy"!