03/06/2020

Le Léman mordoré du peintre Turner

En 1904, sous les pinceaux du Bernois Ferdinand Hodler, notre lac s’est arrondi en miroir pour se faire bleu lacté comme son ciel alpin. Soixante ans plus tôt, le Londonien William Turner (1775-1851) l’avait mordoré d’une nacre évoquant les écrins à bijoux de l’ère victorienne. Ou, moins prosaïquement, la robe «couleur du Temps» de Peau d’Âne, l’héroïne du conte de Perrault: un déshabillé rose thé, comme la reine des fleurs de Regent’s Park, et sur les froufrous duquel défilaient les nuages. Intitulée Le lac Léman avec la Dent d’Oche au dessus de Lausanne, cette oeuvre de graphite et d’aquarelle figure dans les collections turrnériennes de la Tate, le prestigieux musée de la rive gauche de la Tamise. La voici exposée parmi quelques autres au Musée Jacquemart-André, sur la rive droite de la Seine*. En 2012, une autre aquarelle de Turner où, cette fois, notre cité épiscopale est peinte depuis quelque hauteur occidentale (Montbenon?), fut mise aux enchères chez Sotheby’s à Londres. Dans ce «Lausanne from the West» réalisé en 1841, on distingue, dans un poudroiement lilial, le château Saint-Maire et la cathédrale surplombant un Grand-Pont venant d’être édifié.

Cet alchimiste des pigments voyageait beaucoup: en son Angleterre natale - il vagabonda jusqu’aux plaines maritimes du Northumberland; puis sur les côtes de Bretagne et de Normandie. Il remonta les rivières allemandes, et revisita à sa manière diaprée l’Italie romantique: vues de Rome, de Venise… En Suisse, où il se rendit six fois entre 1802 et 1844, il posa aussi son chevalet à Lucerne, Bellinzone, en aval des chutes du Rhin. De chaque séjour, il rapportait des croquis qu’il retravaillait à l’aquarelle mais aussi à l’huile. Deux techniques qu’il explorait sur un pied d’égalité, pour y déployer une gamme toute personnelle de couleurs dénichées chez des épiciers pour le jaune de chrome, chez les bouchers de Smithfield pour l’orange rouille, ou pour les pourpres et carmins. 

 

Mais ce bougon savait modérer ses ardeurs (il aimait les chats): jamais rien de trop cru dans ses décompositions du prisme solaire, mais des demi-teintes puissantes imitant certains demi-tons musicaux. Un peu comme dans le répertoire de Bach, le clavier pictural du peintre Turner était bien tempéré.

Du 13 mars au 11 janvier 2021.

www.musee-jacquemart-andre.com › turner

22/05/2020

Eloge de la flemme et des flâneurs

Désignant un nouveau jardinier qui émondait poussivement les rosiers d’un domaine qu’elle venait d’acquérir sur les hauteurs de Nyon, une châtelaine française rabrouait son majordome:

- Dites-moi, Théo, c’est quoi ce clampin que vous m’avez embauché? 

- Je ne connais pas ce mot Madame.

- Chez nous, à Paris, un clampin, c’est un paresseux toujours en retard.

- Chez nous, les Vaudois, répondit Théo Pélichet, on appelle ça une quinquerne…

Depuis la nuit des temps, flemmards, feignasses, musards et tire-aux-flancs (que de synonymes!) ont mauvaise réputation, et sont accablés de proverbes édifiants, surtout chrétiens. Petit florilège: «Dieu hait la main oiseuse mais bénit la main laborieuse.» «Le travail a été inventé par Dieu pour combattre l’ennui.» Sans oublier le précepte fameux d’un certain chanoine Le Sueur adressé à des séminaristes: «L’oisiveté est la mère de tous les vices.» En latin: «Multam malitiam docuit otiositas

L’écrivain russe Ivan Gontcharov, en fit le thème central d’un beau roman paru en 1859, dont le héros Oblomov incarne l’aristo indolent qui renonce à toute ambition pour se vautrer dans une léthargie rêveuse. Un état déplorable, qui, au XXe siècle, sera fustigé par les apôtres étasuniens du rendement industriel, mais auquel tous les inconditionnels de leurs théories ont été récemment acculés en raison d’un certain confinement sanitaire. Y ont-ils rongé leur frein? Ou ont-ils découvert, en ce désoeuvrement provisoirement imposé, des richesses imprévues, non plus sonnantes et trébuchantes, mais prosaïquement humaines? Celles de «choses simples»: contempler le feu d’une cheminée plutôt que la télé. Egrener au ralenti les souvenirs de sa prime jeunesse en observant les nigauderies et risettes de sa fillette qui gambade sur la moquette du salon. 

Toutefois, si l’on est célibataire, et tout seul en sa chaumière, il arrive que l’on en fuie les miroirs par peur de tomber sur une figure de zombie, d’ectoplasme bleuâtre. Du spectre de nous-même, après notre mort… Mais non, la solitude n’est pas un tombeau, loin de là. En acceptant de se délasser dans le cocon d’une qui serait imprévue, à l’abri des tribulations du monde, d’injonctions sociales ou de productivités hâtives, on pourra même pimenter sa pensée d’un zeste de spiritualité! 

On apprendra surtout à flâner en soi-même. Et là-dedans, croyez-moi, il y en a des paysages à traverser!

 

 

 

16/05/2020

Langue des signes et ombres chinoises

Si les mascarades médiévales furent de joyeux bastringues, celle qu’on vit à présent est bien tristounette. Le masque de protection camoufle tellement la bouche des usagers du m2 qu’il pose une énigme: est-elle rieuse ou boudeuse? Maussade comme chez Bernard Buffet, ou narquoise comme dans une peinture de Goya? Moi, c’est dans leur regard que je jauge l’état d’esprit des gens croisés entre Jordils et Bessières. Sinon en avisant l’expressivité de leurs mains, qui devient conséquente en ces temps où le dialogue à distance reste recommandé.

Pour se saluer, on ne tirera pas la langue comme au Tibet mais on imitera les Thaïs: joindre les doigts sous son menton et baisser le front. Ou à la zurichoise: les secouer en chiffons tout en beuglant «Hoi zäme, wie gahts eu höt?». Pour dire oui, on opine du chef, or attention! chez les Grecs, ça peut signifier un non…. En Inde, on acquiesce en pivotant sa tête de droite à gauche. A Naples, c’est plus délicat: gare à l’agilité de vos mains en découvrant les Quartiers espagnols, où l’hospitalité légendaire des pizzaioli n’est pas sans limite. N’y commandez pas une marquerite par un mouvement circulaire de l’index, vous risqueriez de perdre et l’appétit et toutes vos dents: ce geste s’y traduit verbalement par «ti faccio un culo cosí ». En termes français évasifs, «je vais te massacrer.»

Il existe des gestuelles moins risquées, notamment avec les ombres chinoises: entre une lampe et un écran, on fait jouer ses phalangines et phalangettes de manière à simuler la silhouette d’un chat à queue frétillante, les oreilles à géométrie variable du lièvre, les ailes du papillon, le bec professoral du héron. Ou encore l’escargot, le crabe et cette malheureuse chauve-souris que l’actualité accuse méchamment d’être contagieuse.

 

Enfin, il y a le langage mimé destiné aux malentendants, qui exige plus de doigté dans ses doigts, et leur raconte le train du monde et ses dangers. En les aboutant en ogive, on symbolise une maison, on évoque la famille. En les pliant en rectangle autour du nez on désigne le masque sanitaire. Pour le cornavirus, on fourre le poing de sa main droite dans la paume d’une gauche aux doigts en étoile. 

Serrer ses deux poings sur son torse veut dire «je t’aime».