09/09/2017

Quand on allait bouquiner au Grand-Pont

Les Lausannois qui ont moins de 30 ans n’ont pas connu le plaisir de farfouiller dans les cartons à bananes de la Librairie Gonin. Jusqu’en 1989, ce capharnaüm de tous les littératures se situait à l'entrée du Grand-Pont et au pied de l’UBS, à l’emplacement actuel d’un comptoir chic où l’on peut goûter diverses spécialités en capsules d’un empereur mondial du café. Soit au sommet de ce vaisseau au en marbre, stuc jugendstil, ferronnerie et verre fumé où, depuis le 29 février 2008, les badauds de la rue Centrale accèdent par un escalator à Saint-François.


En refaçonnant cet immeuble bancaire construit en 1923 sur le terrain d’une vieille poste, des architectes ont voulu le «revivifier en poumon mondialisé». Le chaland s’y sent dépaysé comme dans un aéroport, y achetant des parfums et de la maroquinerie de marque, ou des croissants plus chérots qu’un brave pain d’épeautre du supermarché.
Hélas aucun produit qui, de près ou de loin, ressemble à un livre, ou l’incite à la lecture. Le bon fantôme de Georges Gonin (1913-1997) ne hante plus les lieux. On le regrette lui, autant que ses soeurs ou cousines: des dames cultivées, coquettes. Fardées à l’ancienne, elles se paraient de boucles d’oreilles théâtrales et cliquetantes, de bracelets turcs ou tunisiens. Mais encore mieux qu’un homme, «mieux que le Georges», elles savaient vous guider dans leur labyrinthe à deux étages dont les rayons enchevêtrés embaumaient le plein cuir et le vélin d’éditions originales.

Tandis qu’au-dehors, au niveau du Grand-Pont, une poussière plus populo et blonde se dégageait d’une rangée de casiers métalliques emplis de livres d’occasion qui étaient d’une émouvante disparité: miniclassiques jaunis pour écoliers d’antan; du Balzac, du Gide ou même du Gilbert Cesbron en vieux poches à brochure gondolée. Il n’était pas interdit de les feuilleter longuement, de les bouquiner sans au final les acheter…
Ces caissons «du pauvre», souvent en vieux carton repliés, s’adossaient à un parapet qui est toujours-là, surplombant encore la place Centrale et les frondaisons de quatre sophoras au parfum grisant.
Tous les trésors de la librairie furent transférés à Aran-sur-Villette lorsque l’UBS récupéra ses locaux, en cette déjà si lointaine année 1989.

02/09/2017

La guêpe est aussi un enfant du Bon Dieu!

Au retour d’une croisière frisquette vers les fjords de Norvège, on a dressé en son jardin broyard une plus estivale table de retrouvailles. Les invités y savourent la truite fumée au fenouil, un vin clairet, la tarte au citron. L’esprit est à la gourmandise, à la poésie. Et c'est à cet instant d’amitié partagée que l’intruse survient pour tout gâcher. Je parle de la guêpe: du latin vespa, en vieil allemand wefsa, en allemand d'aujourd'hui Wespe, en anglais wasp, en patois vaudois vouîpa… J'ignore comment ça se dit en bantou ou en toltèque, mais ça doit sonner plus  âprement, avec lettres sifflantes et fricatives. Bref, la guêpe s’annonce partout indésirable déjà par la consonance de son nom.
Au microscope, elle présente un profil de clerc de notaire, de face une grimace vampirique ou, plus terrifiant encore, le sourire de Mlle Hedwige, l’infirmière scolaire qui vous vaccina à 6 ans contre la poliomyélite, dans une école de Moudon.
A l’instar de cette Cruella de votre enfance, la guêpe ne zonzonne pas comme le bourdon, elle vrombit. Avec ses sœurs et nièces, elle tricote une espèce de tignasse de sorcière dont s’échappent des tonalités d’instruments à anche double, telle la bombarde du XIVe siècle - aïeule du basson.
Or de ce guêpier honni jaillissent paradoxalement des chants polyphoniques beaux comme une liturgie médiévales. Serait-ce pour ces dispositions chrétiennes que le Créateur a inventé la guêpe - dont les piqûres sont moins douloureuses que celles de Mlle Hedwige?
Aujourd’hui, des savants la réhabilitent en rappelant qu’elle capture, entre juillet et août, jusqu’à 4000 mouches par jour. Qu’elle butine aussi les fleurs pour en disperser les semences.
Autre mérite: elle racle le bois des forêts pour en enduire de sa salive la farine ligneuse et la malaxer jusqu’à obtenir une mixture que les Chinois furent les premiers à transformer en papier.
Agent important de la pollinisation, de la biodiversité, la guêpe demeure pourtant un insecte aux comportements désagréables (surtout dans les pique-niques familiaux au bord du lac de Morat). N’oublions qu’elle ne s’énerve et ne darde que lorsqu’une main humaine voudrait l’éclafer. Ne la tuez pas! Pour l’éloigner de votre balcon, il suffit d’y répandre trois clous de girofle et un zeste de citron.

26/08/2017

Le paysan Vaudois serait «affligé» de mutisme

Recueillement pudique au cimetière pulliéran des Chamblandes, devant la tombe de Ramuz. Un crucifix en châtaignier surplombe un carré festonné de buis et y fait tourner son ombre comme sur un cadran solaire. Nous reviennent des passages de Derborence, d’Aline, de Conformisme. Et cette musique irrégulière, que Louis-Ferdinand Céline révérait, et que le grand Vaudois décédé il y a 70 ans ponctuait deux ou trois fois d’un même mot en une même phrase. Au défi des conventions académiques; du recours artificiel aux synonymes.
Jacques Chessex, qui fut son héritier poétique avec Philippe Jaccottet, approuvait ces impérieuses désinvoltures en précisant pertinemment que le paysan vaudois ne s’exprime jamais comme chez Ramuz.
Car il cause peu, ce paysan, voire pas du tout… C’est un taiseux qui hésite à dialoguer avec les intellos. Par exemple avec un thésard parisien au débit «pointu» et frénétique - peut-être moins plus cultivé que lui.

Je crois que la méfiance du Vaudois des champs envers le rat des villes et sa timidité diplomatique, camouflent une matoiserie atavique éprouvée. Un mot de travers pouvant livrer à un concurrent des secrets de négoce: projets de rachat d’un silo, d’une vente de parchets de vigne, etc.
Le silence d’or reste pour lui une vieille loi respectable. Mais il ne s’effarouche pas lorsque des humoristes le campent en lourdaud dans des situations caricaturales. Même si, depuis Jean Villard Gilles, elles confinent à la cruauté. Il s’y reconnaît volontiers:en secret il a appris à rire de lui-même et d’anecdotes qui raillent son mutisme pathologique.

Echantillon:

Attablé avec ses potes dans une auberge ouverte le dimanche, un maraîcher de Chêne-Pâquier questionne son épouse qui revient du temple:


- Il était comment le sermon du nouveau pasteur?

- J’en ai déjà trop dit!

A un touriste pakistanais demandant si le x final de Château-d’Oex doit être ou non prononcé, un berger de l’Etivaz rétorque: «Quand on ne sait pas, on dit pas!»
Faisant irruption dans une pinte de Lavaux, un client de passage a osé lancer un salut à la ronde, puis, en la quittant proférer un «merci beaucoup» tout aussi sonore.
Commentaire des vieux habitués: «Il a été sympa, mais quelles grandes gueules, ces Genevois!»