27/06/2022

Le bestiaire enchanté du Denantou

L’été des visiteurs thaïlandais y affluent pour admirer un pavillon édifié en 2007 à la demande du père de leur souverain actuel. L’ex-roi Rama IX, décédé en 2016, voulait ainsi saluer par une offrande flavescente le souvenir de ses lointaines études à Lausanne. De fait, cette pagode haute de 16 m est royalement chamarrée, et sa toiture évasée en épis d’or est devenue une attraction notoire du parc Denantou. Il en est de moins insolites, plus anciennes, liées aux enfances locales. 

On ne parle pas de ce carré buissonneux avec toboggan, balançoires et bac à sable - qui a été depuis tapageusement modernisé - mais d’éléments naturels: une végétation diversifiée, dûment domestiquée, avec des recoins de friche heureuse et à papillons. Une faune en liberté composée aussi de passereaux, de tourterelles, de rainettes à voix de ténor, d’écureuils volants, de créatures plus discrètes et nocturnes. 

On voulait surtout évoquer l’ampleur de l’écran lémanique, aux reflets kaléidoscopiques, qui nous aimante vers le sud. A mes 6 ans, je m’en émerveillais non comme d’un lac, d’une mer, d’un Atlantique, mais d’une prairie de bleuets que je voulais traverser à cheval, comme dans les épopées enfantines. Je me contentai d’une monture trapue en chevauchant le sanglier en bronze sculpté en 1937 par Pierre Blanc.

Le Denantou, qui longtemps fit partie d’une campagne patricienne dite du Petit-Ouchy, fut acquise à la fin du XIXe siècle par Edouard-Marcel Sandoz, le fils du fondateur d’une firme bâloise. Ce Sandoz Jr était lui aussi sculpteur, et lorsque la Ville racheta sa propriété en 1929 pour en faire un espace public, elle y installa quelques-une de ses oeuvres devenues emblématiques pour les Oscherins et bien de Lausannois. 

Ma favorite est poétique et musicale, car elle évoque Mallarmé et Debussy: c’est le Faune, qui domine depuis 1955 une fougeraie touffue. De son outre coule dans une vasque de l’eau claire qui rebondit en cascade dans une mare à nénufars, perches goujonnières et crapelets blonds. 

Les enfants d’aujourd’hui lui préfère un trio de singes en marbre que Sandoz cisela en 1934 au sommet d’une fontaine. Une philosophie simiesque les y invite «à ne voir que d’un oeil, n’entendre que d’une oreille et savoir se taire». Un programme salutaire qu’ils introduiront par trois applis dans leurs smartphones.

 

04/06/2022

Lausanne, une meringue croustillante

Connaissez-vous le patriarche des Mouettes? Il a été planté en 1803, au chemin discret du même nom en amont de l’avenue de Rhodanie, pour marquer l’entrée du canton de Vaud dans la Confédération. Il est le plus vieux et le plus grand platane de Lausanne, avec 220 ans d’âge, 40 m de hauteur, et un tronc baobabien. Son écorce grège se détache en plaques ocellées entre lesquelles on devine des couleurs variées et duveteuses. Cette fibre squameuse, commune à tous les autres platanes de la ville, évoque la molasse des parements de notre cathédrale quand elle s’effrite. Car ses premiers bâtisseurs au XIIIe siècle, comme plus tard ceux du château Saint-Maire et d’autres édifices remarquables de la Cité, ont un peu abusé de ce grès tendre, trop facile à tailler, qui sédimente, parmi des dépôts glaciaires, la géomorphologie de notre région. Notre molasse locale fut exploitée dans des carrières du vallon du Flon, ou dans celles du Nialin à Savigny. Elle a structuré des bâtiments moins prestigieux, plus récents. Jusqu’à l’avènement du chemin de fer, en 1827, on la jugeait non seulement façonnable à souhait, mais d’un «beau grège bleuté» et croustillante comme les meringues joratoises… 

Mais cette pâte argileuse et calcaire, que des géologues patentés ont surnommée «pierre molle», est friable, abrasive, surtout dans la région lausannoise. Aussi, la majesté gothique de notre cathédrale, nécessite-t-elle des raffermissements réguliers, des toilettages à la spatule respectueuse des archéologues. Au lieu de la consolider avec des matières moins imprévisibles - l’acier, le béton armé - ils reprennent de la «pierre molle», tant qu’il en reste dans nos meulières, et jusqu’à la prochaine détérioration. Revenant ainsi à la candeur humble des premiers bâtisseurs, pour lesquels ce qui se trouve en sous-sol sert à bâtir ce qui est au-dessus. Car si une pierre naturelle est plus difficile à apprivoiser qu’un produit industriel, ce dernier est très prévisible, et dangereusement durable. 

Ne blâmons donc pas la molasse grise de notre patrimoine géologique. Remercions-la plutôt d’avoir voué notre belle ville à s’étager en terrasses, en paliers, en élégantes couches pâtissières. Et quand il se met à pleuvoir sur ses grains couleur pistache qui émaillent les vieux pavés, entre Cité-Derrière et Cité-Devant, il s’en élève une revigorante odeur médiévale.

 

21/05/2022

Doudous textiles et zoothérapie

Les galetas recèlent des trésors inestimables: entre une toupie sifflante et la machine Singer à pédale d’une aïeule surgit le doudou de Papy Firmin: un ourson qui a perdu ses derniers poils gris et une des escarboucles qui lui servaient d’yeux. Celle qui lui reste vous observe avec une tendresse à l’ancienne. Il a été précieusement conservé et remisé au grenier en raison de sa valeur symbolique, toute sacrée, et est immémoriale: dans l’Egypte antique, les enfants jouaient avec des éléphants en terre cuite Au milan du XVIIIe siècle, des chevaux à bascule bercèrent de futurs généraux napoléoniens. Quant à l’invention du nounours, elle ne date que du début du XXème. 

Au reste le succès de ce Teddy Bear étasunien est toujours d’actualité: nombreux sont les adolescents et adolescentes avouant sans honte qu’ils dorment encore avec ce substitut parental, témoin de premières solitudes. On ne renie plus ce compagnon de jeu en textile soyeux (plus caressant qu’une coque de smartphone…), qui servit aussi de punching-ball, d’exutoire à une agressivité naissante. A tant de pulsions prépubères.

Une étude new-yorkaise de 2018 enchérit: 40% d’adultes psychotiques feraient pareil, sur le conseil de leur psychothérapeute, et des peluches zoomorphes sont confectionnées spécialement pour résorber leurs anxiétés. Toutefois, l’original étant préférable à la copie, l’arrivée dans un foyer d’un chien réel, d’un chaton tout en fourrure, vibrisses et griffes (rentrées) change la donne. A 6 mois, l’enfant découvre que cette présence affectueuse qui lui lèche le front, ou qui ronronne et miaule, et qui respire comme lui, n’est pas un joujou flexible à merci, mais un être vivant respectable. Un tuteur qui aiguisera sa curiosité envers le monde extérieur et lui enseignera la délectation de la caresse pudique. Une leçon qu’il n’oubliera jamais: «Nous ne caressons pas en permanence nos proches comme nous caressons nos chats et nos chiens» écrit l’éthologue Jeffrey J. Masson dans une étude intitulée Ces animaux qu’on aime tant et qui partent avant nous*. Aux adultes atteints d’un handicap physique ou mental, il recommande de troquer leur doudou de vieillesse contre des séances de zoothérapie auprès d’une chèvre, d’un lapin, d’un cheval. Il en est une où intervient une tourterelle apprivoisée: quelle émotion revigorante lorsqu’elle se juche toute confiante sur votre main!

* Ed Albin Michel, 2022