27/10/2018

Adages d’autrefois, d’ailleurs, et d’ici

A une table dominicale de fin d’automne, l’aïeul aux sourcils en broussaille leva son verre de moût à la santé de sa famille rassemblée. Puis, s’adressant aux plus jeunes, il racla sa gorge pour faire chuinter entre ses quenottes: «C’est en forgeant qu’on devient forgeron»!  Or ce n’était pas son métier. Papy Loyon était tâcheron dans le vignoble du Vully, et il devait même ignorer que ce dicton prônant de l’assiduité en toute profession était une traduction du latin médiéval «fit fabricando faber». En gros «c’est l’artisanat qui fait l’artisan ». On en trouvera une définition plus nuancée dans un joli livre que les Editions du Larousse viennent de publier*. Mis en gerbe par le très médiatisé linguiste Bernard Cerquiglini, voilà un nouveau florilège de maximes et locutions françaises, dont plusieurs sont très peu usitées. Pourtant toutes ont la même couleur rose pêche, une fragrance fanée qui devait être celles des dragées pastel du mariage de votre arrière-grand-tante Eudoxie.

Certaines ne se disent plus: «Donner un pois pour une fève » - soit donner peu pour obtenir davantage. «Se croire le premier moutardier du pape »- se gonfler l’ego à l’hélium… Ou elles traduisent à l’ancienne des expressions actuelles: «A jour fermant», pour le soir tombant; «à jour nommé», au lieu d’à date agendée.

Et il en est une, qu’on entend parfois dans des plaidoiries d’avocats genevois à faconde alambiquée, mais dont l’origine est cynégétique: «Tirer au juger», ou «au jugé». Soit dans la direction d’un fourré où le chasseur suppose que son maudit gibier s’est dissimulé.

Le Romand que je suis se navre un peu qu’en cette macédoine de saveurs verbales, on ne trouve aucun proverbe de son terroir. Aussi vous en livre-t-il trois, poivrés d’égrillardise patoisante: «A pouette tsatte beaux menons »: à chatte vilaine, beaux minous. Comprenez: une maman peut engendrer des enfants qui ne lui ressemblent pas.«Kan la radze du tyu prè, la krète dè Dyu ne fé rè»: Quand la rage du c… prend, la crainte de Dieu ne fait rien. 

Enfin, la plus misogyne:«Lé tchîvrè chinblon di damejalè, kan on lè vuêtè a la tsandêla»: Les chèvres ressemblent à des demoiselles, quand on les regarde à la chandelle…

 

*Les expressions et proverbes disparus de Pierre Larousse, 196 p.

20/10/2018

Voltaire convoita le château d’Allaman

Allaman ne se résume pas à une halte ferroviaire entre Genève et Lausanne. Ou, depuis la création en 1964 de l’autoroute qui les relie, à un panneau fléché pour automobilistes en quête de centres commerciaux. En cette bourgade de la Côte, peuplée aujourd’hui de 400 âmes, il y a de belles allées arborescentes menant au lac, et la mémoire de son château, qui vient d’être vendu à bas prix comme une ordinaire masure, est riche de siècles et d’énigmes. Au XIIe, c’était une forteresse quadrangulaire dont il ne reste que deux ailes à angle droit, rescapées d’un incendie allumé en 1530 par des troupes bernoises, six ans avant leur conquête du Pays de Vaud. Depuis, il a subi autant d’innovations qu’il eut de propriétaires. En 1723, une marquise de Langallerie, veuve d’un général français, le modernisa d’importance pour organiser des fêtes quasi-versaillaises. On lui doit la façade principale au fronton triangulaire, ainsi que cette porte baroque de la tour du nord. La demeure lui plut tant qu’elle souhaita y être emmurée à sa mort, qui advint en 1743. Suivirent des nuits spectrales avec claquements de porte et, dans les couloirs, l’écho d’une voix d’outre-monde «assurément féminine». Plus d’autres étrangetés qui, lorsque le domaine fut mis en vente, dissuadèrent de potentiels acquéreurs sensibles aux superstitions. 

Le grand Voltaire, qui n’en avait point et, dont la 13e tragédie «Mérope» venait d’être créée à Paris, y jeta son dévolu. Le domaine étant évalué à 200 000 livres, le philosophe entama des transactions épicières, tout en proclamant un pur désir de finir ses «jours dans un air doux et dans un pays libre …»  En fait moins libre que ça: nos suzerains bernois refusèrent la présence en leur fief vaudois d’un écrivain athée, réfractaire, et dont la plume acérée était lue dans toute l’Europe. Ils lui transmirent ce conseil: «Vous avez dit du mal du Bon Dieu, il vous le pardonnera car c’est son métier; mais n’allez jamais dire du mal de LL.EE, elles ne vous le pardonneraient jamais.» C’est ainsi que Voltaire préféra s’établir dès en 1758 à Ferney, en France voisine. 

Quant au voeu de la marquise du château d’Allaman, il fut peut-être exaucé: en 1948, on y découvrit un squelette de femme entouré de cravaches…

13/10/2018

La noix, ce petit cerveau comestible

La locution «à la brune» pour désigner la tombée du jour, convient bien joliment aux variations chromatiques de l’ automne qu’on vit: les ciels du Jura se caramélisent, virant du jaune colchique au brou de noix, qui fut le pigment préféré de Caravage. Le maître milanais du clair-obscur et des toiles bibliques, et d’autres artistes de la Renaissance, s’en servaient pour enduire leurs fonds d’une tourbe ténébreuse qui, par contraste, ravivait la blancheur d’une épaule, la vivacité d’un regard, la réfringence d’un crucifix. Appelée aussi marc de noix - ou nillon par des Vaudois qui l’écoulent dans des tartes onctueuses - cette substance marron a été inventée au XIIe siècle par des menuisiers pour colorer le bois des stalles d’église. Elle est sécrétée par le péricarpe du fruit vert blond du noyer qui est, comme on sait un bel arbre au port arrondi, haut de 20 à 25 m, et dont le feuillage tenace à folioles ovales et pointues lui fait atteindre parfois l’âge de 300 ans.

Jadis dans la Broye, et de Bavois à Chavornay, ses drupes étaient gaulées à la mi-automne à l’aide d’une longue canne qu’on remuait dans ses frondaisons. Puis on les faisait sécher jusqu’à fin novembre dans une mansarde bien aérée. En décembre, des familles entières s’adonnaient à leur cassée et à leur tri autour d’une table éclairée par des braisières. Une photographie de Gustave Roud - qui ne fut pas seulement un grand poète - a immortalisé en 1941, dans la cuisine des Cherpillod, des fermiers de Vucherens, ce rituel dit du gremaillage. Soit de la cassée des coques et du triage des cerneaux destinés au pressoir. Je reviens à la noix elle-même: les moulures sinueuses de sa coque évoquent celles d’un crâne humain, et la chair crémeuse qu’elle protège se divise en deux cotylédons gélatineux semblables aux lobes de notre cerveau. Penserait-elle comme nous? Aussi convient-il de l’ouvrir avec une méticulosité chirurgicale. Et, avant de la croquer, d’entonner une célèbre chanson que Charles Trenet composa en 1948 et qui nous interroge philosophiquement: «Qu’y a-t-il dans une noix? Qu’est-ce qu’on y voit?» 

Dans Finnegan’s Wake, son ultime roman paru 9 ans plus tôt, l’immense James Joyce y salua une reconstitution de l’univers: «The whole world in a nutshell

 

Mon frère Gérard Salem révérait comme moi le génie littéraire de James Joyce. Ce qui ne l’empêchait bien sûr pas d’éprouver de l’admiration affective pour les jubilations de Trenet en «ses music-halls». Mirna Labaki, la compagne de ses dernières années, lui chantonnait souvent l’air de «L’âme des poètes».

Aussi, ne me reste-il plus qu’à reproduire en entier les paroles de la chanson mentionnée plus haut:

La noix

Qu'y a-t-il à l'intérieur d'une noix ? 

Qu'est-ce qu'on y voit ? 

Quand elle est fermée 

On y voit la nuit en rond 

Et les plaines et les monts

Les rivières et les vallons

On y voit

Toute une armée

De soldats bardés de fer

Qui joyeux partent pour la guerre

Et fuyant l'orage des bois

On voit les chevaux du roi

Près de la rivière

Une noix

Qu'y a-t-il à l'intérieur d'une noix ?

Qu'est-ce qu'on y voit ?

Quand elle est fermée

On y voit mille soleils

Tous à tes yeux bleus pareils

On y voit briller la mer

Et dans l'espace d'un éclair

Un voilier noir

Qui chavire

On y voit les écoliers

Qui dévorent leurs tabliers

Des abbés à bicyclette

Le Quatorze Juillet en fête

Et ta robe au vent du soir

On y voit des reposoirs

Qui s'apprêtent

Une noix

Qu'y a-t-il à l'intérieur d'une noix ?

Qu'est-ce qu'on y voit ?

Quand elle est ouverte

On n'a pas le temps d'y voir

On la croque et puis bonsoir

On n'a pas le temps d'y voir

On la croque et puis bonsoir

Les découvertes.