01/04/2018

Vincent Perez, son 7e Art, ses 1000 cousins

Le prestige culturel lausannois s’est vivement rallumé le 24 mars dernier avec l’envoi d’un nouveau festival consacré au cinéma mondial. L’initiateur de ces premières Rencontres du 7e Art est, comme on sait, le fringant Vincent Perez. Un acteur et réalisateur qui n’a jamais renié sa jeunesse vaudoise, et même si c’est dans le ciel du showbiz parisien que son étoile scintille depuis 30 ans. C’est effectivement à Lausanne qu’il naquit un 10 juin 1964. Il est alors le deuxième des trois enfants de l’Allemande Arnoldine Bush et du Senor Antonio Pérez Alberola - un Espagnol qui avait d’abord immigré en France; lui-même fils d’un héros republicano tombé en 1939 sous des balles franquistes.
Tout en restant fier de ce legs-talisman tragique, le jeune Vincent s’acclimatera pourtant aux mentalités moins rebelles et belliqueuses de sa terre d’adoption. En y savourant les chauds-froids contrastés de nos rondes saisonnières. D’abord à Penthaz, dans le Gros-de-Vaud, puis à Cheseaux, sur les hauteurs rurales de sa ville natale.
A l’instar d’un papillon de campagne, il fut happé, comme d’autres rêveurs ambitieux, par les feux follets de la Ville-Lumière. Lui, il y décochera rapidement la timbale: en se faisant d’abord remarquer en 1990 dans le  film «Cyrano de Bergerac» de Rappeneau. Puis en se faisant oscariser en 1922 dans «Indochine» de Régis Wagnier. On l’admirera aussi en escrimeur de haute voltige dans les rôles d’un duc de Nevers ou d’un Fanfan-la-Tulipe.
Mais revenons à son patronyme hispanique Perez. Porté actuellement par un demi-millier de Vaudois, il s’est historiquement répandu sur tous les continents et se décline dans plusieurs langues. En mandarin aussi: lors d’un séjour à Pékin, un barbichu chenu nommé Pei Té-Houa me prétendit, en clignant des yeux verts, que son père colombien s’appelait Luis Perez, avant de se naturaliser chinois, en 1957, au cours de la campagne maoïste dite des Cent-Fleurs… Pei est une contraction à la mode chinoise du nom castillan Perez, ou Pérez, mais aussi du Pedrolino des chansons populaires italiennes.
Tous ces gens ont eu la chance, ou le mérite? d’avoir pour saint patron le premier apôtre du Christ. On en trouve aussi quelques-uns en Romandie: nos Perrin, Perret, Perraudin, et même quelques qui se prétendent athées devant l’Eternel.

25/03/2018

Ils nous instillent le goût des mots

Rendons hommage aux lexicographes qui répertorient les tournures les plus usitées - mais aussi les plus flamboyantes - que charrie depuis mille ans notre belle langue française. Ces hommes et ces femmes sont des sourciers capables de réveiller en vous un goût ancien pour les mots, et induire chez vos enfants un nécessaire instinct alphabétique. Aussi faut-il donner à ceux-ci des lectures plus nourrissants que des manuels scolaires où l’oiseau est d’abord présenté comme un animal phonétique à nom d’ «wazo». Votre Marielle à boucles d’or, ou votre Stefano aux sourcils chocolat viennent à 8 ans d’atteindre l’âge dit de raison. Ils méritent plus de respect. Pour qu’ils deviennent intelligents et sachent un jour bien parler en public, ils ne peuvent non plus se contenter de cette prétendue «littérature de jeunesse» où se minaudent à l’envi les exploits de Loulou-le-Lapin ou le destin potager de Cricri-la-Carotte.
Et avant même qu’ils se fassent enjôler par la comtesse de Ségur et son génie inégalé des dialogues enfantins, offrez-leur un dictionnaire illustré pour adultes! J’ai bien dit pour adultes… C’est dissuasif, massif, difficile à éplucher par de fragiles menottes enfantines, mais au fil des pages s’allument des paysages d’outre-mer, des continents, des galaxies. On se trouve en compagnie d’une hydre bleuâtre et gélatineuse, face à un épervier qui a le profil de votre Tonton Georges d’Epautheyres (alors que celui de sa soeur Mariette, qui vend chaque mardi des légumes au Marché des Remparts à Yverdon, évoque plutôt la grue cendrée de la cariçaie de Cham-Pittet). Sous chacune de ces images, il y a bien sûr de l’annotation développée, un condensé magistral d’écriture instructive. Des espèces de haïkus d’encyclopédistes…
Cela dit, on peut pareillement, et à tout âge, s’émerveiller de lexiques moins généralistes. Je possède et consulte parfois un dictionnaire de la couture où l’on puise des métaphores proustiennes afin d’apprendre à mieux écrire: ourlets, passementerie, surfilages, etc.
J’en déguste d’autres plus locaux, fournis par des éditeurs érudits de Saint-Légier, et où le patois vaudois et ses tournures disparues se réécrivent mélodieusement: un garçon effronté y devient un moustafié; une gamine à voix d’or une tsantolette; un père de famille obèse un bourdzu. Et un bolet miraculeusement déniché sous un chêne un tsampagnon…

18/03/2018

Un équinoxe enrhumé et sans hirondelles

Il y a un siècle, on se réjouissait du passage de l’hiver à la belle saison en se référant à l’ordo du missel de Monsieur le Curé, à l’Almanach du Messager boiteux, ou au calendrier offert en prime par le pharmacien de Palézieux. Plus bonnement, en voyant fleurir les magnolias, ou des crocus  mauves sur le chemin de l’école. Mais dans les foyers, le retour du printemps n’ensoleillait pas tout le monde: votre cousine Ida se mouchait comme une pleureuse. L’ovale de son visage se perlait de larmes allergéniques, évoquant une piéta de la Renaissance - avec moins de majesté: son nez enchifrené par le rhume des foins la faisait plutôt ressembler au lapin albinos du clapier familial. L’ allergie était causée par la poudre dorée d’un jeune frêne en pleine pollinisation, planté en amont de la villa d’Ecoteaux. Tandis que, dans une chambre obscure aux cloisons closes, cette pauvre Ida piaulait en solitaire, sa blonde et virevoltante cadette Mado s’en allait cueillir les premières orties sur les berges rocailleuses du Corjon. Et sans s’embarrasser de gants en caoutchouc: elle avait un flair forestier, des doigts agiles sachant prélever des feuilles piquantes sans se blesser, et déjà un ton autoritaire quand vous l’interrogiez: «Il suffit de couper ta respiration juste à l’instant où tu les détaches ». Après quoi, ses trophées urticants étaient jetés dans une soupière avec des patates, du persil frisé et des lardons.
Aujourd’hui, l’équinoxe de mars devient une question plus sérieuse.  Une observation de l’évolution de la flore locale n’y suffit plus. Les seuls gens capables de le fixer à la minute près (celle où «l’équateur se traverse par le soleil dans le sens ascendant») sont des savants d’Iena, de Stanford, d’Osaka. Ou des astrophysiciens au nez tellement rivé sur leurs ordinateurs qu’il n’auraient pas l’idée de le lever vers le ciel. Ils vous expliquent le phénomène du printemps avec un jargon qui se décline en «bits», en «octets», que sais-je? en «multiplets.»
Et c’est tant pis pour l’hirondelle de fenêtre qui ne revient plus. La poétique aronde des poètes se raréfie, elle ne fait plus le printemps. D’ailleurs, dans notre univers informatisé, elle ne pourrait que trisser ou gazouiller. Elle ne sait pas "twitter".