05/01/2019

Pénurie d’or blanc, bienfaits du froid

Après un automne indien à rallonge, voilà un hiver rarement frisquet, mais qui réjouit modérément. Car si nos stations de montagne ne s’alarment plus d’une carence d’enneigement sur leurs pistes, de jeunes Yverdonnois ne peuvent plus s’adonner à des volutes de snowboard sur les buttes de Chamblon. A Morges, votre filleul Toupinet demeure penaud de n’avoir pas façonné lui-même un bonhomme de Noël en son jardinet de Peyrolaz - en lui greffant une carotte pour le nez, des cailloux aux yeux et des boutons de culotte sur la bedaine. Il lève le nez au ciel pour laper des flocons, il n’en vient pas. D’ailleurs, il en tomberait de moins en moins en Laponie, si l’on en croit des experts du réchauffement climatique. Quel sera le destin des peuples de l’Arctique, sans cet or blanc (que le Vaudois surnomme la « tchaffe» ou la «ouaffe») qui rend leurs modes de vie polaire difficiles, mais auxquels ils se sont adaptés en apprivoisant la neige tel un 5e élément, après l’air, le feu, l’eau, et cette terre qu’elle recouvre?

Pour la désigner, il existe plusieurs de mots en inuit, dont 7 ont été homologués par des lexicographes: lorsqu’elle tombe tout simplement, elle est appelée «qanik », «aputi", dès qu’elle blanchit les sols, «pukak » en y devenant cristalline, et aniu si l’eau qu’elle contient est potable. Le terme «siku», lui, s’applique à la glace océanique, celui de «nilak» à celle des lacs…  Le jour où il n’y aurait plus du tout de neige, ce glossaire diversifié disparaîtra. Ses usagers aussi.

Autre question universelle: et si un jour on perdait la sensation du froid? (De cette «fricasse» qui, chez les Vaudois, désigne aussi un excès de chaleur…) Longtemps subi comme un fléau qui rougit le bout du nez, provoque de l’hypothermie, des engelures aux mains, ou à la cornée pour qui ne porte pas des lunettes à protections latérales, le froid hivernal revient en goût chez quelques forcenés. Sans combinaison, ils nagent avec volupté dans les courants et embruns d’un Léman à moins de 10 degrés. L’immersion serait régénérative, amaigrissante. «Je profite d’y replonger telle une droguée», avoue à Vidy Marion, une sirène à prunelles mauves et en bikini rouge. «Parce que cette froidure si bénéfique n’est pas éternelle». 

Comme le Bon Dieu, Mme déteste le tiède.

 

30/12/2018

Falsifier la réalité pour mieux l’enchanter

Non, on ne fera pas l’apologie de ces «fake news» ou «infox» qui infiltrent les réseaux sociaux jusqu’à déstabiliser un gouvernement ou susciter des jacqueries déboussolées. On veut simplement saluer une tradition moins malsaine, moins geignarde, que d’immenses écrivains pratiquent depuis la nuit des temps: le conte pour enfants. La réalité du monde y est un peu distordue, exagérée, tantôt avilie, tantôt sublimée. Car l’imagination enfantine réclame d’être nourrie d’histoires qui ne sont pas forcément crédibles, de fables à la fois amusantes et morales. Et de s’enluminer d’anecdotes irrationnelles avant que l’âge dit de raison, et surtout l’usage d’un premier téléphone portable, ne viennent tout dépoétiser. Quelle désillusion quand un «twitt », en plus de Donald Trump, nous avise que le Père Noël n’existe pas! 

On n’est pas obligé de croire le président des Etats-Unis. Et à son Santa Claus, on peut préférer le saint Nicolas des Fribourgeois. Ou son cousin vaudois le Bon Enfant, qui était moins catholique et moins célibataire. Il n’était pas vêtu de rouge mais de blanc. Accompagné de son épouse à nez crochu la Chauchevieille, qui était en noir, il dansait sur les toits enneigés de Lausanne et Montreux dès les premiers jours de l’Avent et jusqu’à l’Epiphanie. 

Pourtant, des légendes, il s’en tisse par toute saison, ou il suffit de relire un La Fontaine, un Perrault, un Hoffmann, un Grimm, une Ségur, mais aussi le facétieux Roald Dahl, le coruscant Pierre Gripari… S’ils sont un peu tombés dans l’oubli, le Pays de Vaud a eu, au XIXe siècle, quelques conteurs profiliques, dont le doyen nyonnais Philippe-Sirice Bridel (1757-1845) et le montreusien Alfred Cérésole (1842-1915). Ils ont inventé les fées Frisette et Suzetta qui hantèrent les grottes de Vallorbe en compagnie du forgeron de Cugillon et de l’ermite alchimiste Sylvestre.

Entre les luminosités lémaniques et les crêtes ténébreuses du Jura, notre région était peuplée d’autres charmants humanoïdes appelés «servans", ou «serfous", ou encore «hauskanairous» (s’ils avaient une queue recourbée…). Des lutins vaudois en quelque sorte; des farfadets volants qui avaient l’accent chablaisien. En culotte de peau et gilet festonné de fleurettes alpines, ils gardaient la nuit nos modzons et génissons en échange d’un modeste bol de lait.

21/12/2018

Revoilà la domesticité à l’ancienne!

Il devient «tendance» de nourrir chez soi un rat, un furet, voire un cobra royal «absolument inoffensif» (sauf quand il est de mauvaise humeur…) plutôt qu’un hamster en sa cage à roue, une chatte rousse ou un teckel fidèle. Titi, Minouchette et Belles-Oreilles en sont jaloux. Mais si la domestication des animaux se sophistique, la domesticité des humains reste inchangée, depuis 20 ans qu’elle resurgit dans des foyers modernes «éclairés». Selon une étude française*, une valetaille à l’ancienne serait de retour dans leur nation qui pourtant a été la première à abolir toute forme de servitude: des statistiques gouvernementales de 2017 y ont recensé 1,2 million de travailleurs clandestins peu ou pas du tout salariés. En fait ils seraient plus nombreux, car leur contrat n’est souvent pas déclaré, ou partiellement. Mais, bien-pensance et hypocrisie langagière obligent, on ne doit plus les désigner comme domestiques, mais «services à la personne». Alors que leurs propres personnalités ne sont guère valorisées, notamment dans certaines ambassades où l’exterritorialité devient une convention abusive. Jadis, leur sujétion à une maison princière de France, leur valait au moins de la considération protocolaire: ils étaient valet, échanson, majordome, camériste, gouvernante d’enfants royaux, chambellan… 

 

Dans l’aristocratie, ou ce qui en reste, on respecte mieux le personnel que chez des bourgeois nantis. Il y a 30 ans, lors d’un reportage en Anjou, je fus invité par la famille de Brissac à un casse-croûte en son fringant château Renaissance de Maine-et-Loire. Secondée par Mlle Bastienne, sa cuisinière qu’elle ne tutoyait pas, la comtesse nous servit elle-même un potage de panais. Il fut agrémenté de fromages locaux, d’un sauvignon cabernet et d’un bon pain «cuit par mes filles», précisa Mme de Cossé-Brissac. Sous sa coiffe en dentelle vieille France, la Bastienne, était elle aussi à notre table, lapant la grumeleuse popote comme les autres convives.

Et tout comme ces filles au pair d’outre-Sarine qui viennent améliorer leur français en Romandie, pour parallèlement veiller à l’entretien d’une maison et à la  garde de jolis garçonnets lausannois qui, déjà baratineurs à 10 ans, leur susurrent: «Comment dit-on «je t’aime » en schwytzertütch?»

La question les fait rosir jusqu’à leurs paupières greffées de piercings. D’un bout de langue, pareillement annelée, elles chuintent: « I ha di gärn…»