25/11/2017

Novembre peut avoir des beautés tardives

Le moins populaire des mois a commencé par une Fête des morts, et il est sur le point de s’achever par un jour consacré à l’apôtre André, qui fut crucifié 30 ans après Jésus, à Patras, sous Néron. Novembre a ainsi des raisons d’être honni déjà pour des raisons calendrières. Vers la fin surtout: ses pluies deviennent glaciales, venteuses, floconneuses. Des fermes de Plan-sur-Bex, il fait échapper une odeur de choux bouilli à la couenne de caïon - les dimanches, celle d’une soupe à la châtaigne.
Plus en aval, un SDF hirsute mâchonne bruyamment un vieil oignon trouvé sous le Pont-Bessières.

Or sa précarité n’est pas sans préoccuper deux politiciens «à fibre sociale»: dans un restaurant du Grand-Chêne à nappes de lin, ils en devisent gravement tout en déglutissant de façon pareillement clochardière une pleine bourriche d’huîtres d’Arcachon.
Pendant ce temps, dans l’allée aux platanes géants de Dorigny, l’oxygène s’est moisie et jaunie comme les feuilles palmées qui en tombent. Mixture de fragrances de limace écrasée, de cacas de mouette et de semelles boueuses d’ados jogueurs. Plus tragique encore est l’apparition, entre deux troncs, d’un roi de l’immobilier en train de salir ses mocassins Gucci à bouclettes. Le maladroit a voulu prospecter lui-même l’étanchéité des berges droites de la Chamberonne, or le voilà qui patauge et couine jusqu’à vous fendre le coeur.


Aux jardins de la Ville de Lausanne, les paysagistes municipaux, eux, n’ont pas le temps de geindre, accaparés qu’ils sont par l’installation de protections hivernales: rabattre au ras de sol les aromatiques, couvrir leur souche d'un paillage… Par civisme professionnel, ils se moquent des intempéries qui entravent leurs travaux. En retour (en remerciement!), les froidures de cette fin d’automne revivifient leurs sangs et leur confèrent des joues de varappeur. Ils n’ont pourtant pas gravi une montagne. Ils ont préparé un potager…


Leur bravoure fait mentir les adages qui réduisent la fin novembre à une période de passivité grelottante, de mélancolie brune. A leur exemple, allons y chercher des lumières. En se relevant la nuit par exemple, et traverser à pied la miauffe forestière d’une houillère située entre Maracon et Semsales.

Au bout du chemin pluvieux une vive aurore fera flamboyer la Veveyse.

11/11/2017

Le Petit Robert souffle cinquante bougies

Le premier sermon de Kevin Mouchon a séduit trois dames de Tendremont qui s’étaient rendues au temple surtout par curiosité: elles n’oubliaient pas que le nouveau pasteur avait été un marmot pataugeant sur les berges de la Cerjaule. Un botsard aux genoux boueux surnommé le «Kéké»! Elles convinrent qu’à 26 ans, pour avoir étudié la théologie à Genève, ce Titi broyard parlait très bien. Petit bémol de Lilette, une musaraigne à chignon: «Tout ce qu’il nous a dit, il l’a si bien dit que je n’ai rien compris; ça veut dire quoi déréliction?» «Une tristesse morale, le sentiment d’être abandonné par le ciel, expliqua Yolande, une institutrice à besicles. Rouvrez vos vieux dicos!»
Comme quoi, ces pavés qui encombrent les bibliothèques familiales ne sont pas inutiles. En 1953, Vialatte les douait d’un éclat divin: «Les dictionnaires sont de bien belles choses. Ils contiennent tout. C'est l'univers en pièces détachées. Dieu lui-même, qu'est-ce, au fond, qu'un Petit Larousse plus complet?»
Plus tard, en 1967 (il y a 50 ans) parut un lexique de même épaisseur, mais différemment assaisonné: la première mouture du Petit Robert en un seul tome condensait la quintessence d’un plus grand en six. Moins encyclopédique et «scolaire» que le Larousse, on s’y soucie toujours d’inventorier les joyaux pur carat de la langue, tout en homologuant l’usage de nouveaux. Dont quelques helvétismes: la gonfle pour un amas de neige, le pruneau pour la quetsche, et puis panosse, catelle, etc. On y serait respectueux des archaïsmes qui ont laissé des traces dans la littérature. Vœu noble mais trop pieux: dans l’édition jubilaire et récente du Petit Robert - illustrée par des «expériences picturales» de Fabienne Verdier - on regrette l’absence de termes qui firent la gloire truculente d’un Rabelais avec son robidilardicque («qui se frotte le lard»). D’un Julien Green et son verbe allélouyer
Même le mot déréliction, cité plu haut, n’y est plus. Je m’en consolerai au cimetière de Bois-de-Vaux, pour y relire l’épitaphe de Paul Robert: «Je le ferai encore, si j’avais à le faire.»
Car né à en 1910 à Orléansville (aujourd’hui El-Asnam, en Algérie) l’inventeur des dicos qui font rayonner son nom fut inhumé à Lausanne en 1980.

20/10/2017

Un petit geste, ça ne coûte pas grand-chose

En voulant seulement commander une marguerite, Jean Miauchon s’est fait virer comme un goujat d’une trattoria faubourienne de Naples. Ce n’est qu’après son retour à Bioley-Orjulaz qu’il comprit les raisons de ce méchant souvenir de vacances. Grâce aux explications d’un ami originaire de la Péninsule: notre Jeanjean avait imprudemment fait tournoyer son index pour décrire une pizza. Ignorant que chez les héritiers de Dante, Malaparte, Caruso ou de la grande diva Tebaldi, ce geste exprime une hostilité populacière qui verbalement se traduirait par ti faccio un culo cosí! En termes français plus évasifs: «Je vais te massacrer!». Ce qui n’est pas très gentil de la part d’un client étranger.
Car en Italie méridionale, les sangs se chauffent et se pimentent plus vite que dans le Gros-de-Vaud. Il est recommandé à nos touristes qui y séjournent de s’adresser aux autochtones plutôt en mauvais italien qu’avec ses mains. De prévenir toute maladresse en les coinçant sous la table du bistrot. Dans la rue, les croiser dans son dos au cas où l’on entamerait une conversation avec des badauds, même s’ils ont l’air bienveillants.
Mais l’expressivité gestuelle n’est pas l’apanage du peuple de ce cher Mezzogiorno. Elle prend une importance similaire mais variable dans d’autres ethnies ou religions du monde. Chez les bouddhistes par exemple, un poing dressé symbolise un appel à la sérénité (rien à voir avec celui de M. Mélenchon). A Séville, Douala, ou Port-au-Prince, les amitiés masculines se scellent par des effusions sentimentales: bécots, serrements de mains prolongés. Alors qu'en Chine et au Japon, elles s’ébauchent sans débordement; sans aucun attouchement, même pudique.
Peut-être à cause de leur protestantisme atavique, les Romands seraient eux aussi coutumiers de cette retenue - plus courtoise et élégante que dédaigneuse. Et dont la noblesse m’émeut car elle reste charitable, me rappelant les paroles du Christ ressuscité: Noli me tangere - «Ne me touche pas». Ou «ne me retiens pas»…
Une jeune étudiante en lettres françaises de l’Université l’Orientale, à Naples, a réfuté cette interprétation en me rétorquant amusément: «Et si votre laconisme gestuel, assorti d’un évitement du contact physique n’était qu’un problème épidermique? On dit bien que le sang des Alpins est moins chaud que le nôtre.»