14/12/2019

Miracle proustien et nostalgies lactées

Un siècle après l’attribution du Goncourt à Marcel Proust pour A l’ombre des jeunes filles en fleur, de belles âmes s’octroient dans les médias une «sensibilité proustienne » sans avoir lu l’entier de la Recherche, dont ce livre est le 2e tome. Et ils ne se réfèrent qu’à l’épisode de la madeleine qui advient dans le premier, quand le héros reconquiert toute la mémoire sensitive de son enfance, par la grâce d’une pâtisserie oubliée. Or, durant cette année jubilaire qui s’achève, leur «petite madeleine» à eux se réduisait à un match à la Pontaise, une cuite «maousse» entre potes à Paléo, un piercing chez un maître perceur aux bras tatoués du Rôtillon…Des expériences qui ont peut-être marqué un tournant de vie, mais leur dénuement de couleur odorante, de sonorité tactile, les rendent insipides. Il leur manque l’essentiel proustien: cette extase papillaire vous propulsant vers une énième dimension, stimulée par des saveurs soudaines qui portent «sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.» 

Si le romancier l’a magnifiée, ce bouleversement est à la portée de tout être attentif aux flaveurs du temps qui ondoient autour de lui et l’entraînent. Il possède dans son ADN une partition olfactive unique capable de les assembler en croches musicales. Jusqu’à l’heure où une seule note prédominera pour déclencher un éblouissement mémoriel qui réveillera toutes les autres.

Ça peut émaner du «plissage sévère et dévot» d’une brioche proustienne, mais aussi d’une sucrerie dévolue à des marmots de famille modeste. Pour ma part, il y en avait une dont le goût s’associait abusivement à ma Romandie adoptive, et dont je n’attendais pas le rejaillissement en moi plus tard de manière si éruptive. J’avoue honteusement que c’était un tube de lait condensé dont, à 6 ans, je suçotais le goulot fileté jusqu’à plus faim. Depuis je découvris de moins écoeurantes douceurs: la glace aux marrons d’un tea-room au Grand-Chêne; le fameux mille-feuille vanillé de Chez Lipp, à Paris…

 La soixantaine approchant, je n’étais déjà plus un bec à bonbons depuis longtemps, ne buvant que du café noir amer, quand un matin, apparut dans ma rue une fée de 6 ans qui se biberonnerait goulument de lait concentré à l’ancienne! 

Mon ciel aussitôt se moira des beaux émois de ma jeunesse.

 

05/12/2019

Le sac à dos évince le sac à main

Même nervosité dans le métro lausannois, entre Ours et Fourmi, ou dans les trolleybus VMCV de la Riviera, entre Clarens et Burier. Aux heures d’affluence, on s’y fait éperonner par des mastodontes modernes: des usagers au dos chargé d’un bastringue colossal dont ils ne contrôlent pas l’oscillation. Il en est qui accaparent plus de place encore en arborant un porte-nourrisson ventral. Un baluchon bien dodu qui peut heurter et secouer comme un prunier quelque nonagénaire si le véhicule cahote. Personne ne fulminera, car on pardonne tout à bébé!

On aura moins d’indulgence pour ce «backpack» dorsal, parfois à étages, dont le port devient un «marqueur social». Au point d’affriander les grands maroquiniers du luxe (Chloé, Valentino, Chanel, etc.) qui y apposeront leur griffe après l’avoir retaillé en cuir coûteux noir, rose ou caramel. Sinon en tissu de jean élimé, moucheté de patchs. Un caprice vestimentaire plus clinquant qu’utile, et dont le snobisme adipeux devient incommodant dans les transports publics. Les plus gros de ces sacs à dos ne contiendraient que des pastilles contre la toux, un poudrier, un spray au poivre de défense, deux cartes bancaires et un badge d’entrée. 

Ainsi, ce vieux barda militaire, ou de routard, a été relooké pour aguicher des femmes coquettes dont beaucoup hélas le troquent contre leur immémorial sac à main!

Celui-ci peut être de simili-cuir façon lézard, en pur chamois bleu musqué et ansé de chaînettes, ou d’une lanière couleuvrine que l’on jette élégamment sur l’épaule: un geste furieusement féminin.

L’accessoire est de taille moyenne, mais, il y a 50 ans, Alexandre Vialatte lui accorda une contenance infinie: «Il contient un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie, une petite lampe pour fouiller dans le sac et la lettre qu’on cherchait partout depuis 3 semaines. Il y a aussi, sous un mouchoir, une paire de souliers de montagne…» Plus tard, on savourera aussi cet hymne de Raymond Devos, dans un sketch de ses Objets inanimés: «Ah Mesdames, l’intérieur de votre sac! Quel fouilli! Les parois de satin, les mouchoirs de dentelle teintés de rouge à lèvres, le fume-cigarette en or, les cliquetis, les clés, la brosse en soie bleue, les parfums, les arômes! J’y ai vécu les heures les plus éblouissantes de mon existence!»

20/11/2019

Les records d’une vilaine bestiole

On ne devrait plus voir des mouches voler en hiver: elles hibernent tel le hérisson, la chauve-souris, ou l’ours! Et voilà qu’une dégourdie s’est introduite dans votre maison, le diable sait comment, malgré les cloisons fermées. Sont-elles des créatures maléfiques? Mlle Astarté (Paulette Bochuz de son vrai nom) en était convaincue. Au cap des années 60, cette voyante du quartier veveysan de la Valsainte interrompait la séance dès qu’une se mettait à zonzonner autour de la boule de cristal, car «ces sales bêtes écoutent les conversations et les rapportent ». A qui? On ne l’a jamais su.

Il est vrai qu’on qualifie parfois les gens indiscrets de «fines mouches». Une tournure argotique du XIVe siècle désignant des va-nu-pieds épieurs et cafteurs qu’embauchaient en sous-main des polices officielles. C’est d’elle que procède l’insulte «mouchard».

 Mais revenons à l’insecte lui-même, dont les yeux à innombrables facettes paraboliques fascinèrent jadis Salvador Dali. Ses zigzaguantes virevoltes passionnent aujourd’hui des universitaires de Pennsylvannie et de Bangalore, en Inde, pour sa faculté de retomber sur ses pattes comme un chat, mais tête en bas, au plafond! Spécialisés les uns en biomécanique, les autres en neurologie, ils conviennent de conserve, dans la revue étasunienne Science Advances, que la mouche bleue, celle dite «à viande», est douée de loopings autrement plus performants que ceux inventés par l’ingénierie aéronautique. Outre sa capacité de se fixer sur toute paroi par des ventouses griffues, elle a d’autres effets bluffants: décollage vertical, vol stationnaire, marche arrière, ralentissement, freinage, changement instinctif de direction Ses ailes battent à 12 000 coups par minute -  davantage quand elle panique. La taille de son cerveau est celle d’un grain de sésame, mais il fourmille de 100 000 neurones. La mouche sait mieux que la Nasa tirer sur la comète: en l’occurrence vers une encoignure du plafond de votre cuisine où s’élèvent des vapeurs de viande.

En définitive, elle aspire moins servir à de modèle pour de nouveaux drones électroniques qu’à légitimement se nourrir. Auparavant, elle frotte l’une contre l’autre ses pattes antérieures, proches d'organes olfactifs, afin de les maintenir adhésives, et propres! 

Oui, Madame est hygiénique des mains, même quand elle se sustente d’aliments que les humains trouvent répugnants, près d’un lisier, par exemple. Son nom latin savant est Scathophaga stercoraria…