01/01/2017

Marcher dans le froid rend philosophe

L’an 2017 a-t-il déjà une odeur particulière, moins soufrée et tragique que les deux précédents? Il suffit d’ouvrir les fenêtres pour le flairer, même si le vent est glacé et que la grippe vous a enchifrené. Les rhumes les plus carabinés, dit-on, empêchent de faire la distinction entre la suavité d’une fleur et le graillon d’un fond de casserole. Or l’oxygène d’un an tout neuf est mieux qu’odorant: il désobstrue nos narines, plus des canalisations insoupçonnées du cerveau – du côté de l’épiphyse, soit la glande pinéale chère à Descartes qui la tenait pour le siège de l’âme. L’air de janvier a beau transir les ravins et mamelons broyards qui entourent sa ferme familiale, il ne décourage pas le jeune Firmin Tienleloup, de Combremont-le-Petit. Le génie du froid l'aiguillonne et l’appelle. Il s’habille chaudement pour le braver en marchant, d’abord jusqu’à Combremont-le-Grand. Après quoi, il met le cap sur Molondin, puis Avenches, Romanshorn, Cracovie, Krasnoïarsk...

Toutes les destinations sont envisageables, l’important est de fouler l’herbe gelée et la neige. D’y laisser la marque de ses semelles entre les pas du chat haret, les brisées du sanglier, les traces étoilées d’échassiers qui nous reviennent de Suède, et quelques crottes de renard. A son tour, on se délecte de devenir fier et sauvage: une espèce de loup-garou hantant les forêts du Pays de Vaud et d’ailleurs.

Si Firmin se désoriente, tant mieux:il aura l’émotion libératrice, un peu foldingue, de ne plus être un simple rouage de la «communauté humaine» L’écrivain Paul Morand, qui vécut de 1948 à 1976 à Vevey, lui soufflera à l’oreille cette méditation nuée de mythologie latine: «Flâner n’est pas perdre son temps, les dieux veillent; les Anciens priaient volontiers Vibilie, déesse des égarés.» Il entendra, qui sait? une voix plus antique, plus puissante et lapidaire:  «L’exercice de la pensée est un chemin ; personne ne peut marcher ni penser à votre place.» C’est signé Platon.

Tous les médecins conviennent que se déplacer au rythme de ses pas, au moins trente minutes par jour est un exercice nécessaire à la santé: ça remuscle les jambes et les bras, renforce le système immunitaire, et diminue l’anxiété en produisant ces hormones du bonheur qu’on appelle endorphines. Bref, ça rend philosophe comme Rousseau.



25/12/2016

Genèse et évolution du poêle à bois

Avant de replacer dans la boîte les figurines du boeuf et de l’âne de la crèche, méditez sur leurs mufles qui ont assuré sous le sapin une soufflerie thermique régulière. Le pouvoir calorifique accordé aux bêtes de ferme est une croyance ancienne: au moyen-âge, elles étaient invitées dans des chambres rurales - où une famille du Nord vaudois par exemple dormait à sept, voire à dix sous la même courtepointe - afin d’instaurer par leurs exhalaisons une tiédeur bienvenue dans une chaumière trop exiguë pour contenir un âtre convenable. Alors que leurs suzerains de Grandson, ou de Champvent, faisaient rôtir un boeuf entier dans celui de leurs cuisines!

Puis un jour, les pauvres purent se doter d’un poêle à bois. Un ovni inventé  à la nuit des temps et dont l’ancêtre probable fut l’hypocauste: un système de chauffage par le sol utilisé dans les thermes de la Rome antique. Plus sommaire que le fourneau des isbas russe, qui servait en même temps de brasero, de four à pain et de source d’eau bouillante pour les lessives ou les bains, notre poêle occidental fut d’abord tout d’une pièce, en briques de terre cuite, perforé d’ouvertures destinées à la sortie de la chaleur.

Puis l’Europe du Grand Siècle, et surtout celle des Lumières,

se mit à l’apprécier non seulement pour ses bienfaits calorifiques, mais pour la grâce artisanale que lui conféraient des maîtres de la fonderie et de la céramique. Les uns niellaient le poêle de lis royaux et le juchaient sur des pattes de levrette. Les seconds faïençaient d’azur ou de grenat sa pierre ollaire, ou l’ incrustaient de majoliques “rose chair”, voire “couleur de lanterne vénitienne”.

Dans la salle à manger du château d’Oron - un édifice du XIIe siècle modernisé au XVIIIe - c’est le bleu de colbalt qui prédomine sur d’imposants poêles recouverts de faïence, et qui portent le seing prestigieux des Pollien. Une dynastie d’artisans lausannois qui fit florès entre 1740 et 1780, et qui érigeait ses cheminées patriciennes comme des pièces pâtissières. Entre deux feuilles d’acanthe, ils imageaient leurs catelles d’un paysage, ou d’une fable de La Fontaine! L’assemblage était instructif, savoureux, il tenait chaud. Mais semblait si fragile: le Père Noël, avec ses bottes de soudard y aurait fait des ravages.

17/12/2016

Va-nu-pieds d’ailleurs, mendigots d’ici

Aux abords du grand bazar de Téhéran, ils étaient plus maigres, plus dépenaillés, ils avaient le museau malpropre du chat errant. Et ils étaient diablement astucieux. Les mendiants iraniens jouaient à qui mieux une délicieuse comédie de la pauvreté: l’unijambiste avait fait ficeler son pied gauche à une hanche; le faux aveugle révulsait ses yeux à volonté. Des prestidigitateurs de génie, souvent enjoués, même si leur estomac criait famine. Leur humour avait une force d’espérance.

Dans le quartier espagnol du vieux Naples, on mendie différemment. Au touriste courtois et godiche que je suis, des escogriffes pasoliniens jurent par tous leurs saints locaux (Gaetano, Gennaro, Patrizia, etc.) qu’ils ont à charge invariablement quattro bambini. Que mendier est pour eux une déchéance, uno declino. Ils vont jusqu’à se comparer au lapin (le coniglio) «qui s’arracherait les poils du ventre pour faire un nid à sa famille».

En notre contrée, les crève-la faim sont moins inventifs. Ils s’accroupissent sur le bitume, en se ridiculisant un peu, afin d’inspirer de la compassion, de la culpabilité chrétienne (surtout en cette période de l’Avent) aux badauds des places Saint-François de Lausanne ou Pestalozzi, à Yverdon-les-Bains.

A l’heure où les Vaudois sont conviés à se prononcer sur leur bannissement, ils ignorent que leur «cas» est devenu une gageure politicienne. La plupart sont des gens du voyage, mais qui voyagent de moins en moins. Les saisons passent, ils sont encore là. J’entends des commentaires: “auraient-ils l’outrecuidance de se sédentariser?” Ils ne sont pas tous semblables, car ils modulent leur supplique stéréotypée  «un franc, svp, c’est pour manger», de deux manières. Les uns l’entonnent par un «siouplait» timide qui évoque le chant du coucou – un fa dièse qui se marie au sol de l’octave moyenne. D’autres vous feront un « s’il vous plaît » mieux énoncé, en l’ululant à la façon du chant-huant. Ou plus mornement d’une homme, d’une femme qui, dans les froidures de décembre, racle sa gorge pour attirer la pitié d’élégantes dames bottées de cuir fin, et qui trimballent nerveusement des cadeaux destinés à des cousines détestées. Des passantes trop stressées pour écouter de foireuses sollicitations.

Nos pauvres à nous sont inaudibles, ils ne sont pas comédiens. Ils ne savent que minauder, sans grand succès, dans le froid.