27/05/2010

Ch.-H. Favrod en son miroir argentique du Temps

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Plusieurs livres ont paru sur Charles-Henri Favrod - qui ne cesse d’en écrire lui-même depuis un bon demi-siècle. Dont des livres d’entretiens, mais dans celui de Christophe Fovanna la conversation avec le sphinx de Saint-Prex, qui d’ailleurs le cosigne, est différemment synchronisée. Entre l’octogénaire charismatique qui créa en 1985 notre Musée de l’Elysée et le journaliste indépendant (plus jeune, mais fondateur avec d’autres de l’agence Strates) se noue mieux qu’une connivence: un dialogue sans familiarités. Une dialectique, parfois à intonations platoniciennes, qui assiège d’emblée leur passion commune, le huitième art, auquel Favrod continue de vouer une partie essentielle de ses activités. Au Musée de la photographie de Florence notamment. Les souvenirs du CHF grand reporter au Moyen-Orient, en Afrique noire ou en sa chère Algérie ne sont ici qu’évoqués; ainsi que ses expériences pionnières dans les mondes de l’édition et de l’audiovisuel.

 

Priorité est accordée à sa relation, à la fois fervente et froide, car savante, avec l’image argentique: du Kodak à soufflet de son père, dans le Montreux des années trente, aux techniques numériques d’aujourd’hui, en passant par les plus grands photographes (Cartier-Bresson, Robert Frank, Robert Capa, Elliott Erwitt, et tant de récents) qu’il a rencontrés, édités, exposés. Sans oublier sa prestigieuse collection personnelle, que d’avisés Toscans ont accueillie avec honneur, après que d’autres l’eurent étourdiment boudée…

«L’histoire de la photographie, c’est la photographie de l’histoire», fait-il à un Fovanna ravi, qui maîtrise pleinement la matière dont on parle et s’entend en philosophie. Au fil de chapitres pertinemment illustrés, de propos fins comme l’ambre et d’anecdotes épatantes, son interlocuteur s’épanche librement. Des questions condensées font jaillir des réponses fluviales dont on ne se lasse pas. Face au seigneur des miroitiers, Christophe Fovanna se révèle, lui, un maître fontainier.

 

Comme dans un miroir, entretiens sur la photographie. Infolio poche, 418 p.

 

20/05/2010

Fleurs de béton, de bitume, et le géranium brun

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Qui l’eût cru? De nombreuses plantes méconnues poussent en ville naturellement, dans les caniveaux ou les nids-de-poule de la chaussée. A Lausanne, Françoise Hoffer et d’autres botanistes en ont inventorié plus de 1300 espèces*. Nul besoin, pour cette autodidacte héritière de Rousseau, de se rendre dans les prairies ou les sous-bois: il lui suffit de baisser les yeux dans sa rue de Florimont pour tomber sur des merveilles. Dont l’épinard sauvage, une rareté potagère qui se nourrit de l’azote contenu dans le fumier de cheval, et dont elle élucide la présence dans son quartier par les vestiges d’une ancienne écurie voisine. Les stalles du chemin de Messidor et son crottin ayant disparu, ce sont les déjections canines qui assurent la survivance de son trophée… Périodiquement, elle cornaque des groupes de marcheurs sur les raidillons lausannois ou de Montreux.

Quand l’exotisme d’une fleur les étonne, elle leur rappelle que c’est paradoxalement grâce au béton et au bitume – et à la chaleur qu’ils emmagasinent – qu’en ville la flore est plus riche qu’à la campagne. En raison d’une température plus élevée, et d’un microclimat artificiel qui convient à quelques espèces frileuses d’outremer que le hasard nous a importées. Ou à des curiosités qu’on ne cultive plus, tel le géranium brun que notre fureteuse a repéré dans le parc de l’Hermitage. Cette herbacée au velours mauve rosé et à fragrance entêtante serait un vestige errant du premier Jardin botanique de Lausanne, fondé au XVIIIe siècle par Jean Lanteires au pied de Sauvabelin.

Depuis, la vénérable institution s’est déplacée du côté du parc de Milan, mais le géranium brun a eu le temps d’essaimer et se perpétuer en amont de la Cité.

Sa redécouverte fera l’objet d’une nouvelle excursion didactique de Françoise Hoffer, le 22 mai prochain, au départ du Café de la Couronne d’Or. Dans le cadre efflorescent d’un IIe Festival de la plante urbaine*.

 

«Flore de Lausanne», par F. Hoffer, C. Bornand, M. Vust. Deux t., 2005 et 2006. Ed. Rossolis.

 

www.couronnedor.ch

 

 

11/05/2010

Ce Carnaval de Lausanne qui n’en est pas un

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On a pu comprendre l’irritation, le week-end passé, de Mark Ukaj, excellent libraire et galeriste à l’enseigne de l’Univers, rue Centrale, au milieu des bastringues et fumets du prétendu Carnaval de Lausanne. A chaque printemps, son cauchemar recommence: des vapeurs de kebab et de ragoûts chinois s’infiltrent dans son échoppe qui fleure bon le papier chanci et la cire pour traiter les reliures anciennes. Les conversations chuchotées de ses clients sont troublées par le tir au pistolet d’un stand forain ou le fracas d’un punching-ball géant. Le fond sonore général est assuré par les fifres, tambours et autres cornets à piston de Guggenmusiks, dont les instrumentistes excèdent toute mesure, jusqu’à plus soif, avec la bénédiction de nos édiles. Elles affluent de toute la Romandie, mais aussi de France voisine.

 

Les Guggenmusikers d’Yverdon sont les Cradzets, ceux de Lausanne les Clok’s et les Bedzules – leurs robes amples et peinturlurées ressemblent à celles de Tintin, Haddock et Tournesol quand ils vont au supplice sur le bûcher des Incas, dans Le Temple du Soleil. Ils sont quand même moins renfrognés que les disciples de la secte suicidaire de l’Ordre du Temple solaire, même s’ils sont accoutrés un peu pareillement. Les museaux jaune et rouge de nos Bedzules m’évoquent joliment les perruches de Mon Repos. Mais au petit matin, leur grimage se détrempe et noie leurs sourires.

 

Comme dans les films Roma et Amarcord de Fellini, le lendemain de cette fête circonscrite par un périmètre urbain chiche (du Grand-Pont au Pont-Bessières) a quelque chose de languide. On n’a pas dormi mais on a mal aux cheveux, et le pavé est jonché pour une semaine de confettis poisseux. Pourtant, nombreux sont ceux qui garderont de ces trois jours de liesse un souvenir heureux. On pense à nos concitoyens étrangers, qui ont festoyé ensemble, échangé spécialités culinaires, mélodies boliviennes, fados portugais. Durant une féria cosmopolite, Lausanne redevient traditionnellement leur ville à part entière. Jusqu’en 1996, cette saturnale fut une Fête du Soleil maudite, car il y pleuvait immanquablement. Quelle erreur de l’avoir rebaptisée comme ça: elle n’a rien d’un carnaval, ne clôturant aucune période d’abstinence comme les cliques du Morgenstreich de Bâle le font au carême - précédées par les processions délurées de Rio. Un carnaval se doit être symboliquement une mise à mort de l’hiver, pas une kermesse vide de sens à l’orée de l’été.

On aurait plus modestement, et judicieusement, l’appeler la Fête du printemps, non?