21/08/2009

Nostalgies olfactives de la rentrée

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Quelle est la saveur d’une calculatrice d’écolier? Mon oncle Emile m’a dit que son boulier en bois d’hévéa avait un goût de fourmi écrasée. Il y a 40 ans, la reliure safran de ma table de logarithmes sentait le moisi des galetas - je l’avais dégotée sous la Grenette, à Vevey. A présent la rentrée scolaire réserve d’autres rendez-vous olfactifs, tactiles et auditifs. L’ardoise laiteuse et plastifiée qui a supplanté nos vieux tableaux noirs ne crisse pas comme eux sous la craie blanche. Elle couine, aussi désagréablement, sous la fibre poreuse de feutres rouges ou bleus. Un coup de chiffon suffit pour tout y effacer. Aux oubliettes l’éponge jaune humide qui pendait comme un lichen joufflu au bout d’une ficelle! Son auxiliaire parallélépipédique à semelle de caoutchouc, que les Vaudois appellent «frottoir», va disparaître à son tour: nos petites classes seront équipées d’écrans à cristaux liquides sur lesquels le maître projettera des vidéos, des programmes interactifs. (Accessoirement, des équations algébriques, de la scansion latine, un sonnet d’automne de Baudelaire.)

Des Anciens préconisèrent une éducation qui serait sèche, visant immédiatement l’esprit et boycottant les sens. Ce tout-électronique aseptisé qui s’ingère dans nos écoles exauce-t-il leur vœu? Ce serait sans compter avec la saveur de la colle, extraite de tiges d’acacia; et ignorer la puissance de l’odeur de la gomme, qui se marie si mystérieusement dans les sacs à dos à la sueur des quetsches de la fin d’été, et à la tartine beurre et cerfeuil des dix heures. Dans les gibecières dorsales en plastique modernes, les fruits de récré deviennent plus vite blets que dans ma vieille besace à moi, qui était en vache.

L’univers sensoriel de tout élève, même du XXIe siècle, évolue. Or l’encaustique des parquets des collèges lui saisit pareillement la gorge à chaque retour de ses vacances. Pour la conjurer, il peut recourir à une trousse intime qui, elle, a franchi tous les âges: elle contient du poil à gratter, du fluide glacial, de la poudre à éternuer. Du génie juvénile.

04/08/2009

L’île de La Harpe fut bâtie sur un site néolithique

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Ainsi l’argus d’un moteur de recherche californien a rayé de la carte du Léman la plus grande de ses îles: celle de Rolle a une surface de 2368 m2, soit 110 mètres sur 30 – trois fois la largeur de la muraille de Chine qu’un spationaute aurait discernée à l’œil nu depuis la lune, donc à 380 000 km de distance... Or c’est à une distance mille fois plus courte que les satellites de Google Earth photographient le plancher des vaches, tout outillés qu’ils soient de lunettes sophistiquées.

Mais qu’importent ces menus calculs cosmiques ou les zoomages des logiciels du ciel, du moment que notre cher îlot de La Harpe nous est perceptible par toute saison depuis le Quai-Promenade. En été, il est chevelu comme une grosse gerbe de cressons tandis que le cri des goélands leucophées hante ses feuillus centenaires. En hiver, il n’accueille que des fuligules, des canards siffleurs, et ses arbres nus évoquent les nervures au fusain d’une planche anatomique, des lignes émaciées, les cordes tendues d’une harpe dans laquelle s’engouffre la bise noire avec des complaintes anciennes.

L’île ne tire pas son nom de cette métaphore instrumentale, mais du plus illustre des Rollois - avant Godard. D’un artisan de l’indépendance vaudoise, ami des libertés et des lettres. Frédéric-César de La Harpe (1754-1838) avait été le précepteur du futur tsar Alexandre Ier. Il mourut et fut enterré à Lausanne peu après que l’île de Rolle fut édifiée sur un haut-fond, afin de faciliter le transbordement du bois. Un obélisque à la mémoire du patriote s’y élève, autour duquel les étudiants de la Société de Belles-Lettres se réunissent pour de rituelles libations.

Sous leurs pieds gît une civilisation qui remonte à 2500 ans avant notre ère: en le consolidant, les ingénieurs du début du XIXe siècle ignoraient que le banc sablonneux conservait les vestiges d’un hameau lacustre. Leur remblayage sauvage a effacé un pan de la mémoire archéologique du Léman.

Une maladresse qui préfigura, plus tragiquement, celle des grands myopes de Google Earth.

 

29/07/2009

Se dessoiffer en «buvant» des pastèques

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Qu’elle tombe du ciel ou des montagnes; dans le bassin de la fontaine alcaline de Montreux ou dans l’évier en zinc de votre cuisine, l’eau potable est redevenue sacrée. Lustrale, comme aux temps bibliques. Depuis qu’elle a viré à l’or bleu, on n’ose plus la consommer insouciamment, même si elle ruisselle en abondance dans nos régions et que rien ne l’arrête - sinon une bonde de baignoire, le brise-jet d’un robinet. Ou ce scrupule chrétien de savoir qu’on vit dans un pays qu’elle privilégie exagérément: ailleurs elle se déroberait à plus d’un milliard d’individus…

Je reviens au mot robinet: son étymologie est médiévale et ovine. Un diminutif de Robin, surnom anthropomorphisé du mouton des fables – de même que Renart fut celui du goupil. L’expression «laisse pisser le mouton» (ou le mérinos) n’en est pas issue, mais il va sans dire que les incontinences de ce mouton-là en inox sont désormais plus surveillées qu’avant: on apprend à se laver différemment. A étancher sa soif en mangeant des pruneaux secs par exemple, comme les varappeurs de juillet. Ou en suçotant une poire beurré Giffard, une cuisse-madame, elle aussi fondante «à frémir» depuis Louis XIV. Leur prix est prohibitif? Détrompez-vous: une pleine corbeille de ces fruits historiques coûtera moins cher qu’une seule des nouvelles eaux minérales griffées Calvin Klein ou Swarowski, que prise tant l’actuelle génération de la jet-set internationale. Leurs flacons en cristal contiendraient de l’eau de pluie de Tasmanie! Pour en avoir goûté, je vous jure qu’elle est moins désaltérante que la craquante pastèque à carnation sanguine des supermarchés, composée à 92% d’eau.

On ne la mange pas, la pastèque, on la boit, et quelle fraîcheur immédiate dans une gorge desséchée! Une saveur exotique musicale, ravélienne et tzigane: elle tient du sirop d’orgeat et de la fragrance des fleurs du bergamotier.

Mais si vous êtes réfractaire à l’exotisme fruitier, gardez en bouche un abricot de nos vergers jusqu’à l’épuisement de son jus.

Il vous revigorera aussi.