21/07/2009

Les jouets naturels d’antan

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De certains, on dit qu’ils ont la «main verte» car les fleurs qu’ils touchent prospèrent et durent. D’autres ont la main «inventive»: en deux temps trois mouvements ils vous transforment une chaussette trouée en marionnette, ou adaptent le mécanisme d’une vieille mitrailleuse circulaire en un système d’arrosage automatique pour zones arides.

L’habileté manuelle s’apprend-elle à l’école? Les filles y cousent et tricotent – les garçons aussi désormais. Avec des ciseaux, de la colle et une boîte à œufs en polystyrène, ça échafaude un vaisseau spatial. A partir de tubes en PVC usagés de plomberie, ça fabrique des jumelles, voire des «pompes à lévitation» pour jouer à Harry Potter. Car l’exercice est foncièrement ludique.

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Le libraire lausannois Olivier Ducommun*, lui, a eu la main heureuse en diffusant en Suisse le travail illustré d’une ethnologue française, Christine Armengaud, qui a répertorié mille façons de créer un jouet au naturel. Soit en utilisant des plantes, des coquillages, des os de mouton. Elle rappelle qu’avant l’essor des Trente Glorieuses en 1945, et l’industrialisation des nounours et poupées Barbie, l’ingéniosité enfantine se développa dans les sous-bois et les vergers. L’aérodynamisme des samares membraneuses de l’érable valait bien celui de nos planeurs en modèle réduit. En soufflant - comme la dame du Larousse - sur les akènes du pissenlit, on préfigura la guerre des étoiles. Un stipe d’angélique se métamorphosait en seringue de médecin. En ajustant des coquilles de noix, on obtenait un ventilateur de poche. On se fabriquait une crécelle avec une tige de chardon, et un hautbois avec de l’écorce de châtaigner.

Transmise aux enfants oralement, cette science empirique et rousseauiste avait le mérite d’être instructive: pour chantourner par exemple un sifflet dans du bois de sureau, ils devaient d’abord savoir ce qu’était un sureau. Et comment le repérer dans la forêt.

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Jouets de plantes, Ed. Plume de Carotte, diffusé par la Librairie du Lac,  9 rue de La Harpe, Lausanne.

14/07/2009

Le Chambord de Rossinière fut l’œuvre d’un fromager

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Le poète Claude Roy compara l’ultime demeure de son ami Balthus à un temple nippon, à une «caravelle échouée sur une montagne».

Il est vrai que le Grand-Chalet aux 113 fenêtres en impose par son ampleur royale, son excentricité ufologique - comme dirait un spécialiste des OVNI: il est trop monumental pour ce Pays-d’Enhaut dont les mi-monts mamelonnés n’encadrent que des maisons de dimension modérée.

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Est-il tombé du ciel, quand bien même sa technique de construction est traditionnelle? Non, c’est un des plus vieux chalets de Suisse. Il a été édifié en 1756 et son premier propriétaire n’avait rien d’un roitelet lunatique: paysan, notable et juriste, David Henchoz avait tellement les pieds sur terre - même s’il passait pour un lettré - que son souci premier alla à ses fromages.

Leur commercialisation faisant florès, il imagina une cave pouvant réunir 600 meules de gruyère, ce qui détermina une superficie au sol par-dessus laquelle sa future demeure devait être érigée en proportion - sous peine de ne plus ressembler à un chalet. Voilà pourquoi ces 27 mètres de façade sur cinq étages, et ce toit en pans brisés de 200 m2.

Ce chef-d’œuvre de l’architecture alpestre a surtout la gloire d’avoir été échafaudé et chevillé par des maîtres artisans du bois qui respectaient le bois. Aujourd’hui, dit le charpentier Jean-Pierre Neff, un enfant du pays, «les machines ont remplacé bien des outils manuels, mais peut-être avons-nous trop voulu adapter le bois aux machines et non les machines au bois.»

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Avant d’être racheté en 1977 par Balthus, qui, jusqu’à sa mort à 93 ans en 2001, invitait des célébrités et des géants comme Fellini, le Grand Chalet de Rossinière s’était déjà débarrassé de ses odeurs de fromage au milieu du XIXe siècle pour devenir un hôtel. Y débarquaient en diligence des Anglaises à ombrelle et épagneuls. Mais aussi Victor Hugo, Léon Gambetta, Alfred Dreyfus…

Dans les années septante, une de nos lectrices, Madeleine Dagli y jouait au ping-pong avec ses frères devant des buveuses de darjeeling.

 

08/07/2009

Sous les ombres du Jura, couve le feu de Pittet-K

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Dix ans après la mort de ce grand peintre tragique vaudois, la Galerie de Ballens* nous rappelle à la fulgurance de ses portraits, et à sa personnalité intimidante. Elles sont consignées dans un album d’impeccable facture qui raconte un destin artistique inhabituel dans notre contrée: Maurice Pittet-K qui en était issu l’aimait - trop puissamment peut-être – pour ses aubes indigo s’épanchant sur Juriens, ou pour des sortilèges qu’il détectait en sourcier dans les bois de Bretonnières. Il en faisait jaillir des figures et des regards meurtris, des tableaux rougis au rasoir qui effrayèrent.

Bertil Galland, qui est le contraire d’un Béotien, y a admiré «une vaste connaissance du pays et des hommes», mais aussi «une singulière dynamique du refus, à la limite de l’autodestruction». Bien senti: Pittet-K se détruisait lui-même en peignant.

-         Oui, Salem, je suis seul devant une glace grossissante. Je m’y tue et me retue.

Dans le même livre rétrospectif, Charles-Henri Favrod, qui l’avait exposé à l’Elysée, associe sa peinture à la photographie (autre alchimie spéculaire), car elle renvoie «la vie d’arrière en avant, en révélant la vie profonde.»

Et le sculpteur Laurent-Dominique Fontana, qui mêle ses travaux récents aux siens à Ballens, entend encore ses «terribles cris silencieux», et que ses toiles ont fixés comme des vertiges.

Pittet-K, écrit-il, «mourut presque oublié et solitaire, au pied de son escalier».

 

L’homme était intimidant, car à force de se mirer pour s’anéantir, il s’intimidait lui-même. Une musculature de taureau astrologique - celui qui charge, dans les imageries du zodiaque. Un front bosselé de prophète, des pupilles vibrantes et bleues comme l’âme du feu. Son accent vaudois était rocailleux, sa voix cendreuse. En peinture et dans la vie, il avait une préférence pour le lourd, le cru le gauchi. Pour la tache. Il vomissait la nuance. Un timide en somme, et qui s’aimait parfois, quand son «visage était un masque habité par quelqu’un d’autre ».

Galerie Edouard Roch, Ballens, jusqu’au 16 août 2009.