15/12/2009

Tableaux vivants de la Nativité et abnégation de saint Dzodzet

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Le marché de Noël bat déjà son plein, tant à Nuremberg, Strasbourg, Berne Waisenhausplatz, qu’à Montreux ou Sain’f. Effluves de vin cuit, de sablés anisés. S’y est mêlée une odeur d’étable provenant de la crèche géante, animée par des figurants en chair, en os et en velours pailleté de faux brillants. Des plumes d’oie sont prévues pour les anges et des nimbes en carton-paille pour la sainte famille.

La préparation de cette tradition inventée au XIIIe siècle par François d’Assise exige peu de répétitions, mais son casting est problématique: si les garçons de la paroisse convoitent à l’envi les couronnes des mages Gaspard, Balthazar et Melchior, les filles se battent comme des chiffonnières pour rafler, si j’ose dire, le châle sacré et étoilé de Marie.

Hélas, dès l’heure venue, l’élue (Britney Milliquet) se met à éternuer à cause du froid de la mi-décembre. Elle évite de postillonner sur le Divin Enfant qu’elle tient entre ses bras: le petit Steevie Cosandey lui a été confié par une voisine qui redoute la grippe H1N1 plus qu’un cataclysme interstellaire. Le bœuf, les moutons et la chèvre naine de la ferme à Mauricet s’accommodent mal du smog urbain. Quant à l’âne, il est imprévisible, car élevé en stabulation libre à Thierrens. On le surveille comme le lait sur le feu: il y a quelques lustres, à Lutry, il était parvenu à trouer l’enclos de sa mangeoire pour se trouver à cheminer de nuit sur une bretelle autoroutière. Alertée par des automobilistes, la police pulliérane arraisonna le capricieux oreillard dépourvu de pièces d’identité et, ne sachant qu’en faire, l’écroua durant quelques heures tel un vagabond!

J’allais oublier la figure la plus effacée la crèche: le charpentier Joseph de Nazareth, père substitutif de Notre Seigneur. Dans le magazine de l’UNIL, Allez savoir, Jocelyn Rochat rappelle qu’il fut «rejeté par Jésus, marginalisé par les peintres et zappé par l’Eglise»…

Or même les Vaudois se méfient de Joseph, à cause de son prénom trop fribourgeois: le sobriquet dzodzet en procède.

 

 

 

 

02/12/2009

Lausanne-Gare de Lyon: de Ramuz au TGV

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A partir du 13 décembre, les usagers lausannois du TGV pour Paris profiteront d’un temps de parcours réduit de 30 minutes. Leurs douleurs lombaires en seront un peu atténuées, car l’inconfort des sièges de ce bolide (à l’exemple de la fadeur de ses sandwichs jambon beurre) est proportionnel à sa célérité enviée par toutes les nations. Nombreux sont les Romands un peu quinquas qui regrettent le velours douillet des dossiers du Trans-Europe-Express (image), le fumet de son chateaubriand cuit à la demande et les services en argent de son wagon-restaurant. Qu’ils sont ingrats envers la France, ces Helvètes! N’ont-ils pas été les premiers étrangers connectés, dès 1981, au réseau ferroviaire le plus moderne du monde…

Foin de nostalgie: notre plus ancien souvenir du train pour Gare de Lyon remonte aux convois nocturnes des années septante. On était un post-adolescent acnéique, complexé par un accent vaudois que des cousins français persifleraient sans doute en singeant celui de Genève (C’est pas pôssible…), et chargé d’une valise encombrante. Elle fut pourtant providentielle, servant de matelas de fortune entre la portière de la rame et l’accès aux WC. L’enthousiasme de découvrir la Ville Lumière avait beau valoir des sacrifices, le trajet n’en durait pas moins sept ou heures.

 

Relire «Paris, notes d’un Vaudois»*. Ramuz y narre par le menu son premier train pour ce cap mythique. Une nuit d’octobre 1900. Le poète a 22 ans, suffisamment de picaillons pour ne point coucher sur une valise à même le sol, et autant de curiosité poétique pour relever le bleu délavé du tissu de son compartiment. Ou le décorum du «cordon douanier» au franchissement du Jura; la vapeur de la locomotive se mêlant aux bruines d’automne; le «système enchevêtré de rails dont on apercevait les écheveaux se nouer et se dénouer à perte de vue». Sans oublier la nervosité des passagers.

Au sortir de la gare de Lyon, Ramuz leva les yeux vers une pendule monumentale qui domine tout un quartier. Voilà 110 ans qu’elle égrène le temps au même rythme.

 

Editions Plaisir de Lire

 

 

25/11/2009

L’orthorexique à la saison des réveillons

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L’orthorexie est une maladie neuve, même si son nom jargonneux se lustre d’étymologie antique - du grec orthos, correction (comme dans orthographe) et orexis, appétit. Elle est une obsession du manger sain. Après avoir renoncé au tabac, au Dézaley et au café, on a pris goût à la mortification. On est frustré de ne plus pouvoir s’interdire quelque chose. Alors c’est sur l’alimentation qu’on rive ses suspicions, et se nourrir devient un cauchemar de comptable: ce ne sont qu’additions de vitamines, soustractions de lipides et de protéines. Le taillé aux greubons, les bricelets, la taillaule et le papet ne sont plus que des souvenirs balayés au cliquetis de la calculette. L’orthorexique ne les regrette pas. Il se désole même d’avoir jadis aimé ces délicatesses pathogènes. Tel est le tourment mon ami Fabien H., que cette hantise moderne vient de contaminer. Pour lui, il n’y a plus que de bonnes et de mauvaises denrées.

Pour ne rien arranger, les secondes ne cessent de l’emporter sur les premières au rythme de l’actualité alimentaire. Je pense aux dérives de l’industrie et des scandales en série qui enflamment les médias depuis cinquante ans: bœuf aux hormones, tremblante du mouton, porc aux tranquillisants, vache folle, listériose, dioxine, OGM, et j’en supprime.

Mon Fabien s’est mis à décliner toute invitation à dîner. Il vient de bannir le lait, les œufs, et même les céréales «qui font monter vite la glycémie». Il n’ingère plus que des yoghourts de sa fabrication et de l’eau de robinet bouillie chez lui. Bref, il s’isole. Ses enfants, petits-enfants et ses amis en sont malheureux; lui aussi peut-être, mais il n’en montre rien. Noël, c’est dans un mois; la Saint-Sylvestre du Nouvel-An sept jours après. Ses proches s’engraisseront de foie d’oie, de coquilles Saint-Jacques aux truffes périgourdines, de chapons dodus, de pâtisseries glacées. Lui, se régalera en veuf solitaire d’un pain azyme, donc sans levain, et d’une mandarine. A l’instar de nos pauvres de Saint-Roch, il y a cent ans.

Un ermite philosophe?