06/10/2009

Carnation de cucurbitacées

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Durant la douzaine qui suivit l’équinoxe de septembre, il a fait si doux, si sec qu’on s’est cru en un début d’été. Ou dans un été indien comme à Central Park, New York, voire dans les Laurentides québécoises, la mordorure en moins. Car si chez nous l’automne est une demeure d’or et de pluie (Jacques Chessex), cette année il «mute»: averses timides, feuilles de charmes, de bouleaux, de frênes tardant à jaunir car leurs pigments anthocyanes font de la rétention. Et notre Jura ne ressemble pas encore à une grande chatte tricolore alanguie.

 

Si le retard des diaprures fauves et musquées de la saison nous impatiente, on peut déjà les humer aux marchés de Vevey ou de la Palud, en soupesant la courge et la smala polychrome des cucurbitacées. Citrouille, potiron, potimarron, pâtisson, etc. Sans oublier la courgette.

 

Une famille composite. Ses membres se ressemblent par leurs verrues, leur calebasse noueuse, leurs profils de moines joufflus, sinon de sorcières. Ils ont généralement mauvaise mine: tantôt rougeauds, congestionnés, tantôt verdâtres comme des hépatiques, leur air de parenté évoque quelque dysfonction génétique de type aristocratique - due à des mariages consanguins? Dans leur gotha européen, on avise d’ailleurs un baron magyar: le potiron bleu de Hongrie. Trois princesses françaises: la musquée de Provence, la sucrine du Berry et la melonnette jaspée de Vendée (succulente en beignet à l’orgeat). Enfin, il y a ce grand dadais de Jack’ O Lantern, qui vit aux USA et s’y fait éviscérer en je ne sais plus quel rituel pour être brandi comme une lanterne!

Hormis la décorative coloquinte, qui est incomestible, ces diverses potagères ont en commun une qualité souveraine: la fermeté onctueuse de leur chair. Celle de la citrouille a un goût de noisette, celle du potiron est plus sucrée. On les confond souvent, et ce serait à cause d’une interprétation abusive du conte de Cendrillon par Walt Disney. Chez Perrault, c’est une citrouille que la fée transforme en carrosse. Au cinéma, c’est un potiron.

30/09/2009

Le «Jeu de l’amour et du hasard » au CHUV

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Cette grande pièce de Marivaux, actuellement mise en scène par Jean Liermier chez Mentha à Kléber-Méleau*, est une comédie «bourgeoise et légère». Elle a contribué, dès sa création en 1730, à forger le mot marivaudage, synonyme de badinage; d’amourettes faciles qu’un coup de dés dénoue du jour au lendemain.

Or, depuis deux semaines, elle se joue dans la vie réelle, sur un mode funèbre et dans la solitude endeuillée d’un homme: Monsieur N., de Bottens, pharmacologue à la retraite, est un veuf ténébreux, inconsolé. Je ne le connaissais pas, il m’a appelé pour épancher sa peine, qui vient d’être frappée de mystère. Il a été hospitalisé au CHUV pour être logé tout à fait fortuitement dans la chambre même où il avait accompagné sa femme vers la mort, il y a juste un an. Une aubaine? Pas vraiment.

En cette gigantesque cité hospitalière, qui héberge plus de 40 000 malades, cette intrusion du hasard est trop troublante pour ne pas ressembler à une fatalité. Au fatum des tragédiens antiques. Quant aux amours tristes qu’il est venu rebrasser, celles-ci avaient une quarantaine d’années. Soit la belle chanson des «Vieux amants» de Brel multipliée par deux.

La chambre privée 708 de l’Hôpital orthopédique, rue Pierre-Decker, est perchée au 7e étage. (La photo d’en haut ne la représente pas). Murs opalins, placards vert jade, plafond panneauté de pavatex blanc. Du balcon angulaire, l’épouse de Monsieur N. contemplait le Léman en sa corne occidentale. Quel ravissement quand le crépuscule du Salève cuivrait les saillies de la cathédrale et les grands feuillus du voisinage! Son époux admirait ce diorama rituel à ses côtés. A présent qu’il est seul, ça l’enfièvre. Il regarde descendre le soir, et sa douleur ne se tient pas plus tranquille. Sa Dame est-elle là? L’insomnie va l’étreindre une nuit de plus, jalonnée de vertiges que les médecins n’expliquent pas.

Mais honneur à eux, les bien nommés «hommes de l’art»: ils ont le respect du chagrin amoureux.

 

Marivaux: Le jeu de l’amour et du hasard, jusqu’au 11 octobre.

 

www.kleber-meleau.ch

 

 

 

20/09/2009

Scènes de chasse à Beaulieu et royauté de la Bratwurst

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Le Jeûne fédéral, c’est ce dimanche. Un rituel dont les origines remontent au Moyen Age catholique, que la Réforme protestante s’est approprié en le modifiant à peine, afin que l’esprit de mortification soit observé au moins un jour par an (contre 30 chez les musulmans.) Il y a peu, les Vaudois y jeûnaient vraiment, renonçant au gras du boutefas – tout en savourant de sirupeuses tartes aux pruneaux. Et en buvant l’eau des fontaines plutôt que leurs si bons vins. C’était cela «faire maigre».

Le lendemain, on rompait le carême patriotique pour se rendre en escadrons à Beaulieu et s’enivrer dans les caves du Comptoir. Ça commençait par des dégustations éclairées de grands crus qui ont une flaveur de poire, de coing; un «boisé bien vanillé» un tanin «caressant». Un goût «anguleux», mais surtout de revenez-y. Après quoi, on envoyait le jargon œnologique à tous les diables pour rivaliser d’alcoolémie dans des «chasses au schnaps» qui n’avaient rien à envier aux botellóns d’une certaine jeunesse espagnole actuelle. Au petit matin du mardi, les sols de Beaulieu évoquaient une banquise de bris de verre.

Heureusement, on s’y nourrit aussi: de beignets au fromage chez les Vaudois, de fricassées de porc et de longeoles chez les Genevois, de tripes à la neuchâteloise chez les Neuchâtelois, de fondue au vacherin à la Taverne fribourgeoise.

C’est aussi le seul moment de l’an où l’on ose manger en public des mets plus anodins, ordinaires, jamais réinventés, qu’on aime en cachette pour leur banalité justement. Je pense à la saucisse de veau de Saint-Gall, qui est la reine la plus adulée du Comptoir - après la vache du Simmental et l’épandeuse à fumier Huskersman YY 23 QS 167. Il y a trois lustres, j’y ai regoûté en compagnie d’un grand cuisinier romand, un étoilé du Michelin. Ce magicien du pigeon de Bresse aux truffes melanosporum commanda deux saucisses, de la moutarde mi-forte la plus courante, deux bêtes tranches de pain, plus de la pt’ite bière du peuple.

Et ce fut une agape inoubliable.