01/07/2009

Ils causent peu mais n'en pensent pas moins

ORRAGE.jpg

.

Leur réputation de taiseux est ancienne. Eux-mêmes l’ont tant enjolivée qu’ils en on fait une légende qui les apparente aux Normands, les parangons absolus du ni-oui-ni-non, et de la réponse évasive: pt’êt bien q’oui, p’têt bien q’non – ce qui chez nous se traduit par «quand on sait pas, on demande pas».

Taiseux, synonyme de taciturne, n’est pas le terme approprié pour caractériser le Vaudois en société. Tout dialogue étant pour lui un martyre, il s’y résigne par des tours stylistiques tout à lui, qui relèvent de la périphrase, de l’euphémisme. D’une manie de l’atténuation diplomatique, héritée d’ancêtres qui subirent trop longtemps le joug et la censure de l’occupant bernois. Je ne crois pas à cette explication sociohistorique, qui avait pourtant inspiré en 1930 à Charles Gorgerat une plaisante formule: les Vaudois «économisent la vérité».

Je gage que leur goût pour la litote remonte à la nuit des temps. Accoutumés aux cache-caches météorologiques de leurs paysages où, comme en Irlande, la brume le dispute au soleil, ils en ont recueilli une sagesse swiftienne, voire beckettienne. Parler est une sacrée affaire: moins on en dit, plus ça prouve qu’on pense beaucoup.

Et quand la lumière de juillet est à l’orage et quand tout s’assombrit, le moins intello des paysans du Jorat se refoule en son cœur où gronde une fournaise métaphysique. Là, il n’y a plus de dialogue, ou alors avec la mort, avec l’éternité. Le jeune Pimpin prend alors les traits praxitéliens et tristes du moissonneur de Gustave Roud. Sans le savoir, il devient poète à son tour.

Mais la pluie s’est tue, et maintenant c’est le beau temps qui menace. Le vin frais se met à chanter dans les verres. On tâche d’être jovial, frivole («mais pas trop»…) On s’échappe de l’ombre flamboyante des grands écrivains sévères pour se réfugier dans les caf’conç’satiriques du bon Jean Villard-Gilles. Et l’on entonne avec lui ce couplet autocritique:

 

 

Le Vaudois, la chose est certaine,

n’aime pas les mots trop précis:

leur exactitude le gêne

sauf s’il s’agit de trois décis.

C’est l’exception quantitative!

23/06/2009

Ce sang du quart-monde qui nous revigorera

VALEZZZZ.jpg

 

.

Daniel Rausis na pas peur des métissages: «Je mange des rouleaux de printemps en hiver.» Dans un épatant album dédié aux familles cosmopolites de son canton, le plus Valaisan des humoristes dévoile d'abord un fond de conscience: «Jai tenté de lire le Valais comme une métaphore de toutes les tolérances, comme parabole de louverture, comme antidote à notre chauvinisme.» Passé l’acte de foi, il libère sa faconde élucubrative et enfile des aphorismes de son meilleur cru - cocasses et grinçants – qui légendent, en français et en allemand, seize portraits de groupe photographiés par Robert Hofer et Jean-Claude Roh. Minois basanés, yeux bridés, tignasses crépues et types «caucasiens» (on dit aussi «europoïdes»…) vont si bien ensemble dans un décor alpestre, ou sous les tours à coupoles baroques du château Stockalper. Ces photos avaient été tirées jusqu'à trois mètres de hauteur, pour une expo itinérante mémorable. «Tous Valaisans, tous différents»: la soupière millénaire du Vieux-Canton accepte de s'accommoder d'épices exotiques. Même si, rappelle Rausis, «aujourdhui saint Bernard aurait un permis B, saint Maurice lAfricain serait arrêté dans le train et saint Théodule interdit de séjour!»

 

Chez les europoïdes du Pays de Vaud, ce pari de la multiethnicité suscite des réactions tout autant contrastées. En musardant les dimanches d’été parmi les pique-niqueurs de Vidy, entre fumets de dolmas albanais ou cachupas du Cap-Vert, ils pressent le pas ou le traînent. Daucuns se pincent le nez, dautres acceptent de s’asseoir dans l’herbette et savourer de délicieuses bizarreries. (Qui devient l’invité de qui?) C’est Le plus jeune enfant de leurs hôtes qui sert de truchement – il a déjà l’accent vaudois; il est le greffon d’un grand arbre qui se régénérera jusqu’aux plus hautes ramures.

Pour ses 30 ans, lAssociation des familles du quart-monde de lOuest lausannois a aussi publié un livre sur la situation alarmante de ses protégés. Son titre chante une promesse: «Richesse invisible».

 

 

www.familles-valaisannes.ch

 

 

«Richesse invisible», Ed. dEn-Bas, 208 p.

 

 

 

 

 

16/06/2009

Jeux de filles: de la marelle à la baston

MARELLE.jpg

.

Rue du Vallon, Lausanne, vers l’aurore. Les roses trémières de Montmeillan la surplombent, mais l’odeur du pavé est triste. Il suffit de la respirer  pour avoir mal aux cheveux. Les pensionnaires de la Marmotte dorment. Sur le bitume du carrefour désert j’avise un dessin bleu dentifrice, tracé à la laque et tout en cases numérotées. Un cryptogramme codé par la CIA? Un message destiné aux extraterrestres. Un jeu divinatoire?

Non, c’est une marelle. Comme en esquissaient jadis à la craie les fillettes du village de L’Isle sous les marronniers du très louis-quatorzien château au bord de la Venoge - reconverti en école municipale déjà en 1877. Jupées de coutil bleu plissé, queue-de-cheval au vent et les joues empourprées par l’effort, elles réinventaient l’art du cloche-pied. Et celui des sauts «à l’écarté», «au serré», «au retourné». Bref, une science tout à elles, qui échappait aux garçons, confinés eux à des sports plus spectaculaires, et sommaires.

 

Divinatoire, la marelle? Des dames avisées qui y furent championnes me l’assurent, même si elles sont maintenant percluses de rhumatismes. Le corps ne suit plus? L’esprit si. Les astuces du jeu sont gravées dans la tête: «Il s’agissait de pousser subtilement notre palet en pierre d’une case appelée Terre vers une autre appelée Ciel, pour lui éviter de tomber dans celle de l’Enfer. N’avez-vous point observé que la forme de la marelle est celle d’une cathédrale simplifiée? Que son ciel en demi-cercle est une abside?»

 

Non, je ne l’ai pas vu. Honte à moi. Mais cette  inventive liturgie de préau intéresse-t-elle les adolescentes d’aujourd’hui? Réponse sans appel d’une jeune voisine aux yeux émeraude beurrés de noir:

«Non Monsieur, je ne me fais plus chier à ne plus imiter les mecs de la classe. Comme eux, je cogne! Entre filles, on se chope aussi le visage par les ongles, on se déchire la peau, on se pète les dents avec nos bagues. Ils appellent ça la baston des filles. Les garçons adorent. Nous aussi, car ils nous filment et nous youtoubent sur le Web.»