12/09/2009

Chats de Steinlen et ronrons modulés

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On se souvient de L’Œil de la rue, l’exposition que le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne a consacrée à Steinlen, au cap de l’hiver passé. Petites gens de Paris, soliloques du pauvre, idylle sous les réverbères à quinquets, et surtout sa Seigneurie le chat dans tous ses états. En affiches, en sculptures, en estampes.

Né à Vevey, mais tôt naturalisé français, Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) fut le raminagrophile le plus inspiré de l’Art nouveau. C’est lui l’auteur du poster, populaire dans le monde entier, de la Tournée du Chat noir. Nimbé d’un disque orange historié, vibrisses en étoile, échine hérissée et regard jaune d’enfer, le fauve est assurément en colère et se retient de vous bondir à la gorge.

Mais à l’expo de Rumine, d’autres chats de Steinlein moins belliqueux furent à l’honneur. Allongés sur un sofa, juchés sur un arbre au clair de lune, rassemblés en régiments sur les toits pour contempler la nuit, ils sont indolents, philosophes, tantôt électriques et flexueux, tantôt mignards. Ils sont baudelairiens, rossiniens ou presque doués de parole comme sous l’encre mauve de Colette.

J’en ai reconnu l’autre matin à Lausanne. Soyeux et élastiques à merveille, ils s’ensoleillaient sur le gravier blond du parc de Valency. Moins farouches qu’en peinture, ils se laissèrent caresser en ronronnant. D’un ronronnement exprimant la plénitude. Celle que leur mère leur avait enseignée dès leurs premiers jours en les allaitant. Cette vibration sourde n’est pas le produit d’un grelot, mais de membranes situées derrière leurs cordes vocales.

Or on apprend de félinologues patentés de l’Université du Sussex, en Angleterre, qu’il y a ronron et ronron. Celui du contentement ordinaire du chat quand on lui fait des chatteries, et celui d’une stratégie nutritionnelle. Jouant sur la psychologie de son maître pour qu’il lui resserve des croquettes au foie de lapin, il ajoute à son ronronnement un son à plus haute fréquence, «évoquant un demi-miaulement et déclenchant chez l’être humain un instinct parental».

 

 

 

25/08/2009

Suzi Pilet, l’alouette aux fulgurances espagnoles

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Depuis un an, les badauds sont déçus ou inquiets de ne plus apercevoir sa crinière argentée derrière la vitre de son atelier, rue du Grand-Saint-Jean. Qu’ils soient rassurés: la grande photographe Suzi Pilet se porte plutôt bien, dans ce que les Vaudois appellent euphémiquement «une maison». Elle surmonte les asthénies de ses 93 ans avec l’étincelance de son esprit. Les flammes de son cœur d’amoureuse ne cessent de renaître. Il y a de la pierre à feu dans cette femme menue, svelte et aérienne comme l’alouette.

Née à La Tour-de-Peilz, elle perd sa maman à onze ans, séjourne souvent à Sierre, dans le Valais sauvage où, en 1941, elle devient la complice de Corinna Bille et l’amie du frère de la romancière, René-Pierre Bille qui vit dans une grotte du bois de Finges.

Son cœur battra pour d’autres hommes: des poètes disparus (Rilke), des photographes qui l’encourageront, des conteurs, des peintres verriers, des théologiens mystiques de la dimension d’un Abbé Zundel, ou des baladins au long cours avec lesquels elle échangera une correspondance tauromachique.

Désormais, les nuits et les rêves de la petite Boélande sont des férias espagnoles. Suzi Pilet est devenue la Carmen du microcosme culturel romand. Les feux de la rampe l’attirent, mais elle ne s’y risque pas: «Jeune, j’aurais voulu faire du cirque, mais mon père n’a pas voulu. Alors je me suis mise à la photographie, en me disant qu’on devait se promener au soleil en faisant un tel métier.»

 

Toute technique la passionne - sauf celle de l’évolution de son gagne-pain. Elle aimait le mécanisme de la bicyclette, en sa période sierroise: «Mon vélo, c’était mon cheval!» Elle fit des portraits presque humanisés de hauts pylônes bordant le Rhône, c’étaient ses archanges du monde. Mais elle reste fidèle au noir-blanc, format 6x6,  de son prédiluvien Rolleiflex. «Il oblige de travailler le regard baissé» ; il permet «la contemplation plus que l’action».

Découvrez le site qui vient de lui être consacré sur la Toile:

 

http://www.associationsuzipilet.ch

 

 

 

21/08/2009

Nostalgies olfactives de la rentrée

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Quelle est la saveur d’une calculatrice d’écolier? Mon oncle Emile m’a dit que son boulier en bois d’hévéa avait un goût de fourmi écrasée. Il y a 40 ans, la reliure safran de ma table de logarithmes sentait le moisi des galetas - je l’avais dégotée sous la Grenette, à Vevey. A présent la rentrée scolaire réserve d’autres rendez-vous olfactifs, tactiles et auditifs. L’ardoise laiteuse et plastifiée qui a supplanté nos vieux tableaux noirs ne crisse pas comme eux sous la craie blanche. Elle couine, aussi désagréablement, sous la fibre poreuse de feutres rouges ou bleus. Un coup de chiffon suffit pour tout y effacer. Aux oubliettes l’éponge jaune humide qui pendait comme un lichen joufflu au bout d’une ficelle! Son auxiliaire parallélépipédique à semelle de caoutchouc, que les Vaudois appellent «frottoir», va disparaître à son tour: nos petites classes seront équipées d’écrans à cristaux liquides sur lesquels le maître projettera des vidéos, des programmes interactifs. (Accessoirement, des équations algébriques, de la scansion latine, un sonnet d’automne de Baudelaire.)

Des Anciens préconisèrent une éducation qui serait sèche, visant immédiatement l’esprit et boycottant les sens. Ce tout-électronique aseptisé qui s’ingère dans nos écoles exauce-t-il leur vœu? Ce serait sans compter avec la saveur de la colle, extraite de tiges d’acacia; et ignorer la puissance de l’odeur de la gomme, qui se marie si mystérieusement dans les sacs à dos à la sueur des quetsches de la fin d’été, et à la tartine beurre et cerfeuil des dix heures. Dans les gibecières dorsales en plastique modernes, les fruits de récré deviennent plus vite blets que dans ma vieille besace à moi, qui était en vache.

L’univers sensoriel de tout élève, même du XXIe siècle, évolue. Or l’encaustique des parquets des collèges lui saisit pareillement la gorge à chaque retour de ses vacances. Pour la conjurer, il peut recourir à une trousse intime qui, elle, a franchi tous les âges: elle contient du poil à gratter, du fluide glacial, de la poudre à éternuer. Du génie juvénile.