18/11/2009

Le cerneau de la noix est lobé comme un cerveau

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Les redoux de novembre ont donné aux crépuscules du Jorat des fonds caramélisés, des reflets acajou évoquant les puissantes toiles bibliques du Caravage. Les meilleurs exégètes du maître lombard du XVIIe siècle associent cette couleur au brou de noix. Ou au marc de noix, que les Vaudois de la campagne appellent le nillon. Cette teinture brune des menuisiers, qui rend si onctueuses nos tartes traditionnelles, est extraite du péricarpe lisse et gluant des fruits du noyer.

Jadis, à Corcelles, Montpreveyres ou dans le Nord du canton, ses drupes étaient gaulées vers la mi-automne à l’aide de longues perches, puis mises à sécher sur des claies d’osier dans des mansardes aérées. Avant décembre, des familles entières s’adonnaient au rituel du gremaillage, soit de la cassée et du triage des noix. Il fallait avoir des doigts agiles pour en dégager les cerneaux destinés au pressoir. Pour abattre la besogne, la maisonnée s’attablait sous les braisières et poêlons suspendus de la cuisine. On devisait rarement. Au cliquètement soyeux de l’épluchage répondaient les éclats du feu de la vaste cheminée. Grand-tante Mathilde grappillait au hasard quelques graines destinées à son art pâtissier. Elle les déversait en une curieuse jatte ronde, taillé dans une verrue de hêtre, maintenue entre ses genoux maigrichons.

Une photographie de Gustave Roud - qui ne fut pas seulement un grand poète - a immortalisé en 1941 cette liturgie du gremaillage chez ses voisins Cherpillod, de Vucherens. Une belle aïeule à mantille, un grave moustachu chenu et deux jeunes gens à biscoteaux y font crisser de leurs mains rêches un amoncellement de coques sur une table en bois clair.

Avez-vous remarqué que les moulures de ces coques évoquent celles du cerveau humain? Raison de plus pour les dépiauter avec une adresse chirurgicale. A l’intérieur, le cerneau blanc, crémeux quand il est jeunot (et s’arrose volontiers d’un verre de moût de Lavaux) se divise en deux cotylédons. On jurerait les lobes d’une cervelle.

La noix penserait-t-elle comme nous?

 

 

12/11/2009

L’antiquaire, le collectionneur et le marchand de rêves

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Une soixantaine d’antiquaires s’évertueront, dès samedi prochain à Beaulieu, à faire bonne mine pour célébrer les noces d’émeraude de leur salon, qui a 40 ans cette année. Est-ce le tain terni des miroirs au cadre doré à la feuille qui délave leurs regards? Ou le jasmin éventé d’un manchon en écureuil de Russie qui a appartenu à l’impératrice Sissi quand elle cavalcadait dans ses forêts hongroises? Ou, plus prosaïquement, la crise économique qui, étrangement, frappe moins le grand marché de l’art international que les marchands de guéridons et de vieilles channes?

 

Le métier d’antiquaire, on l’hérite avec un magasin familial. Ou on y accède au petit bonheur la chance – avec cette chance qui nous fait tomber sur un sesterce romain dans un trou de taupe, ou un fusil Schmidt Rubin K 31 dans la cave d’un beau-père. Il n’apparaît jamais dans les annonces d’emploi et aucune école instituée n’y mène. Et ceux qui le pratiquent ne sont pas tous pareils. Leur atypique congrégation les différencie selon leur flair de chasseur et leurs spécialités, qui sont elles-mêmes dictées par leurs véritables gibiers: les collectionneurs, des clients souvent mystérieux et imprévisibles. Les plus exaltés sont les molubtotémophiles, qui collectionnent des taille-crayons, et les pomelkophiles qui collectionnent des tire-bouchons. On a même vu un microcochliarmaphile assassiner une famille entière pour posséder une maigre cuillère tordue et oxydée.

Quand il ne parade pas à Beaulieu, l’antiquaire quitte parfois son échoppe pour frayer avec des brocanteurs, dans les fragrances moisies des braderies et vide-greniers de Lausanne. Mais aussi à Nyon, Morrens, Payerne. A la brocante pascale de cette ville, il y a huit ans, le stand de Pierre Gagnaux était un éblouissant inventaire à la Prévert. Y rivalisaient d’extravagance des baromètres difformes, un encrier en forme de corne d’abondance chevauché par un angelot d’amour, un appareil à polir les ongles des dames de la Belle-Epoque, etc. Ce monsieur ne voulait vendre que du rêve.

28/10/2009

Comment être un pendulaire ferroviaire sans s'ennuyer

 

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Ne conduisant pas, j’adore le train, le chant aigu des rails, le tournis aux aiguillages et l’odeur ferrugineuse qui imprègne le clair-obscur ambré des gares. Mais si je savoure l’instant où le convoi s’ébroue et s’ébranle, je suis le seul du wagon à croire qu’on s’embarque pour Cythère. Le autres voyageurs ne voyagent pas, ils font du surplace: la navette quotidienne entre leur brosse à dents et leur ordi de bureau ne ressemble même plus à un trajet. Jadis, on appelait cette stagnation ambulante un «train-train». Un mot qui, curieusement n’a rien de ferroviaire: il procède de trantran, soit de ce son du cor qu’Alfred de Vigny trouvait si triste au fond des bois.

Il a été supplanté en 1951 par métro-boulot-dodo, slogan familier des calicots antibourgeois des sixties, et qui a été forgé par Pierre Béarn, décédé centenaire en 2004.

Voici le quatrain qui l’a engendré:

Au déboulé garçon pointe ton numéro
Pour gagner ainsi le salaire
D'un morne jour utilitaire
Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro

Furieusement parisienne, la strophe sent les tunnels carbonifères de la RATP d’après-guerre - alors que notre M2, lui, embaume encore l’huile d’amande douce de ses douze mois d’âge.

Je reviens à la torpeur ambiante de nos CFF, à la sociabilité atone de leurs passagers pendulaires.

Hadi Barkat, qui vit maintenant aux Etats-Unis mais connaît la Romandie, publie un épatant recueil de nouvelles*, où le comportement des gens condamnés à partager chaque jour une convivialité forcée dans un fourgon est dépeint avec humour. Avec révolte politique parfois. Regards vagues, caquets médiocres, narines féminines délicates aux heures de pointe. Bouilles polychromes, comme dans une fresque de James Ensor.

Algérien naturalisé Suisse – il est aussi l’inventeur du trivial puirsuit Helvetiq - il réégrenne des impressions du temps de ses études. Nos trains ressemblaient à des bétaillères. Pour rompre le mutisme des bestiaux humains, il y imagine un style nouveau de la conversation: le trainisme. Ou l’art d’improviser des amitiés.

 

Pendulaires à plein-temps, Ed. d’En-Bas