20/10/2009

Chessex abominait les éloges post mortem

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Ils furent nombreux, les journaux français à rendre hommage à Jacques Chessex au lendemain de sa mort le 9 octobre. Et, pour une fois, sans le réduire à un écrivain régional, ni estropier nos toponymes provinciaux. Merci, chers confrères, d’avoir écrit Ropraz, et non pas Roprat, comme ça s’est lu jadis à Paris. Le «Goncourt suisse» les stupéfiait par l’atypisme flamboyant de ses écritures et sa métaphysique poétique. Mais aussi par sa détermination à ne pas vouloir quitter son humus natal. A Paris, une ville qu’il aimait, mais où il refusa de s’établir, Chessex ne fréquenta longtemps que le Quartier latin. Celui de ses éditeurs.

En Suisse romande aussi, les médias se firent concurrence dans le dithyrambe, à juste titre. Or certains, aussitôt houspillés par d’autres, eurent l’honnêteté de rappeler que l’auteur transcendant des Elégies de Yorick et de Pardon Mère, avait l’humeur belliqueuse. Qu’en ses fiefs romands, il cultivait avec volupté la philippique assassine. Un escrimeur doublé d’un diplomate à flair de renard. «Un politique», avait lancé en sa présence, il y a vingt-cinq ans, son ami Bertil Galland. J’étais là, assis près de Chessex dans les locaux encore neufs du Centre culturel suisse de Paris, rue des Francs-Bourgeois. Les moustaches du grand Jacques en frémirent de ravissement, à la surprise intriguée de ses lecteurs français présents. «Oui, dans mon pays, je suis un incorrigible provocateur, leur dit-il après les délibérations. J’ai besoin de ça pour écrire, et M. Galland a bien fait de le souligner.»

Relisons Ecrits sur Ramuz*, une clairvoyante anthologie d’approches chesséiennes sur l’œuvre et la personnalité de son devancier. Ramuz? un Vaudois qui en «sait trop» sur les Vaudois. «Ils ont si peur de la taille de l’homme, écrit Chessex, qu’ils préfèrent l’user, la contourner, l’abîmer dans la méfiance, la distance ou la dérision. Ou l’apprivoiser dans une sacralisation pire que le sarcasme: la récupération ante mortem ou post mortem. Car les Vaudois ont le goût de la solennité…»

 

L’Aire bleue, 2005, 104 p.

13/10/2009

Alexandre Dumas aux Salines de Bex

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On sait que le père de D’Artagnan violait résolument l’Histoire, la grande, et que, selon son mot, c’était «pour lui faire de beaux enfants» dans ses romans. L’incontinence imaginative de son génie n’épargna pas ses récits de voyage: chasses au loup en Russie du nord, escarmouches avec des Tchétchènes du Caucase, duels flamboyants au pied d’un Vésuve en éruption…

Ses Impressions de voyage en Suisse, parues en 1851, sont elles aussi pétries de fantaisie affectueuse et picaresque: l’accent surcaricaturé d’un nautonier singinois sur la Sarine; un éloge emphatique de «la commerçante Genève, qui compte quatre-vingt-quinze millionnaires parmi ses cent vingt mille enfants». Puis, en Valais, cette drolatique escale dans une auberge de Martigny, où l’on sert à l’écrivain un bifteck d’ours. D’un ours «qui a mangé la moitié du chasseur qui l’a tué».

Sa traversée du Pays de Vaud est jalonnée de scènes du même expressionnisme avant l’heure. De Lausanne, il retient des images de sépultures insolites dans la cathédrale, une visite de prison et la saveur des glaces à la neige qu’on mange à l’Hostellerie du Lion d’Or, rue de Bourg.

Mettant le cap sur le Valais, il s’arrête à Vevey devant la maison à Rousseau. A Chillon, il rend hommage au Bonivard de Byron. A Bex, un autochtone mal embouché lui apprend de force à pêcher la truite de nuit, avec une serpe et une lanterne, les pieds dans un torrent. Le romancier en sera quitte pour un rhume abominable. Mais le lendemain, les Bellerins l’entraînent impitoyablement jusqu’à leurs mines sel. De galeries en réservoirs, Dumas le colosse avance prudemment dans le labyrinthe tridimensionnel. Il se sent pour la première fois des pieds d’argile. Les crevasses lui donnent le vertige. Il descend en se cramponnant aux échelles, tel «un scarabée sur un brin d’herbe». Et en demandant à son cruel guide s’ils sont «bientôt au bout de la plaisanterie».

Le narrateur ne fanfaronne plus. Ses hôtes du Chablais vaudois lui ont fait déguster une petite rebibe de modestie.

 

06/10/2009

Carnation de cucurbitacées

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Durant la douzaine qui suivit l’équinoxe de septembre, il a fait si doux, si sec qu’on s’est cru en un début d’été. Ou dans un été indien comme à Central Park, New York, voire dans les Laurentides québécoises, la mordorure en moins. Car si chez nous l’automne est une demeure d’or et de pluie (Jacques Chessex), cette année il «mute»: averses timides, feuilles de charmes, de bouleaux, de frênes tardant à jaunir car leurs pigments anthocyanes font de la rétention. Et notre Jura ne ressemble pas encore à une grande chatte tricolore alanguie.

 

Si le retard des diaprures fauves et musquées de la saison nous impatiente, on peut déjà les humer aux marchés de Vevey ou de la Palud, en soupesant la courge et la smala polychrome des cucurbitacées. Citrouille, potiron, potimarron, pâtisson, etc. Sans oublier la courgette.

 

Une famille composite. Ses membres se ressemblent par leurs verrues, leur calebasse noueuse, leurs profils de moines joufflus, sinon de sorcières. Ils ont généralement mauvaise mine: tantôt rougeauds, congestionnés, tantôt verdâtres comme des hépatiques, leur air de parenté évoque quelque dysfonction génétique de type aristocratique - due à des mariages consanguins? Dans leur gotha européen, on avise d’ailleurs un baron magyar: le potiron bleu de Hongrie. Trois princesses françaises: la musquée de Provence, la sucrine du Berry et la melonnette jaspée de Vendée (succulente en beignet à l’orgeat). Enfin, il y a ce grand dadais de Jack’ O Lantern, qui vit aux USA et s’y fait éviscérer en je ne sais plus quel rituel pour être brandi comme une lanterne!

Hormis la décorative coloquinte, qui est incomestible, ces diverses potagères ont en commun une qualité souveraine: la fermeté onctueuse de leur chair. Celle de la citrouille a un goût de noisette, celle du potiron est plus sucrée. On les confond souvent, et ce serait à cause d’une interprétation abusive du conte de Cendrillon par Walt Disney. Chez Perrault, c’est une citrouille que la fée transforme en carrosse. Au cinéma, c’est un potiron.