30/09/2009

Le «Jeu de l’amour et du hasard » au CHUV

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Cette grande pièce de Marivaux, actuellement mise en scène par Jean Liermier chez Mentha à Kléber-Méleau*, est une comédie «bourgeoise et légère». Elle a contribué, dès sa création en 1730, à forger le mot marivaudage, synonyme de badinage; d’amourettes faciles qu’un coup de dés dénoue du jour au lendemain.

Or, depuis deux semaines, elle se joue dans la vie réelle, sur un mode funèbre et dans la solitude endeuillée d’un homme: Monsieur N., de Bottens, pharmacologue à la retraite, est un veuf ténébreux, inconsolé. Je ne le connaissais pas, il m’a appelé pour épancher sa peine, qui vient d’être frappée de mystère. Il a été hospitalisé au CHUV pour être logé tout à fait fortuitement dans la chambre même où il avait accompagné sa femme vers la mort, il y a juste un an. Une aubaine? Pas vraiment.

En cette gigantesque cité hospitalière, qui héberge plus de 40 000 malades, cette intrusion du hasard est trop troublante pour ne pas ressembler à une fatalité. Au fatum des tragédiens antiques. Quant aux amours tristes qu’il est venu rebrasser, celles-ci avaient une quarantaine d’années. Soit la belle chanson des «Vieux amants» de Brel multipliée par deux.

La chambre privée 708 de l’Hôpital orthopédique, rue Pierre-Decker, est perchée au 7e étage. (La photo d’en haut ne la représente pas). Murs opalins, placards vert jade, plafond panneauté de pavatex blanc. Du balcon angulaire, l’épouse de Monsieur N. contemplait le Léman en sa corne occidentale. Quel ravissement quand le crépuscule du Salève cuivrait les saillies de la cathédrale et les grands feuillus du voisinage! Son époux admirait ce diorama rituel à ses côtés. A présent qu’il est seul, ça l’enfièvre. Il regarde descendre le soir, et sa douleur ne se tient pas plus tranquille. Sa Dame est-elle là? L’insomnie va l’étreindre une nuit de plus, jalonnée de vertiges que les médecins n’expliquent pas.

Mais honneur à eux, les bien nommés «hommes de l’art»: ils ont le respect du chagrin amoureux.

 

Marivaux: Le jeu de l’amour et du hasard, jusqu’au 11 octobre.

 

www.kleber-meleau.ch

 

 

 

20/09/2009

Scènes de chasse à Beaulieu et royauté de la Bratwurst

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Le Jeûne fédéral, c’est ce dimanche. Un rituel dont les origines remontent au Moyen Age catholique, que la Réforme protestante s’est approprié en le modifiant à peine, afin que l’esprit de mortification soit observé au moins un jour par an (contre 30 chez les musulmans.) Il y a peu, les Vaudois y jeûnaient vraiment, renonçant au gras du boutefas – tout en savourant de sirupeuses tartes aux pruneaux. Et en buvant l’eau des fontaines plutôt que leurs si bons vins. C’était cela «faire maigre».

Le lendemain, on rompait le carême patriotique pour se rendre en escadrons à Beaulieu et s’enivrer dans les caves du Comptoir. Ça commençait par des dégustations éclairées de grands crus qui ont une flaveur de poire, de coing; un «boisé bien vanillé» un tanin «caressant». Un goût «anguleux», mais surtout de revenez-y. Après quoi, on envoyait le jargon œnologique à tous les diables pour rivaliser d’alcoolémie dans des «chasses au schnaps» qui n’avaient rien à envier aux botellóns d’une certaine jeunesse espagnole actuelle. Au petit matin du mardi, les sols de Beaulieu évoquaient une banquise de bris de verre.

Heureusement, on s’y nourrit aussi: de beignets au fromage chez les Vaudois, de fricassées de porc et de longeoles chez les Genevois, de tripes à la neuchâteloise chez les Neuchâtelois, de fondue au vacherin à la Taverne fribourgeoise.

C’est aussi le seul moment de l’an où l’on ose manger en public des mets plus anodins, ordinaires, jamais réinventés, qu’on aime en cachette pour leur banalité justement. Je pense à la saucisse de veau de Saint-Gall, qui est la reine la plus adulée du Comptoir - après la vache du Simmental et l’épandeuse à fumier Huskersman YY 23 QS 167. Il y a trois lustres, j’y ai regoûté en compagnie d’un grand cuisinier romand, un étoilé du Michelin. Ce magicien du pigeon de Bresse aux truffes melanosporum commanda deux saucisses, de la moutarde mi-forte la plus courante, deux bêtes tranches de pain, plus de la pt’ite bière du peuple.

Et ce fut une agape inoubliable.

 

 

12/09/2009

Chats de Steinlen et ronrons modulés

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On se souvient de L’Œil de la rue, l’exposition que le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne a consacrée à Steinlen, au cap de l’hiver passé. Petites gens de Paris, soliloques du pauvre, idylle sous les réverbères à quinquets, et surtout sa Seigneurie le chat dans tous ses états. En affiches, en sculptures, en estampes.

Né à Vevey, mais tôt naturalisé français, Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) fut le raminagrophile le plus inspiré de l’Art nouveau. C’est lui l’auteur du poster, populaire dans le monde entier, de la Tournée du Chat noir. Nimbé d’un disque orange historié, vibrisses en étoile, échine hérissée et regard jaune d’enfer, le fauve est assurément en colère et se retient de vous bondir à la gorge.

Mais à l’expo de Rumine, d’autres chats de Steinlein moins belliqueux furent à l’honneur. Allongés sur un sofa, juchés sur un arbre au clair de lune, rassemblés en régiments sur les toits pour contempler la nuit, ils sont indolents, philosophes, tantôt électriques et flexueux, tantôt mignards. Ils sont baudelairiens, rossiniens ou presque doués de parole comme sous l’encre mauve de Colette.

J’en ai reconnu l’autre matin à Lausanne. Soyeux et élastiques à merveille, ils s’ensoleillaient sur le gravier blond du parc de Valency. Moins farouches qu’en peinture, ils se laissèrent caresser en ronronnant. D’un ronronnement exprimant la plénitude. Celle que leur mère leur avait enseignée dès leurs premiers jours en les allaitant. Cette vibration sourde n’est pas le produit d’un grelot, mais de membranes situées derrière leurs cordes vocales.

Or on apprend de félinologues patentés de l’Université du Sussex, en Angleterre, qu’il y a ronron et ronron. Celui du contentement ordinaire du chat quand on lui fait des chatteries, et celui d’une stratégie nutritionnelle. Jouant sur la psychologie de son maître pour qu’il lui resserve des croquettes au foie de lapin, il ajoute à son ronronnement un son à plus haute fréquence, «évoquant un demi-miaulement et déclenchant chez l’être humain un instinct parental».