16/06/2009

Jeux de filles: de la marelle à la baston

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Rue du Vallon, Lausanne, vers l’aurore. Les roses trémières de Montmeillan la surplombent, mais l’odeur du pavé est triste. Il suffit de la respirer  pour avoir mal aux cheveux. Les pensionnaires de la Marmotte dorment. Sur le bitume du carrefour désert j’avise un dessin bleu dentifrice, tracé à la laque et tout en cases numérotées. Un cryptogramme codé par la CIA? Un message destiné aux extraterrestres. Un jeu divinatoire?

Non, c’est une marelle. Comme en esquissaient jadis à la craie les fillettes du village de L’Isle sous les marronniers du très louis-quatorzien château au bord de la Venoge - reconverti en école municipale déjà en 1877. Jupées de coutil bleu plissé, queue-de-cheval au vent et les joues empourprées par l’effort, elles réinventaient l’art du cloche-pied. Et celui des sauts «à l’écarté», «au serré», «au retourné». Bref, une science tout à elles, qui échappait aux garçons, confinés eux à des sports plus spectaculaires, et sommaires.

 

Divinatoire, la marelle? Des dames avisées qui y furent championnes me l’assurent, même si elles sont maintenant percluses de rhumatismes. Le corps ne suit plus? L’esprit si. Les astuces du jeu sont gravées dans la tête: «Il s’agissait de pousser subtilement notre palet en pierre d’une case appelée Terre vers une autre appelée Ciel, pour lui éviter de tomber dans celle de l’Enfer. N’avez-vous point observé que la forme de la marelle est celle d’une cathédrale simplifiée? Que son ciel en demi-cercle est une abside?»

 

Non, je ne l’ai pas vu. Honte à moi. Mais cette  inventive liturgie de préau intéresse-t-elle les adolescentes d’aujourd’hui? Réponse sans appel d’une jeune voisine aux yeux émeraude beurrés de noir:

«Non Monsieur, je ne me fais plus chier à ne plus imiter les mecs de la classe. Comme eux, je cogne! Entre filles, on se chope aussi le visage par les ongles, on se déchire la peau, on se pète les dents avec nos bagues. Ils appellent ça la baston des filles. Les garçons adorent. Nous aussi, car ils nous filment et nous youtoubent sur le Web.»

 

10/06/2009

Quelle est la couleur du Léman?

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Qu’il était microscopique sur la mappemonde de notre salle de géo! Les cartographes des années soixante le réduisaient à une moucheture de moisi, à une moue menue et rechignée- la commissure droite tirant vers Genève. Avec ses 580 km² de superficie, le Léman est 43 000 fois plus petit que la Méditerranée, dont il est un lointain affluent, un arrière-grand-oncle en quelque sorte, mais d’eau douce - comme ses marins.

A nous, ses riverains, ses «travailleurs de la mer», dirait Victor Hugo (qui admira le tour de main de nos pêcheurs au filet, lors d’un séjour à Vevey), il paraît si ample, gorgé d’infini, tel un océan hugolien justement: ne suffit-il pas qu’une tenture de brume escamote la côte de France et ses montagnes pour qu’on se croie sur quelque rive anglo-normande?

 

Pour confondre ce Léman prestidigiditateur, il fallait la science aiguë et le bagout de Carinne Berola*, la conservatrice d’un musée de Nyon où on le résume en entier, lui, le moins résumable des lacs du monde: une météorologie amphigourique, une rose des vents qui évoque le chaudron des sorcières. Tout est affaire de proportion, de perception subjective. Mais c’est la question de sa coloration naturelle qui trouble le plus. Il y a dix jours, sa peau se froissait en soie turquoise. Sinon serait-il vert d’eau, tels ces échalas de vigne teints au sulfate de cuivre? Ramuz attribuait au Léman la couleur de la feuille, Georges Borgeaud celle d’une «robe du soir d’un rose rigoureux.» Il peut virer du blond tilleul au cerfeuil cuit, de l’azurite au bistre jaunisse. Pour annoncer l’orage, il devient violet prune, comme l’eau de l’aquarelliste quand il a fini d’y rincer ses pinceaux.

Mais quelle est la couleur exacte du Léman? L’éminent limnologue morgien François-Alphonse Forel (1841-1912), l’avait décrété indéfectiblement bleu. «C’est juste sa couleur superficielle qui se modifie au gré du temps, sous l’effet du vent et des réflexions du ciel».

Il reste intrinsèquement bleu, même quand il s’embrase - quand le crépuscule met le feu au lac.

 

*Lémanmaniac, Ed. Glénat, 200 p.

www.museeduleman.ch

 

02/06/2009

Juin, ses 4 fruits rouges et les tilleuls de Rimbaud

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Il est revenu le temps des tiédeurs jardinières et des floralies! Celles du château de Vullierens embaument l’iris bleu et l’hémérocalle à langue de caméléon. Petit mémorandum scolaire: le plus odoriférant des mois, le plus biquet, n’est pas celui de Junon, la déesse au paon – une mégère psychorigide qui lança la mode de la permanente indéfrisable. Juin tire son étymologie et sa diphtongue jaune pistil du prénom d’un mortel que les Romains saluèrent comme un libérateur: Junius Brutus aurait chassé de leur cité leur dernier roi, Tarquin le Superbe. Cinq siècles après, leur général Lucullus, vainquit, lui, les flottes de Mithridate. Mais sa plus grande gloire fut de rapporter d’Asie mineure la rubea margarita,  «perle rouge», soit la désaltérante cerise, dont la drupe atteint sa plus sucrée plénitude au cours du mois qui a commencé hier.

Avec la fraise, la framboise et la groseille, elle fait partie des quatre fruits rouges de juin. On en cultive plusieurs variétés: la cerise de Céret, la reverchon, la cœur-de-pigeon, la noire de Perse, ou la burlat, que les Vaudois déclinent au masculin. C’est notre graffion - un bigarreau grenat, joufflu comme un berger des Ormonts.

 

Jean-Jacques Rousseau raffolait tant des cerises qu’il en faisait son repas principal, entre deux séances d’herborisation sur les rives du lac de Bienne, ou dans les taillis d’Ermenonville. Pour «faire le fond », un quart de pain rassis. Pour se dessoiffer, l’eau pure des fontaines, que l’ermite buvait à la régalade.

Plus tard, Rimbaud célébrera l’approche du solstice d’été différemment - sans frugalité, et surtout sans méthode. La méthode étant l’ennemie de la flamboyance, du dérèglement de tous sens. Et aux sous-bois diurnes, il préférera la pénombre des tilleuls en ville:

 

Nuit de juin! Dix-sept ans! On se laisse griser.

La sève est du champagne et vous monte à la tête.

On divague, on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête…

 

Un hooligan, ce Rimbaud - le plus déconcertant, le plus «indémodable» des poètes.