28/05/2009

Le nouveau sérieux culturel et les texticules de Buache

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Il y a une semaine, d’aucuns paradaient sur la Croisette en short, en tongs et en pérorant à vide. Pendant ce temps Freddy Buache, le plus ancien des défenseurs du 7e Art- un patriarche du Festival de Cannes - révélait chez lui, en Romandie, de belles aptitudes pour la poésie pataphysicienne. Vous savez, cette magique scribouillure qui «apporte des solutions imaginaires aux problèmes généraux». Noble devise pour un cinéphile enragé!

 

Erudit autodidacte, sartrien, il publia déjà de la poésie à ses trente ans: Contre-chants (1956). Suivirent plusieurs essais sur le monde du cinéma. Quant à sa chronique dans Le Matin-Dimanche – qui a juste un demi-siècle - elle a d’innombrables lecteurs fidèles hors de Suisse aussi.

 

Poète, il l’a toujours été. Par sa posture de franc-tireur éclairé, ses mèches en poil de sanglier et la liberté de ses choix quand il tenait le timon de la Cinémathèque. Dans son blog*, Jean-Louis Kuffer rappelle l’indélicatesse d’un officiel lançant, en 1996, quand il fallut quitter le vaisseau: «M. Buache, vous avez fait de la poésie. A présent, on va tâcher d’être un peu sérieux.»

 

Vive donc la poésie, qui vomit les tièdes et les goujats! D’essence enfantine (divine donc), elle tire la langue aux sérieux trop serrés de l’esprit. Buache publie maintenant Répertoire après la tempête. Soit 32 notes en vers prélevées dans ses carnets. Illustrée par Valentine Schopfer, la mise en pages fut conçue par le maître imprimeur Nicolas Chabloz, pour le compte de l’Atelier de Saint-Prex. La calligraphie de l’auteur y est livrée au naturel, en fac-similé: une ronde académique, un chouia débraillée, comme brodée au crochet. Allitérations à la Lewis Carroll, ou inspirées d’un Benjamin Péret – auquel un texte est dédié.

On y joue sur les mots sans vulgarité, mais sans les mâcher non plus: Buache qualifie ses sonnets tronqués de «texticules»… A bon entendeur.

 

 

(*)

http://carnetsdejlk.hautetfort.com 

Un livre de poche à l’Age d’Homme vient de réunir ces blogs-notes de Jean-Louis Kuffer. A l’enseigne éloquente et justifiée, de Riches Heures.

 

25/05/2009

Vertus et perversions de l’argent de poche

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«Un sou est un sou!», ressassaient les mamans. Au début des années soixante, ce fut pourtant une pièce d’un franc que la mienne m’octroya chaque semaine. J’avais sept ans. Emmitouflé jusqu’aux oreilles dans un manteau en élytres de hanneton, les joues rosies par le froid de janvier et par la gourmandise, je courais au kiosque du carrefour pour acheter des bonbons-escargots, de la réglisse en spirale, des tikis et des carambars.

«T’es tout botzard, va te laver le museau!», mugissait le concierge de l’école. Les sanitaires de celle de Montchoisi embaumaient le savon noir. Il fallait s’y débarbouiller seul. Or elle était bougrement tenace, la mélasse cacaotée du carambar!

A mes treize ans, j’eus droit à une pièce de cinq francs hebdomadaire. Quelqu’un avait expliqué à ma famille que l’argent de poche avait des vertus éducatives - apprentissage de l’autonomie et du sens de responsabilités.

Elles étaient éblouissantes les thunes, avec leur avers estampé du profil de Guillaume Tell, et le grènetis historié de leur tranche qu’on caressait du pouce. Plus elles étaient lourdes, luisantes, plus on les thésaurisait. Et quel crève-cœur c’était de s’en séparer quand il devenait urgent de s’offrir le dernier 33 tours de Brel, un livre de poche, une loupe d’apprenti philatéliste.

 

Un demi-siècle plus tard, les habitudes ont forcément évolué. Je questionne un buraliste lausannois qui en a vu défiler des écoliers dans son échoppe, qu’il occupe depuis 38 ans au cœur de la ville. Si le prix du carambar a grimpé de cinq centimes à vingt, cette papillote lilloise demeure la friandise favorite de vos enfants. Sauf qu’à présent ils en achètent non plus avec des picaillons, mais en brandissant un billet de vingt francs!

Quant aux ados, leur choix se porte de plus en plus sur une bagatelle incomestible: le papier à rouler, dont la vente n’est pas interdite aux mineurs comme le tabac. Quel usage en font-ils? On se le demande bien.

Oscar Wilde: «Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie, l’argent était le plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais!»

 

 

13/05/2009

Traditions nuptiales du mois de mai

Le Vaudois moissonne en août, vendange en octobre, s’offre le dernier iPhone tactile avant Noël, et ne se marie qu’au printemps. A la saison des asperges. Héritée de ses géniteurs, cette coutume devient une loi absolue. Découle-t-elle de l’énergie thermique ambiante qui d’avril à mai fait s’accoupler chats de gouttière, lièvres et bouquetins? La question reste ouverte, mais, avec Pierre Louÿs, je crois que «l’amour humain se distingue du rut stupide des animaux par deux fonctions divines: la caresse et le baiser».

 

En être civilisé, le Vaudois refrène ses pulsions. Il ne se montre que caressant et bécotant. Surtout si sa promise - attifée en haie d’aubépines - se voile du blanc lilial de la virginité. Et qu’au premier banc de l’église, une aïeule par alliance aux yeux de mygale le jauge: il n’est pas vêtu de l’habit rituel à basques sur col plastron en piqué, mais d’un col mao sous un deux-pièces en lin imprimé de motifs groseille! Ses mocassins beiges sont d’un vulgaire! Sa coupe gominée en houppe torsadée l’apparente au grèbe huppé des roselières d’Yvonand. Et il a oublié d’éteindre son portable. Quoi de plus gênant que le klaxonnet d’un SMS à l’instant culminant où la mariée va dire oui devant Dieu?

 

Avant la bénédiction nuptiale (qui a lieu invariablement dans une église romane: Saint-Sulpice, Romainmôtier, «pourvu qu’elle soit pittoresque»), le mariage civil ne réunit autour des conjoints que leurs témoins. Le pétabosson a ceint l’écharpe verte et blanche de sa fonction. Son timbre monocorde entonne le libellé du contrat sous les plinthes de l’Hôtel de Ville. Il n’ose plus l’étoffer d’une touche personnelle, et sa ronde couperose s’en navre: jadis, il pérorait la moindre, lisait un cantique, une fable de La Fontaine.

Or il a même dû renoncer à un bel épithalame de Ramuz, à cause d’une strophe où il est question d’un banc conjugal devenu litigieux depuis l’émancipation de la femme, les épousées n’y étant invitées à s’asseoir qu’au crépuscule de leur vie.

La haute poésie a cédé le pas à de la courtoisie élémentaire. Ou rudimentaire, c’est selon.