02/06/2009

Juin, ses 4 fruits rouges et les tilleuls de Rimbaud

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Il est revenu le temps des tiédeurs jardinières et des floralies! Celles du château de Vullierens embaument l’iris bleu et l’hémérocalle à langue de caméléon. Petit mémorandum scolaire: le plus odoriférant des mois, le plus biquet, n’est pas celui de Junon, la déesse au paon – une mégère psychorigide qui lança la mode de la permanente indéfrisable. Juin tire son étymologie et sa diphtongue jaune pistil du prénom d’un mortel que les Romains saluèrent comme un libérateur: Junius Brutus aurait chassé de leur cité leur dernier roi, Tarquin le Superbe. Cinq siècles après, leur général Lucullus, vainquit, lui, les flottes de Mithridate. Mais sa plus grande gloire fut de rapporter d’Asie mineure la rubea margarita,  «perle rouge», soit la désaltérante cerise, dont la drupe atteint sa plus sucrée plénitude au cours du mois qui a commencé hier.

Avec la fraise, la framboise et la groseille, elle fait partie des quatre fruits rouges de juin. On en cultive plusieurs variétés: la cerise de Céret, la reverchon, la cœur-de-pigeon, la noire de Perse, ou la burlat, que les Vaudois déclinent au masculin. C’est notre graffion - un bigarreau grenat, joufflu comme un berger des Ormonts.

 

Jean-Jacques Rousseau raffolait tant des cerises qu’il en faisait son repas principal, entre deux séances d’herborisation sur les rives du lac de Bienne, ou dans les taillis d’Ermenonville. Pour «faire le fond », un quart de pain rassis. Pour se dessoiffer, l’eau pure des fontaines, que l’ermite buvait à la régalade.

Plus tard, Rimbaud célébrera l’approche du solstice d’été différemment - sans frugalité, et surtout sans méthode. La méthode étant l’ennemie de la flamboyance, du dérèglement de tous sens. Et aux sous-bois diurnes, il préférera la pénombre des tilleuls en ville:

 

Nuit de juin! Dix-sept ans! On se laisse griser.

La sève est du champagne et vous monte à la tête.

On divague, on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête…

 

Un hooligan, ce Rimbaud - le plus déconcertant, le plus «indémodable» des poètes.

28/05/2009

Le nouveau sérieux culturel et les texticules de Buache

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Il y a une semaine, d’aucuns paradaient sur la Croisette en short, en tongs et en pérorant à vide. Pendant ce temps Freddy Buache, le plus ancien des défenseurs du 7e Art- un patriarche du Festival de Cannes - révélait chez lui, en Romandie, de belles aptitudes pour la poésie pataphysicienne. Vous savez, cette magique scribouillure qui «apporte des solutions imaginaires aux problèmes généraux». Noble devise pour un cinéphile enragé!

 

Erudit autodidacte, sartrien, il publia déjà de la poésie à ses trente ans: Contre-chants (1956). Suivirent plusieurs essais sur le monde du cinéma. Quant à sa chronique dans Le Matin-Dimanche – qui a juste un demi-siècle - elle a d’innombrables lecteurs fidèles hors de Suisse aussi.

 

Poète, il l’a toujours été. Par sa posture de franc-tireur éclairé, ses mèches en poil de sanglier et la liberté de ses choix quand il tenait le timon de la Cinémathèque. Dans son blog*, Jean-Louis Kuffer rappelle l’indélicatesse d’un officiel lançant, en 1996, quand il fallut quitter le vaisseau: «M. Buache, vous avez fait de la poésie. A présent, on va tâcher d’être un peu sérieux.»

 

Vive donc la poésie, qui vomit les tièdes et les goujats! D’essence enfantine (divine donc), elle tire la langue aux sérieux trop serrés de l’esprit. Buache publie maintenant Répertoire après la tempête. Soit 32 notes en vers prélevées dans ses carnets. Illustrée par Valentine Schopfer, la mise en pages fut conçue par le maître imprimeur Nicolas Chabloz, pour le compte de l’Atelier de Saint-Prex. La calligraphie de l’auteur y est livrée au naturel, en fac-similé: une ronde académique, un chouia débraillée, comme brodée au crochet. Allitérations à la Lewis Carroll, ou inspirées d’un Benjamin Péret – auquel un texte est dédié.

On y joue sur les mots sans vulgarité, mais sans les mâcher non plus: Buache qualifie ses sonnets tronqués de «texticules»… A bon entendeur.

 

 

(*)

http://carnetsdejlk.hautetfort.com 

Un livre de poche à l’Age d’Homme vient de réunir ces blogs-notes de Jean-Louis Kuffer. A l’enseigne éloquente et justifiée, de Riches Heures.

 

25/05/2009

Vertus et perversions de l’argent de poche

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«Un sou est un sou!», ressassaient les mamans. Au début des années soixante, ce fut pourtant une pièce d’un franc que la mienne m’octroya chaque semaine. J’avais sept ans. Emmitouflé jusqu’aux oreilles dans un manteau en élytres de hanneton, les joues rosies par le froid de janvier et par la gourmandise, je courais au kiosque du carrefour pour acheter des bonbons-escargots, de la réglisse en spirale, des tikis et des carambars.

«T’es tout botzard, va te laver le museau!», mugissait le concierge de l’école. Les sanitaires de celle de Montchoisi embaumaient le savon noir. Il fallait s’y débarbouiller seul. Or elle était bougrement tenace, la mélasse cacaotée du carambar!

A mes treize ans, j’eus droit à une pièce de cinq francs hebdomadaire. Quelqu’un avait expliqué à ma famille que l’argent de poche avait des vertus éducatives - apprentissage de l’autonomie et du sens de responsabilités.

Elles étaient éblouissantes les thunes, avec leur avers estampé du profil de Guillaume Tell, et le grènetis historié de leur tranche qu’on caressait du pouce. Plus elles étaient lourdes, luisantes, plus on les thésaurisait. Et quel crève-cœur c’était de s’en séparer quand il devenait urgent de s’offrir le dernier 33 tours de Brel, un livre de poche, une loupe d’apprenti philatéliste.

 

Un demi-siècle plus tard, les habitudes ont forcément évolué. Je questionne un buraliste lausannois qui en a vu défiler des écoliers dans son échoppe, qu’il occupe depuis 38 ans au cœur de la ville. Si le prix du carambar a grimpé de cinq centimes à vingt, cette papillote lilloise demeure la friandise favorite de vos enfants. Sauf qu’à présent ils en achètent non plus avec des picaillons, mais en brandissant un billet de vingt francs!

Quant aux ados, leur choix se porte de plus en plus sur une bagatelle incomestible: le papier à rouler, dont la vente n’est pas interdite aux mineurs comme le tabac. Quel usage en font-ils? On se le demande bien.

Oscar Wilde: «Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie, l’argent était le plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais!»