29/07/2009

Se dessoiffer en «buvant» des pastèques

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Qu’elle tombe du ciel ou des montagnes; dans le bassin de la fontaine alcaline de Montreux ou dans l’évier en zinc de votre cuisine, l’eau potable est redevenue sacrée. Lustrale, comme aux temps bibliques. Depuis qu’elle a viré à l’or bleu, on n’ose plus la consommer insouciamment, même si elle ruisselle en abondance dans nos régions et que rien ne l’arrête - sinon une bonde de baignoire, le brise-jet d’un robinet. Ou ce scrupule chrétien de savoir qu’on vit dans un pays qu’elle privilégie exagérément: ailleurs elle se déroberait à plus d’un milliard d’individus…

Je reviens au mot robinet: son étymologie est médiévale et ovine. Un diminutif de Robin, surnom anthropomorphisé du mouton des fables – de même que Renart fut celui du goupil. L’expression «laisse pisser le mouton» (ou le mérinos) n’en est pas issue, mais il va sans dire que les incontinences de ce mouton-là en inox sont désormais plus surveillées qu’avant: on apprend à se laver différemment. A étancher sa soif en mangeant des pruneaux secs par exemple, comme les varappeurs de juillet. Ou en suçotant une poire beurré Giffard, une cuisse-madame, elle aussi fondante «à frémir» depuis Louis XIV. Leur prix est prohibitif? Détrompez-vous: une pleine corbeille de ces fruits historiques coûtera moins cher qu’une seule des nouvelles eaux minérales griffées Calvin Klein ou Swarowski, que prise tant l’actuelle génération de la jet-set internationale. Leurs flacons en cristal contiendraient de l’eau de pluie de Tasmanie! Pour en avoir goûté, je vous jure qu’elle est moins désaltérante que la craquante pastèque à carnation sanguine des supermarchés, composée à 92% d’eau.

On ne la mange pas, la pastèque, on la boit, et quelle fraîcheur immédiate dans une gorge desséchée! Une saveur exotique musicale, ravélienne et tzigane: elle tient du sirop d’orgeat et de la fragrance des fleurs du bergamotier.

Mais si vous êtes réfractaire à l’exotisme fruitier, gardez en bouche un abricot de nos vergers jusqu’à l’épuisement de son jus.

Il vous revigorera aussi.

 

21/07/2009

Les jouets naturels d’antan

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De certains, on dit qu’ils ont la «main verte» car les fleurs qu’ils touchent prospèrent et durent. D’autres ont la main «inventive»: en deux temps trois mouvements ils vous transforment une chaussette trouée en marionnette, ou adaptent le mécanisme d’une vieille mitrailleuse circulaire en un système d’arrosage automatique pour zones arides.

L’habileté manuelle s’apprend-elle à l’école? Les filles y cousent et tricotent – les garçons aussi désormais. Avec des ciseaux, de la colle et une boîte à œufs en polystyrène, ça échafaude un vaisseau spatial. A partir de tubes en PVC usagés de plomberie, ça fabrique des jumelles, voire des «pompes à lévitation» pour jouer à Harry Potter. Car l’exercice est foncièrement ludique.

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Le libraire lausannois Olivier Ducommun*, lui, a eu la main heureuse en diffusant en Suisse le travail illustré d’une ethnologue française, Christine Armengaud, qui a répertorié mille façons de créer un jouet au naturel. Soit en utilisant des plantes, des coquillages, des os de mouton. Elle rappelle qu’avant l’essor des Trente Glorieuses en 1945, et l’industrialisation des nounours et poupées Barbie, l’ingéniosité enfantine se développa dans les sous-bois et les vergers. L’aérodynamisme des samares membraneuses de l’érable valait bien celui de nos planeurs en modèle réduit. En soufflant - comme la dame du Larousse - sur les akènes du pissenlit, on préfigura la guerre des étoiles. Un stipe d’angélique se métamorphosait en seringue de médecin. En ajustant des coquilles de noix, on obtenait un ventilateur de poche. On se fabriquait une crécelle avec une tige de chardon, et un hautbois avec de l’écorce de châtaigner.

Transmise aux enfants oralement, cette science empirique et rousseauiste avait le mérite d’être instructive: pour chantourner par exemple un sifflet dans du bois de sureau, ils devaient d’abord savoir ce qu’était un sureau. Et comment le repérer dans la forêt.

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Jouets de plantes, Ed. Plume de Carotte, diffusé par la Librairie du Lac,  9 rue de La Harpe, Lausanne.

14/07/2009

Le Chambord de Rossinière fut l’œuvre d’un fromager

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Le poète Claude Roy compara l’ultime demeure de son ami Balthus à un temple nippon, à une «caravelle échouée sur une montagne».

Il est vrai que le Grand-Chalet aux 113 fenêtres en impose par son ampleur royale, son excentricité ufologique - comme dirait un spécialiste des OVNI: il est trop monumental pour ce Pays-d’Enhaut dont les mi-monts mamelonnés n’encadrent que des maisons de dimension modérée.

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Est-il tombé du ciel, quand bien même sa technique de construction est traditionnelle? Non, c’est un des plus vieux chalets de Suisse. Il a été édifié en 1756 et son premier propriétaire n’avait rien d’un roitelet lunatique: paysan, notable et juriste, David Henchoz avait tellement les pieds sur terre - même s’il passait pour un lettré - que son souci premier alla à ses fromages.

Leur commercialisation faisant florès, il imagina une cave pouvant réunir 600 meules de gruyère, ce qui détermina une superficie au sol par-dessus laquelle sa future demeure devait être érigée en proportion - sous peine de ne plus ressembler à un chalet. Voilà pourquoi ces 27 mètres de façade sur cinq étages, et ce toit en pans brisés de 200 m2.

Ce chef-d’œuvre de l’architecture alpestre a surtout la gloire d’avoir été échafaudé et chevillé par des maîtres artisans du bois qui respectaient le bois. Aujourd’hui, dit le charpentier Jean-Pierre Neff, un enfant du pays, «les machines ont remplacé bien des outils manuels, mais peut-être avons-nous trop voulu adapter le bois aux machines et non les machines au bois.»

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Avant d’être racheté en 1977 par Balthus, qui, jusqu’à sa mort à 93 ans en 2001, invitait des célébrités et des géants comme Fellini, le Grand Chalet de Rossinière s’était déjà débarrassé de ses odeurs de fromage au milieu du XIXe siècle pour devenir un hôtel. Y débarquaient en diligence des Anglaises à ombrelle et épagneuls. Mais aussi Victor Hugo, Léon Gambetta, Alfred Dreyfus…

Dans les années septante, une de nos lectrices, Madeleine Dagli y jouait au ping-pong avec ses frères devant des buveuses de darjeeling.