08/08/2019

Une pièce manque et tout s’effrite

Aux échecs, on joue face à un digne adversaire, parfois à un imposant ordinateur. Sur des écrans plus petits, on affronte seul des programmes de Minecraft, de Fortnite, que sais-je? de Super Mario Bros… Des divertissements qui font furieusement vieillir ceux de colin-maillard ou saute-mouton! Or certaines âmes raffolent encore d’autres jeux antédiluviens, telle votre cousine Célia Millevuit, de Donneloye. A 93 ans, elle veut faire comme la reine d’Angleterre, sa contemporaine, quand elle se met à croupetons sur un parquet ciré pour des parties de puzzle. Elisabeth II filerait ses heures non protocolaires à brosser le poil de ses chiens, à astiquer une collection de poivrières ou, en effet, à recomposer des mosaïques représentant chacune la silhouette d’un des 53 Etats du Commonwealth dont elle est l’officielle souveraine. 

 

L’inventeur de ces casse-têtes appelés puzzles (d’un mot signifiant énigme) fut un de ses compatriotes: en 1760, le graveur londonien John Spilsbury, eut l’idée de détourer le profil de différents pays du monde et de les vendre pour initier le tout-venant à la géographie d’un manière ludique. Son «kit» était un amoncellement de pièces chantournées à la scie à partir d’une planche de bois peinturlurée. 

Depuis, la difficulté d'un puzzle dépend du nombre de ces pièces (de 300 jusqu’à 10 000), et varie en fonction de leur taille ou de leur contour trilobé, en zigzag, trapézoïdal - parfois en forme d’ampoules, d’étoiles, de lézards… Pour le résoudre, le puzzlomane doit se douer d’un instinct de mosaïste, d’une mémoire intuitive dite «sensosimotrice» guidant ses doigts, et d’un oeil de comptable: car s’il y manque une seule pièce, la valeur de l’ensemble peut s’amoindrir, voire s’effriter tel un rêve perdu. Surtout s’il s’agit, par exemple d’une des commissures du sourire de la Joconde!

 

Dans La vie mode d’emploi (1978), le romancier cryptographie Georges Perec nuançait joliment: «Ce n'est pas le sujet du tableau qui fait la difficulté du puzzle, mais la subtilité de la découpe, et une découpe aléatoire produira nécessairement une difficulté aléatoire, oscillant entre une facilité pour les bords, les détails, les taches de lumière, les objets bien cernés, les traits, les transitions, et une difficulté fastidieuse pour le reste : le ciel sans nuages, le sable, la prairie, les labours, les zones d’ombre, etc. »

02/08/2019

L’arbre de Virgile fuit nos plaines

Ses feuilles sont fuselées et luisantes. Son écorce lisse, parfois tissée d’argent, et ses fruits, qu’on appelle les faînes, sont de petites bestioles à nez rebiqué que le peintre flamand Jérôme Bosch aurait volontiers animées en ses jardins hallucinés. Or ce n’est que du hêtre commun qu’on parle: un «caducifolié » qui peut s’élever jusqu’à 35 m à l’âge de 120 ans, voire à 45 s’il devient tricentenaire. Au printemps, sa feuillaison est d’un vert acidulé -celui des bonbons d’écoliers. En été elle vire au vert épinard. L’automne la roussit au henné et, l’hiver venu, l’arbre s’est tant dégarni qu’il évoque une arête de poisson, au mieux un lapin écorché.

Chez nous, les hêtres aiment s’épanouir au pied du Mont-Tendre, et en des recoins de Montricher où pousse une luzerne sucrée et drue. Plus pédagogique est celui du parc lausannois de l’Hermitage, au sud-ouest du musée éponyme, où il fut planté au mitan du XIXe siècle. Haut de 19 m seulement, large de 440 cm, il s’enorgueillit de branches pleureuses qui ont généré autour de lui des marcottes, soit des souches de hêtres nouveaux. Couché sous cette Brocéliande miniature, le latiniste se remet à scander en hexamètres un célèbre vers des Bucoliques de Virgile:  Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi.  Traduction approximative: « Toi, le Tityre, qui mollement te reposes à l’ombre d’un hêtre…»

Car fagus est le nom latin du hêtre, dont dérivent en français les mots fayard, mais aussi fouet (une tige faite de son bois) et fouine: un mustélidé à mine chafouine qui y creuse son logis.

 

Nos plaines et pénéplaines forment un terrain calcaire propice au développement du hêtre, en raison de leur humidité atmosphérique constante qui aère les futaies et de leur climat tempéré par toute saison. Mais depuis que, comme partout, le trop chaud se met à l’emporter sur le trop froid, notre fagus sylvatica se met à prendre de la hauteur. Selon des climatologues, les températures de la Suisse augmenteront de 2, voire 4 degrés en 2100, et il fera chez nous aussi donc doux qu’à Florence! 

Faut-t-il vraiment s’en réjouir? Nos belles hêtraies, avec leur niche écologique millénaire, se seront déjà réfugiées en altitude, là où le terreau est encore profond, naturellement humide. Et l’humain moins présent.

04/05/2019

Le Léman vécu depuis l’autre rive

Ils ont débarqué au tout petit matin d’un bateau venu d’Evian. Sans pour autant ressembler aux «paumés» de la chanson de Brel, ils sont une trentaine de frontaliers à faire le pied de grue dans une coursive de la station Ouchy-Olympique, et à se réveiller du roulis de leur routinière traversée. Ils ne se dessillent les yeux qu’une fois engouffrés dans le métro, les rivant aussitôt sur leurs petits écrans. Les uns monteront jusqu’à La Sallaz pour trier des déchets à l’usine Tridel. D’autres sortiront à Lausanne-Flon pour servir dans les cafés de la Voie du Chariot ou de la Palud. Entre deux haltes, des infirmières et des apprentis ambulanciers s’arrêteront à la station CHUV. 

Si nos amis savoyards se sont accoutumés à nos moeurs lausannoises, voire à les adopter, ils ne cachent pas leur soulagement quand, à la tombée du soir, ils regagnent leurs pénates sur l’autre rive de notre petite Méditerranée commune. Leurs sommets sont plus hauts que les nôtres, mais ils ne les voient pas, nous si. Le Léman ne les éblouit pas autant que nous depuis Vidy ou Préverenges, telle une émeraude hugolienne «enchâssée dans des montagnes de neige». Aux Yvoiriens et Evianais, il n’offre qu’un horizon peu accidenté qui souvent se noie dans la brume. Car l’air aqueux, parfois fluorescent et fantasmagorique, qui tantôt nous éloigne, tantôt nous rapproche, devient paradoxalement flou et ouateux quand il fait beau. Il devient immobile, cristallin quand tout s’alourdit: c’est par temps d’orage que les deux contrées se voient le mieux. Ramuz écrivit en temps de guerre: «Oubli de ces deux rives l’une pour l’autre, l’ignorance l’une de l’autre: est-ce toujours d’être assises face à face, d’être toujours obligées de se considérer? » Réécoutons-le 20 ans plus tôt, en son beau Chant de notre Rhône: «Dites que je suis né dans le Pays de Vaud qui est un vieux pays savoyard; c’est-à-dire de langue d’oc, c’est-à-dire français et des bords du Rhône.»

Bref, les Français de Savoie et les Vaudois sont des cousins rhodaniens que l’histoire a séparés, mais ils restent apparentés par des tournures langagières: ils disent «adieu» pour bonjour, «il roille» pour «il pleut». Et ils ne bavardent pas, ils «barjaquent". 

Ils ont en partage une petite mer patrie.