23/06/2009

Ce sang du quart-monde qui nous revigorera

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Daniel Rausis na pas peur des métissages: «Je mange des rouleaux de printemps en hiver.» Dans un épatant album dédié aux familles cosmopolites de son canton, le plus Valaisan des humoristes dévoile d'abord un fond de conscience: «Jai tenté de lire le Valais comme une métaphore de toutes les tolérances, comme parabole de louverture, comme antidote à notre chauvinisme.» Passé l’acte de foi, il libère sa faconde élucubrative et enfile des aphorismes de son meilleur cru - cocasses et grinçants – qui légendent, en français et en allemand, seize portraits de groupe photographiés par Robert Hofer et Jean-Claude Roh. Minois basanés, yeux bridés, tignasses crépues et types «caucasiens» (on dit aussi «europoïdes»…) vont si bien ensemble dans un décor alpestre, ou sous les tours à coupoles baroques du château Stockalper. Ces photos avaient été tirées jusqu'à trois mètres de hauteur, pour une expo itinérante mémorable. «Tous Valaisans, tous différents»: la soupière millénaire du Vieux-Canton accepte de s'accommoder d'épices exotiques. Même si, rappelle Rausis, «aujourdhui saint Bernard aurait un permis B, saint Maurice lAfricain serait arrêté dans le train et saint Théodule interdit de séjour!»

 

Chez les europoïdes du Pays de Vaud, ce pari de la multiethnicité suscite des réactions tout autant contrastées. En musardant les dimanches d’été parmi les pique-niqueurs de Vidy, entre fumets de dolmas albanais ou cachupas du Cap-Vert, ils pressent le pas ou le traînent. Daucuns se pincent le nez, dautres acceptent de s’asseoir dans l’herbette et savourer de délicieuses bizarreries. (Qui devient l’invité de qui?) C’est Le plus jeune enfant de leurs hôtes qui sert de truchement – il a déjà l’accent vaudois; il est le greffon d’un grand arbre qui se régénérera jusqu’aux plus hautes ramures.

Pour ses 30 ans, lAssociation des familles du quart-monde de lOuest lausannois a aussi publié un livre sur la situation alarmante de ses protégés. Son titre chante une promesse: «Richesse invisible».

 

 

www.familles-valaisannes.ch

 

 

«Richesse invisible», Ed. dEn-Bas, 208 p.

 

 

 

 

 

16/06/2009

Jeux de filles: de la marelle à la baston

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Rue du Vallon, Lausanne, vers l’aurore. Les roses trémières de Montmeillan la surplombent, mais l’odeur du pavé est triste. Il suffit de la respirer  pour avoir mal aux cheveux. Les pensionnaires de la Marmotte dorment. Sur le bitume du carrefour désert j’avise un dessin bleu dentifrice, tracé à la laque et tout en cases numérotées. Un cryptogramme codé par la CIA? Un message destiné aux extraterrestres. Un jeu divinatoire?

Non, c’est une marelle. Comme en esquissaient jadis à la craie les fillettes du village de L’Isle sous les marronniers du très louis-quatorzien château au bord de la Venoge - reconverti en école municipale déjà en 1877. Jupées de coutil bleu plissé, queue-de-cheval au vent et les joues empourprées par l’effort, elles réinventaient l’art du cloche-pied. Et celui des sauts «à l’écarté», «au serré», «au retourné». Bref, une science tout à elles, qui échappait aux garçons, confinés eux à des sports plus spectaculaires, et sommaires.

 

Divinatoire, la marelle? Des dames avisées qui y furent championnes me l’assurent, même si elles sont maintenant percluses de rhumatismes. Le corps ne suit plus? L’esprit si. Les astuces du jeu sont gravées dans la tête: «Il s’agissait de pousser subtilement notre palet en pierre d’une case appelée Terre vers une autre appelée Ciel, pour lui éviter de tomber dans celle de l’Enfer. N’avez-vous point observé que la forme de la marelle est celle d’une cathédrale simplifiée? Que son ciel en demi-cercle est une abside?»

 

Non, je ne l’ai pas vu. Honte à moi. Mais cette  inventive liturgie de préau intéresse-t-elle les adolescentes d’aujourd’hui? Réponse sans appel d’une jeune voisine aux yeux émeraude beurrés de noir:

«Non Monsieur, je ne me fais plus chier à ne plus imiter les mecs de la classe. Comme eux, je cogne! Entre filles, on se chope aussi le visage par les ongles, on se déchire la peau, on se pète les dents avec nos bagues. Ils appellent ça la baston des filles. Les garçons adorent. Nous aussi, car ils nous filment et nous youtoubent sur le Web.»

 

10/06/2009

Quelle est la couleur du Léman?

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Qu’il était microscopique sur la mappemonde de notre salle de géo! Les cartographes des années soixante le réduisaient à une moucheture de moisi, à une moue menue et rechignée- la commissure droite tirant vers Genève. Avec ses 580 km² de superficie, le Léman est 43 000 fois plus petit que la Méditerranée, dont il est un lointain affluent, un arrière-grand-oncle en quelque sorte, mais d’eau douce - comme ses marins.

A nous, ses riverains, ses «travailleurs de la mer», dirait Victor Hugo (qui admira le tour de main de nos pêcheurs au filet, lors d’un séjour à Vevey), il paraît si ample, gorgé d’infini, tel un océan hugolien justement: ne suffit-il pas qu’une tenture de brume escamote la côte de France et ses montagnes pour qu’on se croie sur quelque rive anglo-normande?

 

Pour confondre ce Léman prestidigiditateur, il fallait la science aiguë et le bagout de Carinne Berola*, la conservatrice d’un musée de Nyon où on le résume en entier, lui, le moins résumable des lacs du monde: une météorologie amphigourique, une rose des vents qui évoque le chaudron des sorcières. Tout est affaire de proportion, de perception subjective. Mais c’est la question de sa coloration naturelle qui trouble le plus. Il y a dix jours, sa peau se froissait en soie turquoise. Sinon serait-il vert d’eau, tels ces échalas de vigne teints au sulfate de cuivre? Ramuz attribuait au Léman la couleur de la feuille, Georges Borgeaud celle d’une «robe du soir d’un rose rigoureux.» Il peut virer du blond tilleul au cerfeuil cuit, de l’azurite au bistre jaunisse. Pour annoncer l’orage, il devient violet prune, comme l’eau de l’aquarelliste quand il a fini d’y rincer ses pinceaux.

Mais quelle est la couleur exacte du Léman? L’éminent limnologue morgien François-Alphonse Forel (1841-1912), l’avait décrété indéfectiblement bleu. «C’est juste sa couleur superficielle qui se modifie au gré du temps, sous l’effet du vent et des réflexions du ciel».

Il reste intrinsèquement bleu, même quand il s’embrase - quand le crépuscule met le feu au lac.

 

*Lémanmaniac, Ed. Glénat, 200 p.

www.museeduleman.ch