26/05/2018

Une altesse toute lémanique: le cygne

Au petit matin de la Pentecôte, le ciel était encore embué, la lumière du lac mal réveillée, quand deux cygnes blancs s’avancèrent sur la plage de Préverenges. Ils dandinaient sans grâce, et sans cette traîne princière qu’ils éploient au fil de l’eau. Une humiliation pour des oiseaux héraldiques qui méprisent les basse-cours malodorantes: pour eux un rivage, même sablonneux, c’est déjà le plancher des vaches! Or ceux-là y souillaient leurs palmes pour une noble cause: ils se dirigeaient cahin-caha, mais très conjugalement, vers un nid de feuilles et de brindilles qu’ils avaient construit ensemble. Généralement, leur période de nidification se situe avant l’hiver, cette fois elle fut capricieusement printanière… Dérèglement climatique ou non, toujours est-il que leurs oeufs bleutés seront couvés à tour de rôle, tantôt par Madame, tantôt par Monsieur.
Nous parlons d’individus tuberculés, de la gent cygnus olor. Un symbole ailé que les astrologues avaient inscrit parmi les constellations. Les poètes antiques en ont fait un avatar de Zeus. Socrate lui-même aurait évoqué le chant ultime de l’oiseau immaculé avant d’absorber sa suicidaire ciguë. Quant à Martin Luther, le père de la Réforme, il annonça que son Eglise nouvelle aurait «comme le cygne, des pieds palmés se dressant sur des bases fermes pour ne plus jamais sombrer»…
Le couple de couveurs que j’ aperçus l’autre dimanche à Préverenges ne se réclamaient, eux, d’aucune philosophie ou religion, mais d’une ascendance assurément aristocratique. Ce sont de lointains descendants de créatures alors étranges, qui furent introduites pour la première fois dans l’espace lémanique en 1837, à l’initiative d’un magistrat genevois soucieux d’empanacher davantage le panorama du Petit-Lac.
Depuis, le cygnus olor a proliféré sur tout le Léman, et il y règne en pleine majesté. S’il lui arrive d’être agressif, surtout au moment de la nidification, son mutisme légendaire le retient de s’égosiller comme tant d’autres volatiles du même biotope. Il n’est pas vraiment muet, mais les sons qu’il émet sont sans portée, à cause d’une trachée droite obstruée.
Le cygne n’a pas de voix, mais les plumes de ses ailes froufroutent avec cadence et vrombissent si mélodieusement qu’on y reconnaît parfois le violoncelle de Saint-Saëns, le Schwannengesang de Schubert, et la plus populaire, la plus raffinée des chorégraphies lacustres, rêvée par un certain Tchaikovsky.

20/05/2018

Faux-amis et équivoques idiomatiques

Tel un fier cristal de roche, la Suisse est enchâssée au cœur d’une Union européenne à laquelle elle n’appartient pas, mais elle en fait miroiter la pluralité linguistique. Elle a ses propres tournures dialectales, alémaniques, tessinoises, romanches, romandes. Quand ces dernières sont prononcées outre-Sarine, on entend du finnois balbutié par un Népalais. En retour, nous mâchouillons une formule de politesse bernoise, du genre uuf wiäderluege (au revoir), en la nasillant à la façon de Ouin-Ouin… Or, en ce temps surmondialisé, notre pays devient un carrefour d’expressions idiomatiques moins nationales: dans les entreprises et les hautes écoles, on cause yankee. Aux marchés de Vevey et de la Riponne, on papote en portugais, en serbo-croate, en thaï. Et il n’est pas rare de croiser à Dorigny une étudiante à chevelure nouée qui s’essouffle à «jogger» tout en se répétant des règles de grammaire chinoise. Bref, notre prisme national serait une nouvelle tour de Babel, où les citoyens du monde finiraient par se comprendre. Mais, comme au chapitre 11 de la Genèse, le melting-pot utopique ne prend pas.
Cela en raison de transcriptions approximatives, ou de ce qu’on appelle les «faux-amis»: des suites de mots qui, entre deux langues, se ressemblent tout en ayant une signification différentes. Exemples: notre mot recette renvoie prioritairement à des transactions financières, alors que son équivalent italien ricetta et le germanique Rezept désignent tantôt une méthode culinaire, tantôt une ordonnance médicale. A Stuttgart, on ne tombe pas dans les pommes, on bascule hors de ses pantoufles: Aus den Latschen kippen. En Espagne, on ne dit pas «quand les poules auront des dents», mais «quand les grenouilles auront des poils»: Cuando la ranas crien pelos.
Retour à quelques romandismes vaudois: «Je suis déçu en bien»,  «on avait tellement gueuletonné qu’on ne pouvait plus dire papet", «quand on sait pas on dit pas»… Ils déconcertent les Parisiens, même s’ils ont fini par introduire dans le Larousse un des plus pittoresques: «Ça coûte le lard du chat», comme une variante de «ça coûte les yeux de la tête».
Sa traduction littérale en anglais it costs the bacon of the cat, a nettement moins séduit les raminagrophiles londoniens…
A Mayfair, on dit: It costs an arm and a leg. Soit un bras et une jambe.


05/05/2018

Amnésies ordinaires et mémoire de poche

Dans un tea-room aux rideaux fuchsia de la Côte vaudoise, trois aïeules à chignon lapent une crème brûlée en échangeant des souvenirs:
Hier, à la pharmacie, on ma demandé quel médicament je voulais, mais j’en avais oublié le nom!
Pour moi, c’est tout comme, dit la deuxième. En ouvrant ce matin le vaisselier je ne savais plus ce que je voulais y prendre…
Moi qui suis la plus vieille des trois, j’ai conservé toute ma mémoire, touchons du bois! conclue la troisième en heurtant le bord de la table d’un toc-toc sonore. Et en criant simultanément: «Entrez!»
Cette anecdote happée à la volée dans un café de Rolle s’amuse des étourderies de certaines oublieuses, mais n’y lisez pas du mépris. Parce que l’oubli est une réelle tragédie pour quiconque n’arrive plus à recomposer la mosaïque de son passé: comment ne pas s’émouvoir des effets de la maladie d’Alzheimer dans le regard naufragé de ses victimes? Ou devant les doigts parcheminés du grand-oncle Samy, qu’un veuvage récent a encore engourdis et qui peinent à manipuler l’i-phone dernier cri que vous lui avez offert pour ses 95 ans?
Le voilà aux prises avec un ovni à applications innombrables, que sa mémoire fléchissante ne saurait énumérer. Il ignore que ce joyau miroitant et «vibrant» contient aussi une calculette… Et que ses concepteurs en appareillé l’ensemble d’autant de rouages artificiels qu’il y aurait d’engrenages naturels dans notre ciboulot. Ainsi, l’organe le plus complexe de l’anatomie humaine serait supplanté par un de ces ersatz technologiques qu’on entend sonnailler tous les matins et tous les soirs dans les transports publics… Par une tablette numérique qui absorbe toute la concentration mentale d’un l’individu. Bref, un cerveau de poche!
« Dès que j’ai eu un smartphone, j’ai mis mon intelligence sur pause, confesse cousine Odette! J’y enregistrais tout: les dates anniversaires, les rendez-vous professionnels, les mots de passe! Le jour où je n’ai plus eu de batterie, je me suis sentie dépossédée de tout, c’était comme si j’étais morte.»
 Heureusement pour elle, la mort est encore plus incompréhensible que la vie. Et si l’on en croit le vieil Aristote, notre mémoire n’est pas subordonnée à nos pauvres cellules grises: son siège véritable serait notre cœur.