16/04/2016

Les magnolias d’avril sont des candélabres

 

Leur floraison déjà commencé avec une exaltation qui s’accompagnerait d’une liturgie chorale ancienne: pourquoi pas le psaume 69 qui introduit le Vespro della beata vergine, de Monteverdi? D’ailleurs la fleur du magnolia est essentiellement blanche et viriginale, comme dut l’être le linceul de la Vierge. Elle se farde à peine d’un rose qui va du suave pastel au vif - un pigment naturel de la saison des amours que l’on vit ces jours-ci, mais aussi celui de la pudeur qui naguère naguère montait au front des adolescentes, quand elles étaient encore timides. Leurs joues en devenaient pudiques à croquer.

 

Une même saveur acidulée semble sourdre des fleurs du magnolia, dont une des originalités botaniques est d’éclore au début du printemps, avant l’apparition des feuilles. Elles leur cèdent la place sur les branches pour permettre leur frondaison, puis elles succombent à la brise en s’éparpillant élégamment sur les gazons de votre heureux jardin privé. Sinon à la terrasse inférieure de la promenade de Derrière-Bourg, à l’ouest de la place Saint-François. Leur carnation rose chair est plus appétissante au parc Denantou, un peu en aval d’une joyeuse pelouse que nos jardiniers ont eu la sagesse de laisser en jachère à l’ombre de cèdres centenaires.

 

Mais revenons à notre arbuste exotique, originaire des Antilles françaises et qui s’est glorieusement acclimaté en Europe depuis le début du XVIIIe siècle. Pour étudier de plus près ses pétales, on descendra depuis la Croix-d’Ouchy la très arborisée promenade de la Ficelle. Une “coulée verte”, sous laquelle passent maintenant les rames du m2. A notre droite, une enfilade de trois ou quatre magnolias vénérables étirent souverainement de puissantes ramures asymétriques, sur lesquelles flamboient leurs éphémères corolles mariales.

En plein jour, on dirait les chandeliers d’une église baroque plongée dans la nuit. Leurs fleurs solitaires s'allument en s'éployant au cœur d'un calice de feuilles ovales, coriaces, et que leur flamme dore comme du cuivre. Alléluia!

09/04/2016

Un hamster fait toupiller nos pensées

 

Dans notre dernière chronique, il fut question de perroquets amazoniens, de boucherie chevaline et d’ovins d’abattoir. On reste dans le bestiaire des souvenirs, pour cette fois évoquer “Speedy”, un rongeur nocturne sans pattes et sans queue - alors que sa cousine la souris en a une longue qui sert de balancier. Il n’en aurait pas l’utilité parce qu’il est un coureur hystérique, comme tous les hamsters à l’état sauvage, qui se nourrissent à la sauvette pour échapper au hibou grand-duc de la chênaie de Ferrères, à Pompaples. Mais “Speedy” était un hamster d’appartement. Pour mieux d’admirer, on l’avait enfermé dans une cage agencée d’une gamelle, d’un château d’eau en forme de biberon suspendu. Et surtout d’une roue de Luna-Park miniature, dont il gravissait frénétiquement les échelons en la faisant tourner, tout en croyant courir sur un terrain plan - il arrive aussi à des marathoniens en strikers de penser que la bonne viellie Terre qu’ils foulent est ronde.

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A leur exemple, notre “Speedy” fut un gymnaste de haut vol. Sa roue n’était pas une attraction de fête foraine, mais une épreuve sportive, un tapis de course sur lequel on “sprinte” sans avancer. Où l’on perd du poids sur place. Il faisait grincer son petit carrousel d’une manière irritante pour les dormeurs. C’était sa musique personnelle. Elle faisait gémir de gourmandise le chien Fédor, dont la truffe reniflante guettait sans espoir sous la cage.

 

Les pirouettes incessantes et obsédantes du rongeur en son espace clos étaient pareilles à celles qui font agiter les cellules cervicales humaines. C’est du moins la théorie que le Dr Serge Magnin, un expert parisien en santé mentale communautaire, développe, avec autant de dérision que de précisions, dans un précis intitulé On est foutu, on pense trop*. Ou comment s’affranchir de nos angoisses quotidiennes. A l’intéreur de nos crânes, il y aurait un hamster qui fait graviter une roue de l’infortune. Cette charmante bestiole empoisonnerait nos vies. Il l’a surnommé non pas “Speedy” mais Pensouillard.

L’homme de Pascal était un roseau pensant; celui de Vialatte pensotait. Le hamster du Dr Magnin pensouille.



*Ed.Points, 162 p.

03/04/2016

Les bécots de “Coco” et le sang des bêtes

 

Au tournant des années septante, il y avait sur le rivage rollois un troquet où un bel ara à plumes rouges et bleues faisait la loi. Par affection pour les clients réguliers, il avait fini par prendre l’accent vaudois, et philosopher à leur manière: “Fait pas tant chaud…” Après quoi, “Coco” quittait son perchoir pour une ronde de mamours en leur picotant gentiment la nuque. A Paris, Pierre Desproges recevait, lui, autant d’affection de la part de “Bélotte” et “Alarme”, deux bergères allemandes qui ne se consolèrent pas de sa mort du cancer, en 1988. L’humoriste leur avait en héritage cet aphorisme: “Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien.”

 

C’est ce que pense votre grand-oncle Arthur en son ultime séjour à Joyeuse-Aurore, une maison pour personnes âgées qui ne se parlent pas, par pudeur ou méfiance. Or tout y a changé depuis qu’on y a introduit des chats. Il suffit de les caresser pour amoindrir douleurs physiques et chagrins.

 

Ces tendresses de la gent animalière ne sont pas toujours payées en retour. Voilà des créatures qui ont précédé l’être humain dans l’Histoire, et qu’il s’est acharné à assujettir. Tantôt pour les chevaucher, les charger de pierres lourdes, leur faire tourner le tourniquet d’un puits d’eau. Accessoirement, pour les manger. Et jusqu’à scalper à la japonaise des singes vivants, afin d’en déguster à la petite cuillère la cervelle, d’autant plus goûteuse qu’elle pense encore. Il lui arrive aussi d’équarrir à vif un gentil mouton, sans avoir songé à repérer dans son regard cette lueur qui annonce une mort prochaine. Car à l’instar des magnifiques chevaux de Georges Franju, dans un documentaire filmé en 1949 sur Le sang des bêtes, les ovins connaissent l’odeur de la dernière heure. Les premiers la différencient d’emblée de celle de l’écurie, où traditionnellement les attendent du fourrage et des bacs d’eau. Les seconds pressentent que ce n’est pas vers des auges qu’on les conduit, mais l’échaudoir.

Me revient une amère comptine qu’on entonnait dans une classe à Montchoisi, à Lausanne:

 

“Mouton, bê, où vas-tu?

A la boucherie perdre la vie.

Mouton, bê, quand reviendras-tu?

Jamééé!”