01/02/2019

Crocodile en sauce et foie de jaguar

Intimidés par la frénésie de l’antispécisme qui leur reproche d’ingurgiter des big macs, savourer du poulet fermier ou des truites de Vallorbe, certains amateurs de viande s’en excusent piteusement sur les réseaux. D’autres montrent les crocs, roulent des biceps de recordman du barbecue et poussent l’effronterie en réclamant du gibier excentrique. Des espèces protégées d’outremer: le zébu pakistanais, le suricate de Namibie, l’alligator floridien des Everglades. Plus localement, quelque mygale «à genoux rouges» dérobée au Papillorama de Chiètres, un fauve des neiges échappé de Servion… Or, sans fabuler, on a repéré en décembre des supermarchés de France proposer sans illégalité du gigot de zèbre en guise de dinde de Noël, alors que la population de ces équidés d’Afrique centrale est en déclin. 

A Bruxelles, au réveillon d’un ami un rien folâtre de Saint-Géry, il y avait de la queue de crocodile! A quoi ça ressemble? «A du poulet fade, vaguement poissonneux, mais on l’a saucée à foison, rassure-t-il. Les gosses s’en sont resservis en frissonnant de joie dès qu’ils surent de quelle bête ça venait. Alors qu’à Pâques, ils avaient pleuré en apprenant que le lapin à l’estragon était Boubillon, un lapereau qu’ils chérissaient comme un petit chat domestique.» 

Bon, on ne débite pas encore du chaton dans les boucheries de Belgique ou de France! Ni de Suisse, où l’on se contente de vendre de l’autruche des savanes, le plus grand des oiseaux. Si la chair de la plupart des volailles est blanche, la sienne est rouge et fibreuse comme celle du boeuf. Ou du kangourou, dont la commercialisation est autorisée chez nous depuis 1980. Dans son Dictionnaire de la cuisine, Alexandre Dumas le trouvait déjà en 1873 plus aromatique que le lapin de garenne. Il y vante au passage un brouet qu’il n’a probablement pas goûté: «On fait avec de la queue du kangourou, très musculeuse et très forte, une soupe qui l’emporte sur toute autre par sa saveur et sa bonté.» Il aurait aussi mâchouillé du crapaud des Antilles, du foie de jaguar, et un fameux «beefsteack» d’ours qu’on lui aurait servi dans une auberge de Martigny. 

Or, bien avant le père de Monte-Cristo, les  Césars dégustaient à Rome une grande panoplie de fauves. 

Sauf du lion, un peu trop nourri de chrétiens.

12/01/2019

Changer de peau, ou porter un masque

Jadis, on priait Dieu - sinon Satan - pour qu’il transforme notre ennemi en cloporte, en ver de terre, en betterave. Que sais-je? en brosse à récurer, en vespasienne turque… Or le vent tourne: happée par une mode étasunienne, Silette Souriçon, qui blanchit mon linge près d’Ouchy, ne souhaite plus de mal à personne. Pas même à sa belle-sœur! Elle n’aspire qu’à se transformer après sa mort (le plus tard possible) en un haut mélèze de la région de Bassins, sur Nyon, ou en perruche ondulée - «pour sa gorge blonde et son caractère indépendant». Après quoi, elle verra: «On a bien le temps, l'éternité est assez longue.» Sa croyance en la transmigration des âmes s’est ravivée quand un magnétiseur d’Annemasse lui prouva scientifiquement qu'elle était riche de vies antérieures. Elle a été tour à tour la reine assyrienne Semiramis, le pharaon Nektabo II, la nièce de César; peu après un des deux larrons crucifiés à Golgotha, mais elle ne sait plus lequel. Finalement, elle fut la danseuse Isadora Duncan, étranglée en 1927 à Nice par une écharpe enroulée dans une roue de sa voiture. De là proviendraient ces maux de gorge qui l’étreignent le soir au chemin des Mouettes. Une fois morte, Silette, choisira mieux, dit-elle.

Car l’individu se lasse tellement d’être lui-même qu’il aspire à changer de peau, de sexe, d'espèce, mais aussi d’époque. Avant d’entamer ces métamorphoses posthumes, il  pourra, durant une dizaine de semaines, tromper déjà son impatience en se confectionnant un déguisement de son choix pour Carnaval. On sait que dans nos contrées catholiques (Sion, Evolène, le Lötschental, Bulle, Fribourg…), ces bacchanales mettent le feu à l’hiver pour annoncer le printemps. Un espoir de renaissance. Pourquoi pas de métempsychose? A partir du 28 février, on verra ainsi des notaires barbus s'affubler en conseillère fédérale à jupe froncée, des ménagères honorables défiant le froid avec une bravoure enragée, car vêtues de la peau squameuse et poreuse de quelque monstre jurassique comme on en coud à Disneyland. On croisera des masques de Donald Trump, de son ami Kim Jong Un, d’un Macron à dents exagérément longues. Ou, qui sait? un faux gilet jaune au déguisement peu couteux, battant la semelle sur le pavé gelé d’un carrefour. 

Plus joliment, un Tintin nonagénaire, et inoxydablement juvénile.

 

 

05/01/2019

Pénurie d’or blanc, bienfaits du froid

Après un automne indien à rallonge, voilà un hiver rarement frisquet, mais qui réjouit modérément. Car si nos stations de montagne ne s’alarment plus d’une carence d’enneigement sur leurs pistes, de jeunes Yverdonnois ne peuvent plus s’adonner à des volutes de snowboard sur les buttes de Chamblon. A Morges, votre filleul Toupinet demeure penaud de n’avoir pas façonné lui-même un bonhomme de Noël en son jardinet de Peyrolaz - en lui greffant une carotte pour le nez, des cailloux aux yeux et des boutons de culotte sur la bedaine. Il lève le nez au ciel pour laper des flocons, il n’en vient pas. D’ailleurs, il en tomberait de moins en moins en Laponie, si l’on en croit des experts du réchauffement climatique. Quel sera le destin des peuples de l’Arctique, sans cet or blanc (que le Vaudois surnomme la « tchaffe» ou la «ouaffe») qui rend leurs modes de vie polaire difficiles, mais auxquels ils se sont adaptés en apprivoisant la neige tel un 5e élément, après l’air, le feu, l’eau, et cette terre qu’elle recouvre?

Pour la désigner, il existe plusieurs de mots en inuit, dont 7 ont été homologués par des lexicographes: lorsqu’elle tombe tout simplement, elle est appelée «qanik », «aputi", dès qu’elle blanchit les sols, «pukak » en y devenant cristalline, et aniu si l’eau qu’elle contient est potable. Le terme «siku», lui, s’applique à la glace océanique, celui de «nilak» à celle des lacs…  Le jour où il n’y aurait plus du tout de neige, ce glossaire diversifié disparaîtra. Ses usagers aussi.

Autre question universelle: et si un jour on perdait la sensation du froid? (De cette «fricasse» qui, chez les Vaudois, désigne aussi un excès de chaleur…) Longtemps subi comme un fléau qui rougit le bout du nez, provoque de l’hypothermie, des engelures aux mains, ou à la cornée pour qui ne porte pas des lunettes à protections latérales, le froid hivernal revient en goût chez quelques forcenés. Sans combinaison, ils nagent avec volupté dans les courants et embruns d’un Léman à moins de 10 degrés. L’immersion serait régénérative, amaigrissante. «Je profite d’y replonger telle une droguée», avoue à Vidy Marion, une sirène à prunelles mauves et en bikini rouge. «Parce que cette froidure si bénéfique n’est pas éternelle». 

Comme le Bon Dieu, Mme déteste le tiède.